Le Piège
C'était une toute petite créature au milieu d'un monde trop hostile pour elle. Seule, tout d'abord, elle marchait dans sa vie comme dans un rêve, sans vraiment comprendre ce qui faisait d'elle ce qu'elle était, sans vraiment s'y intéresser, elle survivait. Puis un jour, sans que rien ne la prévienne de ce qui allait arriver, elle le rencontra. Celui-là, il n'était pas comme les autres, il avait une lueur spéciale dans les yeux, la lueur de ceux qui survivaient. Lui, il avait l'air d'avoir compris le monde, il semblait tout savoir et portait son regard de grand frère apaisant sur toutes les petites créatures qui passaient devant lui. Il la prit sous son aile, la mena à travers le brouillard vers un monde totalement inconnu mais plein de promesses d'une vie plus douce. Il l'écouta, longuement, et libéra ce qu'elle avait enfoui sans qu'elle ne connaisse les conséquences. Et lui qui écoutait attentivement, il avait beau tout savoir il ne savait finalement pas grand chose de cette petite créature qui pleurait constamment devant lui sans qu'il s'en rende compte. Il voulait l'aider, la porter vers cette réalité qu'elle ne voyait pas. Une réalité dure, trop dure pour elle, mais la seule qui existe et celle dans laquelle il fallait qu'elle se batte. Il voulait se battre avec elle, lui montrer comment rendre les coups, mais ne voyait pas la frayeur de sa complice. Il s'imaginait pouvoir agir contre cette ombre qui descendait sur elle, la sauver de ce monstre qui la rongeait. Il s'était établit comme un maître de conscience, et elle l'avait accepté ainsi, prête à tout pour ne plus être seule face aux autres. Elle avait enfin l'espoir qu'elle pouvait s'en sortir, que tout n'était pas si terrible. Elle croyait qu'avec son aide, elle verrait le monde et ferait naître en elle cette force qu'elle voyait en lui et qui lui donnait cette énergie salvatrice. Elle n'était pourtant pas comme lui, mais elle espérait si fort qu'elle s'était persuadée du contraire. Tout à coup, tout pouvait fonctionner, elle pouvait respirer et dénouer sa gorge pour l'offrir en présent au monde, sans plus jamais avoir peur. Elle ignorait ses crises, ses insomnies, ses frayeurs, elle ne voulait plus les voir et pourtant elles étaient là et se renforçaient, se préparaient. Lui ne voyait toujours rien, n'avait rien prévu, et continuait à écouter et à parler, parler pour toujours donner des réponses aux innombrables questions de sa disciple. Il lui donnait la foi, et elle souriait. Des jours, des semaines, des mois passèrent. La petite créature s'entêtait à vouloir atteindre ce nirvana dont son ami faisait tant l'éloge. Aveugle, elle ne voyait pas sur elle les cages d'un immense piège se refermer. Une fois qu'elle fut prête, il l'emmena avec elle vers de nouvelles connaissances, de nouvelles épreuves. Il voulait la tester, et être à ses côtés pour son entrée dans ce monde dans lequel elle vivait sans le connaître. Elle obéit, elle suivit le mouvement et se laissa emporter dans la vague de la vie, souriant et fermant les yeux, flottant vers le large sans voir les nuages se regrouper autour d'elle. Elle vivait, enfin, elle voyait avec de nouveaux yeux et pouvait essayer, encore et encore, d'atteindre ces autres si effrayants auparavant. Cette peur viscérale qui s'emparait d'elle d'habitude, elle était toujours là, elle lui broyait les tripes plus fort que jamais, mais elle s'en moquait. Elle regardait celui qu'elle voyait comme son sauveur dans les yeux, et se répétait pour elle-même que le plus dur était derrière elle et qu'à présent tout était fini. Lui lui souriait, croyant qu'il avait réussi, il souriait d'un air victorieux sans entendre les murmures sombres s’amasser près d'elle. La vie, était belle, car ils ignoraient tous deux le mal, la peine, la violence. Pourtant ils étaient toujours là, prêts à se jeter sur eux et les déchiqueter à grands coups de dents. Ils en firent les frais. Un jour, elle allait le rejoindre, lui son sauveur, son maître, son ami. Elle allait le rejoindre, lui et sa meute, sa grande meute qu'elle croyait avoir atteinte. Elle pensait avoir été adoptée généreusement, elle pensait avoir trouvé des gens qui n'avaient pas besoin de son masque pour l'accepter. Elle avait tort, elle avait tort de l'avoir écouté, tort d'y avoir cru, tort d'avoir ignoré ses angoisses, tort d'être venue ici et d'avoir osé sourire en pensant que ça allait passer. En pénétrant dans la pièce et en observant ces visages qu'elle avait crus familier, ses jambes faillirent se dérober. Qui étaient-ils ? Que faisait-elle ici ? Tout à coup, elle vit les visages de ces gens, elle vit dans leurs yeux ce dégoût qu'elle connaissait pourtant si bien auparavant mais qu'elle avait choisi d'ignorer. Devant ses yeux ébahis défilèrent les images de ces derniers mois, et elle comprit. Sa place n'était pas ici et ne l'avait jamais été, sa place était dans ses ombres lugubres, parce qu'elle ne faisait pas partie de ce monde. La petite créature était déjà morte depuis longtemps et la vie ne l'acceptait plus, elle appartenait à un monde qui n'existait pas pour les autres et n'existerait jamais, c'était une étrangère qui n'avait jamais connu son lieu d'origine. Elle les observait encore, sans pouvoir dire un mot. Puis celui en qui elle avait cru apparut à côté d'eux. Lui portait toujours l'espoir, mais elle ne pouvait plus voir cet espoir que comme une dangereuse arme. Tout à coup, elle sentit sur elle se refermer un piège. Tout ceci n'avait été qu'un piège. Il l'avait emmenée dans la vie en lui faisant des promesses, elle y avait cru, car elle voulait croire, il s'était trompé, car il ne savait pas tout. Elle était maintenant enfermée dans un monde trop dangereux pour elle, elle avait laissé tomber ce masque qui l'avait toujours protégée de tout, parce que celui-ci était trop lourd. Et alors, nue comme un nouveau-né, elle s'était offerte à ce monde qui semblait si beau, et avait goûté à l'amertume des déceptions. Elle ne pouvait pas, elle n'avait jamais pu et ne pourra jamais. Elle tombait, tombait comme une feuille morte dans sa vie, tombait sans pouvoir se raccrocher à rien. Dans la panique, l'air lui manquait, elle n'y voyait plus clair, elle se débattait, espérant s'être trompée, avoir mal vu, elle cherchait du regard ces visages qu'elle croyait amicaux. Rien ne se montrait, elle était seule à nouveau. Plusieurs jours passèrent, elle ne pouvait plus sortir de sa cage, tournait en rond, se laissait mourir pour en finir plus vite. Puis elle revit celui qui l'avait entraînée dans cette mésaventure. Elle savait qu'il allait venir la chercher, et elle en avait une peur affreuse. Qu'allait-il lui faire de plus ? Elle le revit et plus aucun mot ne pouvait sortir de sa gorge, noyée par le chagrin et la peur. Alors elle attendit, attendit que pour une fois, il voit vraiment et réagisse, la sorte de cet enfer et la ramène dans son monde, la laisse survivre comme elle l'avait toujours fait. Il n'en fit rien. Il la regarda de ses grands yeux qui n'exprimaient plus rien à présent. Ils étaient vides et ce néant était la plus effrayante des choses qu'elle n'avait jamais vu. Une fois qu'il eut fini de plonger ses grands yeux dans ceux de sa victime, il ouvrit la bouche et parla. Il n'aurait jamais du, jamais. Parce que quand il prononça ces mots, il marqua au fer rouge la peau glaciale de la petite créature, il la marqua pour toujours et cette marque était faite d'amertume. Il lui dit : « Refais un masque, tu as détruit l'ancien au bout d'immenses efforts mais refais un masque. Tu ne peux pas vivre sans, tu n'existerais pas sans. Tu as vu, tu as vu comme moi ce qu'ils t'ont fait, tu as vu et maintenant tu ne peux plus retourner en arrière. Refais un masque, et porte-le, car sans lui tu n'es rien, ou plutôt tu es bien quelque chose, mais cette chose ne plais à personne, et ne plaira jamais à personne. Tout simplement parce que tu n'appartiens pas à ce monde et que personne ne te ressemble, tu es trop sombre, et trop enjouée à la fois, tu brise la logique inscrite dans tous les esprits et même moi ne peux pas suivre ta pensée. Refais un masque ». A ces mots, la détresse de la petite créature réapparut, tellement plus forte. Tout ce passé qu'elle avait décidé d'ignorer pour accéder au niveau des autres, il l'enlaça violemment, pour l'emporter avec lui. Elle refusait, ne voulait pas refaire son masque, elle avait donné trop de temps et d'énergie pour ne plus jamais le voir, elle ne voulait pas. Pourtant c'était pour elle le seul moyen de vivre, et elle était prise dans le piège, elle devait vivre avec. Alors elle respira un grand coup, et accepta. Lui, il était soulagé, sans savoir qu'il avait déclenché un torrent de détresse dans son amie. Elle rentra chez elle, épuisée. Sans rien pouvoir avaler, elle s'effondra dans son lit et s'endormit. Elle demeura ainsi, couchée, pendant une semaine. Au bout de cette semaine, elle alla trouver cet homme qui lui avait tout donné pour tout lui reprendre. A sa main, un tout petit couteau, pour une toute petite créature. Sans un mot, elle le fixait du regard et lui ne pouvait rien dire. Elle approcha son tout petit couteau de sa peau, et commença à dessiner de grandes arabesques, des gouttes de sang perlaient sur l'ensemble. Quand elle eut fini, son corps entier était recouvert de fines courbes rouges, elle pleurait, pleurait devant ses espoirs réduis en cendres par le monde. Et elle lui murmura à l'oreille : « Vois-tu ? Vois-tu bien ce que ton monde m'a fait ? Souviens-toi bien de ce que je vais te dire. Tu n'as pas réussi, tu as échoué misérablement. Je ne peux pas t'en vouloir, personne n'aurait pu. Tu l'as dit, je ne suis pas de ce monde et je ne pourrais jamais rejoindre le mien. Je suis coincée, piégée. Et tu as voulu m'aider, mais tu ne pouvais pas. Tu aurais dû l'accepter, me laisser à ma vie d'illusions, ne pas m’amener à la réalité, mais non. Toi, tu as foncé, tête baissée, dans ce que tu croyais être une simple bataille. Mais ouvres les yeux, tout cela est bien plus grand que ce que tu imaginais, tout cela te dépasse, on ne peut pas le combattre. Tu as voulu t'attaquer à quelque chose qui n'es pas de ton monde, et cette chose t'a répondu bien plus fort sans que tu ne puisses rien faire. L'ennui, c'est que je fus le champ de bataille. Comme tu peux le voir, il ne reste plus que du sang et des larmes, et toi au milieu qui sait enfin qu'il ne fallait pas tenter le diable. » Puis elle ferma les yeux, et tout doucement, s'écroula. C'en était fini pour elle, c'en était fini pour lui, et plus rien n'avait de sens. Il la prit dans ses bras, la jeta nonchalamment dans la mer, tenta plusieurs fois de sourire comme il souriait avant sans réussir, abandonna, et retourna dans ce monde qui était le sien. Quand il y pénétra, rien n'avait plus la même saveur, tout était gris. Il regarda ses amis, ils avaient ce regard empli de dégoût dont elle lui avait tant parlé sans jamais le connaître. Maintenant, il savait. Alors, il ramassa ce qu'elle avait laissé, l'enfila sur son visage, et esquissa son premier sourire de pantin. Il avait changé de monde.















