Mon doigt va et vient, lentement, sur le papier : oui, je plie le coin d'une page. Depuis quelques jours, je lis les mots de cette vieille dame qu'on retrouve partout sur les étalages de la Fnac. J'entends sa voix chevrotante, la même qui m'a plongé dans le trouble lorsque, plus tôt, je me suis demandé si la mue d'une femme la détachait de l'ensemble des enfants. Bien qu'elle ne semble pas avoir perdu cette espèce d'acuité candide et périssable, qui persiste dans la blancheur des sons et dans les claquements humides de sa bouche, Annie est triste. C'est, du moins, ce qu'elle écrit page 105 - enfin, je me demande si elle n'a pas écrit ça depuis le début. Je lis "Les Années" en mangeant et le mécanisme fragile de mon ventre se bloque. L'horreur d'une vie d'abandon devant mes yeux, l'énième cristallisation d'un être dans un quotidien giratoire. Ça me prend fort, la peur d'avoir atterri, d'être arrivée à la fin du voyage : un endroit pourvu de ressources rares, ridicules, où l'on dit à tout le monde qu'il aurait dû amener un bagage plus gros. C'est quoi, ce pays ? On dit l'enfance, l'adolescence, comme des escales, la vieillesse en destination finale. Mais quel est le pays de l'adulte ? Je voudrais piétiner ce tapis roulant qui m'amène dans le sombre univers de l'inquiétude. Si tôt, et déjà l'impression que les autres, ayant eu leur compte sur les îlots colorés de la jeunesse, me poussent avec sévérité dans le brouillard. D'un coup ils mesurent deux mètres, d'un coup ils archivent leurs désirs pour laisser place à d'autres, plus pratiques, qui prennent moins de place. En moi, l'impression constante de débouler dans l'âge suffocant des sourires tristes et raisonnables, des beuveries qui ramènent les souvenirs et font faire n'importe quoi. Pourquoi soudain faire n'importe quoi est devenu si grave ?