Agitation Frite 1 et 2, Témoignages de l’underground français sont donc sortis chez Lenka lente. Un troisième volume est en préparation, fait d’interviews pour moitié, mais aussi de textes cette fois, dont un TOP 500 commenté des meilleures productions en la matière. On en trouvera ici des extraits, régulièrement. Par exemple, FRANÇOIS TUSQUES.
Quels pianistes / musiciens vous touchent en premier ? Bud Powell ? Thelonious Monk ?
On peut dire que j’ai été élevé dans un univers musical dans la mesure où ma mère, ancienne soprano soliste à l’Opéra de Paris, faisait de la musique toute la journée. Mais je n’étais pas trop attiré par ce qu’elle chantait – Mozart, les airs d’opéra, Debussy, Ravel, etc. Sauf peut-être « La Grenouille du jeu de tonneau » d’Erik Satie, « Poèmes pour Mi » d’Olivier Messiaen ou les chansons de Prévert. Cela remonte à plus de soixante ans, et je ne me souviens plus bien de tout… Ce que je peux raconter dans cet entretien est un peu sujet à caution dans la mesure où les souvenirs et les impressions que l’on a du passé ne sont souvent pas tout à fait exacts, tant la mémoire, surtout à mon âge, est faillible…
Mes parents m’emmenaient souvent à l’Olympia à Paris, et une certaine fois, il y a eu Sidney Bechet, accompagné par l’orchestre de Claude Luter en première partie. Très intéressé – je devais avoir une douzaine d’années – j’ai acheté tous les 78 tours de Sidney Bechet avant de découvrir le jazz des années 1920 à la lecture des livres d’Hugues Panassié : en quelques années, j’avais collecté près de deux cents enregistrements 25 cm du jazz de cette époque, qu’il s’agisse des London Archives Serie ou autres – pour moi, le jazz s’arrêtait alors en 1930.
Quels musiciens me touchent en premier ? J’adorais James P. Johnson, Fats Waller (même si c’est venu un peu plus tard), également Marie Lou Williams, Earl Hines, et plus particulièrement Jelly Roll Morton. J’écoutais aussi Duke Ellington pianiste, ainsi que Count Basie, qui tous deux se sont plus tard exprimés en tant que solistes, et surtout le pianiste chanteur de blues Jimmy Yancey.
Comment apprenez-vous le piano ?
J’avais refusé les propositions de ma mère d’en prendre des leçons, aussi suis-je donc autodidacte, qualité qui a du bon et du moins bon – en fait, je n’y attache pas une valeur particulière, bien que bon nombre de pianistes de jazz connus soient dans mon cas. Je pianotais donc quelques notes sur le piano familial, et ce n’est que vers l’âge de 17 ans que j’ai décidé, non pas de devenir « musicien professionnel », mais d’apprendre le jazz au piano. C’est en entendant René Urtreger Aux Trois Mailletz accompagnant Guy Lafitte et Michel de Villers que j’ai eu envie de jouer du bebop.
Certes j’avais entre autres entendu et apprécié André Persiany, Hubert Fol ou Georges Arvanitas, pourtant c’est René qui m’a vraiment donné envie de jouer… J’ai donc fait un saut historique de 1930 à 1945, et j’ai écouté à part les grands musiciens de l’époque, surtout Thelonious Monk, Bud Powell, Horace Silver, John Lewis, Dodo Marmarosa, Al Haig, aussi bien que Nat King Cole, Ray Charles (comme pianiste), Erroll Garner et bien d’autres encore. Bud Powell jouant régulièrement à Paris, j’ai beaucoup appris en le regardant jouer : je connaissais par le disque tous les morceaux qu’il interprétait, mais c’était surtout les gestes, la façon dont il disposait ses mains, ses doigts sur le clavier, son style en quelque sorte, qui m’importait.
Que vous apportait le fait d’être autodidacte ?
Cela me permettait de considérer le clavier d’une manière différente des pianistes « classiques » : je suis ainsi très mauvais pour faire des gammes ou des arpèges, contrairement à mon ami Bobby Few, qui est un maître en la matière. Cependant, je dois dire que j’ai pris une semaine de leçon avec une concertiste amie de ma mère dont j’ai oublié le nom : elle m’a fait travailler le doigté, ce qui m’a été très utile. J’ai aussi pris une heure de cours avec Errol Parker (Raphaël Schecroun), qui m’a appris « All The Things You Are ». Une fois, un journaliste de jazz m’a montré les partitions de l’orchestre de Duke Ellington : dans une partie de trompette par exemple, il y avait quelques notes écrites au début, puis plusieurs mesures où le musicien devait inventer la suite. Quand j’ai joué avec Don Cherry, il m’a enseigné ses compositions en me les jouant à la trompette, sans partitions : le résultat d’un travail quand même assez intense fait qu’aujourd’hui je peux toujours jouer la plupart de ces compositions.
Vous parlez là de tradition orale…
J’avais pris des leçons intensives de solfège (trois jours par semaine) car j’apprenais les thèmes en repiquant les disques – je me trompais beaucoup parce que j’avais une très mauvaise oreille – prémisse à une tradition orale dont je me suis aperçu il y a quelque temps déjà que c’était la façon dont les musiciens américains..., ..., ...
( François Tusques, par là )