UNE METEQUE SINGULIERE-Extrait de ma fiction semi-biographique
J’ai séché les cours dès 8h du matin. Ce n’était pas parce que j’étais fatiguée, ni parce que je n’avais pas envie d’aller à l’école. Je n’avais pas veillé hier non plus. Et pourtant, à 8h du matin, je foulais déjà le pavé orange et glacé. Le froid de Lille me transperce et je serre les dents. Il pleuvait à verse, tellement que mon pull trempé collait mon corps, encore endolori par le sommeil. Et pourtant rien ne me détournait de ma marche éperdue. Il y’a quelques années, je n’avais jamais connu d’hiver. Enfin, au Maroc, l’hiver, c’est un tout petit pull fin ou une petite veste en cuir. La sensation du froid qui me glace le visage, qui pétrifie mes mains ou celle qui éteint une cigarette à peine allumée , je ne l’avais jamais connu. Mes jambes fléchissent mais je suis bientôt arrivée. Du moins c’est ce que dit mon GPS. Je me contracte dans ma doudoune sale et expire profondément d’agacement. Quelques Roms m’observent d’un air incrédule et psalmodient quelques suppliques que je n’écoute même plus . Par habitude ou par usure.
Arrivée, j’aperçois une queue d’une vingtaine de personnes qui s’agglutinent devant l’entrée. On ne voit que des parapluies. L’attente est longue et la pluie est perfide, fine, gênante, oppressante. Trente minutes pour arriver au bout de cette file de gens tout aussi impatients que moi d’entrer dans cette préfecture où chacun est scanné dans un portique à détection métallique. Etat d’urgence oblige. Prudence de routine à l’heure où chacun pourrait être un potentiel ennemi. Enfin à l’intérieur, un brouhaha s’empare de la pièce. Cris d’enfants, bruit incessant de machine à café, grincements de photocopieuse, ce chahut me réveille de ma torpeur matinale. Dans la salle d’attente, je n’étais plus Leila Bennani, mais B47 et mon matricule pouvait incessamment apparaître sur le tube cathodique où tous les yeux étaient rivés.
Ces citoyens, ou aspirants à l’être, rêvassaient le menton pointé sur l’écran. La cinquantaine d’aspirants à un titre de séjour était hétéroclite. Wolof, arabe, roumain, swahili, bambara s’élevaient dans une harmonie déconcertante. Ma voisine de siège était tchadienne. Ses doigts frêles tripotaient nerveusement son dossier de documents épais . Elle me fixait avec des yeux rouges et curieux. La svelte et anxieuse jeune femme finit par me parler : « Est-ce que vous pouvez voir une minute mon dossier, s’il vous plait, j’ai envie de savoir que je n’ai rien oublié de compléter. ». Sans grande conviction, je reçois ce formulaire que je connait par cœur mais je suis interpellée par deux mots écrits en gras : « Demande d’asile ». Tous les champs du document sont complétés. On se regarde en chiens de faiences. Son époux était militant à l’opposition du pouvoir en place et leur maison a été brûlée finit-elle par m’avouer. La jeune femme, 23 ans tout au plus, a dû donc fuir avec ses deux garçons pour sa sécurité. Son matricule est annoncé et elle me quitte à la hâte, son bébé accroché à son dos avec un drap de fortune , les deux aînés la coursent en riant. Elle les réprimande dans un dialecte mélangé à quelques mots de français. Bip. B38.
Mon tour arrive bientôt. Je mets mes écouteurs et George Moustaki susurre à son oreille : « Avec ma gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec, et mes cheveux aux quatre vents. »
J’échappe à ce lieu de perdition un instant et soudain je repense à la Tchadienne. Elle fuit. Dans l’assemblée, ils fuient tous au moins quelque chose, la misère, la dictature, la guerre peut-être ou parfois pour aspirer à un futur plus décent. Moi, je ne fuis rien . Je n’espère rien . Du moins , rien de matériel . Mais comme eux, je viens réclamer ce putain de papier plastifié. Et j’attendrais toute la matinée s’il le faut. Je ne peux m’empêcher de penser qu’au Maroc, ça aurait été plié en une demi-heure avec un bon contact. On me tape sur l’épaule, je sors de ma rêverie. Une femme voilée me dit que mon numéro passe. C’est le tour de B47.
Je tiens mon dossier et me dirige dans ces cabines aseptisées où une femme derrière une glace me reluque. Je lui tend mon dossier et mon passeport. Elle l’analyse attentivement et me dit : « Il manque votre facture EDF ». Merde, je l’ai laissé sur mon bureau. Putain. Elle toise nonchalamment ma détresse et pince ses lèvres. « Je peux éventuellement vous donner un rendez-vous dans un mois. » me lance t-elle avec un rictus presque moqueur. Je suis baisée. Plus que consciente de l’intransigeance des administrations françaises, je me résigne. J’ai ruiné ma mâtinée pour un titre de séjour que je n’aurai pas, du moins pas avant le prochain mois.
Pourquoi je fais tout ça ? Il y’a d’excellentes universités dans mon pays, le temps est toujours beau, je n’aurais jamais de mal à trouver un emploi parce que je connais toujours quelqun qui connait quelq’un qui connait sûrement quelqu’un. Je m’interroge en retournant à l’extérieur. Et Moustaki me donne la réponse . C’était évident. J’étais une métèque singulière. Apparatchik en asile permanent. Identité meurtrière et meurtrie dans un eldorado d’infortune.
Dounia FILALI












