Et qu'est-on censé faire aujourd'hui ? Penser à autre chose sans doute. Penser à ce qu'on va porter, penser au parapluie, se demander où est-ce qu'on peut aller, quels lieux il faut éviter, si l'on va faire les courses, ou si on reste dans son lit toute la journée. A faire quoi ? A ressasser la chose. A chercher des solutions, à penser intelligemment, à ne pas se laisser submerger par l'effroi, les larmes, et se dire surtout qu'il faut continuer à vivre. Mais comment vivre quand d'autres sont morts pour rien, un vendredi soir, en sortant du boulot, pendant une soirée occasionnelle organisée comme ça, comme tous les vendredis ? Comment penser aux courses, aux devoirs, aux factures, quand derrière nous s'agitent dans tous les postes, des experts effrayés comme nous par le silence ? Pourtant il faudrait se taire, s'humilier un peu, par respect, au lieu de disserter, de répéter en boucle les mêmes horreurs, les mêmes scandales, le récit d'une injustice profonde et inconcevable. Comment faire silence, comment faire autre chose pourtant, que de lire, de parler, pour le sortir de soi. Et se demander si l'on peut sortir… Se demander ce que seront nos vies, demain. Voici venu le temps de l'impuissance, la plus douloureuse des impuissances, qui nous met face au mur de l'intolérance, face au mur de la haine, de la violence, sans pouvoir à un seul moment répliquer. « Words, Words, Words », dormir, rêver peut-être… Déchirés, voilà ce que nous sommes, cloués au piloris, forcer de rester chez nous, à attendre que les bombes nous tombent sur le coin de la gueule, en espérant qu'elles ne toucheront pas nos proches, au mauvais moment au mauvais endroit. Impuissance insupportable, insurmontable, né d'un fascisme médiéval. Et pourtant, il faut vivre.