De la terre aux urnes : remembrement agricole et remembrement démocratique, une même logique de dépossession
À la lecture du 1er rapport du Conseil scientifique de France Ruralités (Des campagnes aux ruralités, 2024), un constat s’impose : l’histoire rurale récente est marquée par une série de grandes réorganisations, souvent pensées depuis l’extérieur des territoires, et vécues localement comme des formes de dépossession. Le remembrement agricole, emblème des années 1960 à 1990, en est la figure originelle. Mais une analogie s’impose aujourd’hui : les campagnes ont également connu un “remembrement démocratique”, avec la montée en puissance des intercommunalités, la métropolisation néolibérale, et l’emprise du New Public Management sur les politiques publiques locales.
Même si le rapport ne formule pas ce parallèle de manière explicite, les faits, les mots et les silences convergent. Il est temps de mettre en débat ce double processus de dépossession, foncière d’un côté, politique de l’autre.
Le remembrement agricole, ou la géométrie de la productivité
Dans le rapport du CSFR, le remembrement est décrit comme une politique d’aménagement profondément structurante. Impulsée par l’État dans les années 60, soutenue par la PAC et les plans quinquennaux, cette politique visait à adapter le parcellaire agricole aux exigences de la mécanisation.
« Le paysage de champs ouverts à grandes mailles, adaptés aux engins lourds, progresse au détriment des paysages de bocage. »
Ce remembrement a engendré l’arrachage de plus de 500 000 kilomètres de haies, la disparition de milliers de petites exploitations, et la concentration du foncier entre les mains de ceux qui pouvaient investir. Il a transformé le vivant en surface plane, et les paysans en opérateurs d’un modèle exogène.
Le remembrement démocratique, ou la dépossession silencieuse
Ce que le rapport ne nomme pas, mais laisse apparaître en creux, c’est une dynamique parallèle, plus récente, tout aussi structurante : la réorganisation démocratique des territoires ruraux à travers les logiques de métropolisation, de contractualisation, et d’intercommunalité technocratique.
Les petites communes voient leurs compétences transférées à des EPCI souvent éloignés, les services publics ferment ou se délocalisent, les décisions se prennent selon des indicateurs et des appels à projets, et non plus dans le cadre d’un débat délibératif local. C'est le temps du "il y a trop de communes en France, il y a trop de syndicats dans les territoires"...
Le maire devient gestionnaire de ce qu’il reste, quand il était garant d’un vivre ensemble dans une République fière de ses principes émancipateurs.
Ces processus ont en commun d’avoir été justifiés au nom de l’efficacité. Mais ils ont, dans les faits, fragilisé les équilibres territoriaux, affaibli les solidarités locales et appauvri les récits démocratiques.
Pour une souveraineté rurale renouvelée
Face à cela, l’heure n’est ni au repli, ni à la nostalgie. Elle est à l’invention et au combat. Le rapport du CSFR, malgré sa prudence, propose un fil : celui de « l’avènement du local comme nouveau référentiel ». Il appelle à repenser l’action publique à partir des réalités, des rythmes, des ressources propres à chaque territoire.
Mais il faut aller plus loin. Beaucoup plus loin. Il faut oser parler de repolitisation du rural, d’une démocratie de proximité, de solidarité et citoyenneté refondée sur :
des communs démocratiques (Etats Généraux Communaux, Assemblées citoyennes)
une ingénierie de la relation et du débat (et non de la gestion de projet),
un droit à la différenciation, pour que les ruralités puissent redevenir maîtresses de leurs trajectoires.
Le temps est venu de penser un remembrement du lien démocratique, non plus par simplification technocratique (ce qui produit le contraire), mais par réhabilitation du récit local, de l’écoute et du soin au vivant.
En guise de conclusion
Le remembrement agricole a redessiné les champs. Le remembrement démocratique a redessiné de son côté les institutions. Il est temps de remettre les habitants au centre, de replanter des haies dans nos procédures processus, et de réapprendre à faire société depuis les villages.













