L’hôtel particulier (8)
Chapitre 8 : Déclarations
En plus des jeux d’enfants, je devais aussi faire avec cette personne qui entrait en pleine nuit chez moi. Elle venait dans ma chambre, s’approchait de moi et, après avoir humé mon odeur, elle chuchotait à mon oreille ces mêmes propos : « Joseph ? Joseph ? Tu n’es pas Joseph ! ». Puis, elle repartait en laissant planer un froid si intense que je devais me couvrir d’une couverture supplémentaire tandis qu’on était encore en été. Souvent, elle entrait d’une façon si étrange que je pensais rêver.
La mairie n’était pas si loin de chez moi. Alors, je me promenai dans les rues de la ville qui montraient un certain charme campagnard. On pouvait différencier les anciennes rues populaires composées de maisons de briques à celles plus bourgeoises où les grandes propriétés abondaient. Toutefois, elles étaient nombreuses à présenter à leur entrée plusieurs boites aux lettres, preuve qu’elles étaient divisées en plusieurs appartements. C’est dans une de ces rues que je découvris la mairie. Elle était dans une vieille maison bourgeoise. Je m’étonnais de trouver en face un tribunal. Une ville d’à peine dix mille habitants avec son propre tribunal, ce n’est pas banal !
La porte s’ouvrit automatiquement, je fus de suite nez-à-nez avec un guichet géré par une jeune femme qui ressemblait plus à une lycéenne stagiaire qu’à une secrétaire titulaire. Cependant, elle m’orienta sans difficulté vers la bonne personne. Cette dernière était une femme d’une cinquantaine d’année. Elle travaillait sur son ordinateur tout en laissant la porte de son bureau ouvert. C’est marrant, mais à ce moment, j’ai pensé à Astérix dans les douze travaux quand il fut confronté à l’administration romaine pour chercher un formulaire. J’espérai simplement qu’elle n’allait pas m’orienter vers quelqu’un d’autre. Elle arrêta de taper sur le clavier pour me dévisager affirmant à la même occasion que je la dérangeais.
- C’est pour quoi ?
- Bonjour, on m’a dit de m’adresser à vous pour déclarer mon changement de domicile et m’inscrire sur les listes électorales.
- Vous ne pouvez pas le faire par internet ? Il y a des formulaires en ligne pour ça !
- Je sais, répondis-je un peu peiné. Mais je reconnais ne pas faire confiance aux nouvelles technologies. Surtout quand je dois télécharger des documents privés.
Elle soupira et me demanda les pièces justificatives tout en maugréant contre l’hôtesse d’accueil. Je déposai les documents sur son bureau si bien rangé qu’on devinait son propriétaire tatillon. Elle jeta un œil rapide sur les papiers. Soudain, elle me dévisagea de nouveau après avoir lu ma nouvelle adresse. Son regard sortait tellement que je crûs voir ses yeux s’approcher pour frapper mon visage.
- C’est vous le … Celui qui a acheté la maison de Martin de Breuil ?
- Oui… Pourquoi l’appelez-vous comme ça ?
Elle m’observa tout en restant muette pendant quelques secondes. Ses collègues discutaient fortement dans la pièce voisine, j’entendais aussi le parquet craquer sous les pas d’un homme qui s’arrêta devant la porte. Celui-ci, plus aimable, me salua et se présenta comme le maire de la commune. Ayant entendu l’employée, il me souhaita la bienvenue.
- Je l’ai toujours connue avec ce nom… Ou on dit aussi la maison de l’ermite.
Le maire toussota signe qu’il lui demanda de se taire.
- Pourquoi l’ermite ? Interrogeai-je. Justement, si vous pouviez me renseigner sur l’histoire de ma maison, je vous en serai grée.
Le maire et la secrétaire se regardèrent, surpris par ma question.
- Pourquoi avez-vous acheté cette maison ? demanda-t-il.
- Elle m’a plu dès que je l’ai vue. Et puis, j’ai toujours rêvé d’avoir un hôtel particulier. Alors, quand j’ai découvert l’annonce de sa vente, je n’ai pas réfléchi et j’ai acheté.
- Et vous ne vous êtes même pas renseigné sur elle ?
- Non. Pourquoi ? Qu’a-t-elle de spécial ?
Je n’avais pas l’intention de raconter tout ce que j’avais vécu en un mois. Je voulais qu’ils parlent les premiers et me racontent les ragots la concernant.
- Eh bien, je ne sais pas si c’est à moi de vous le dire, mais il existe pas mal d’histoires à son sujet. D’abord, son ancien propriétaire ne sortait jamais même pour faire des courses. C’était le centre d’action sociale qui venait régulièrement s’occuper de lui. Je sais que des infirmières libérales sont allées le soigner mais elles ont toutes refusées d’y retourner. J’avais fait mon enquête parce que j’avais pensé qu’il était pervers voire dangereux sexuellement, mais elles ont refusé de témoigner contre lui et m’ont assuré qu’il y avait quelque-chose de malsain dans la maison. Ensuite son historique… J’habite ici depuis seulement vingt ans.
Il regarda la secrétaire lui faisant un signe de la tête pour lui donner la parole. Cette dernière gratta l’arrière de sa tête, emmêlant ses doigts dans sa courte chevelure.
- Je suis née dans cette ville et j’ai toujours connu cet homme dans cette maison. Il ne parlait quasiment à personne. Je sais qu’on l’appelait le vieux Joseph et c’est tout ce que je sais de lui. Pour la maison, il me semble que c’était un ancien pavillon de chasse converti en bordel. Une de mes tantes l’appelait aussi le bordel des chleuhs parce que pendant la guerre, il était uniquement fréquenté par les allemands.
Elle fronça les sourcils et fit une moue en pinçant ses lèvres comme pour s’excuser d’avoir raconté cela. Par contre, je ressentis en elle de la crainte, et je m’attendis même à la voir faire le signe de la croix pour éloigner le démon que je venais de faire entrer dans son bureau.
- Je n’ai rien trouvé dans ce sens, avouai-je. Mais, il n’y avait pas grand-chose à part quelques vêtements et des vieux meubles abandonnés. Par contre, il y a des enfants qui entrent dans le jardin. Je les entends jouer et crier.
Le maire déglutit et serra le poing. Il hésita à s’exprimer puis bégaya :
- Oui, on m’a raconté qu’on entend souvent des hurlements d’enfants. Là-dessus aussi, j’ai enquêté sans rien trouver d’anormal.
Il prononça le mot ‘anormal’ d’une façon formelle. Il était évident qu’il se doutait ou savait quelque-chose sur ces enfants. Ensuite, nous discutâmes de la région, de mes origines mais surtout de la ville et de ses attractions. En fait, les loisirs restaient de l’ordre du local ; un festival de musique en juillet, un autre de comédie de rue au printemps, une fête médiévale en septembre et un musée sur le donjon qui dominait la cité.
Je fis un détour dans une supérette avant de rentrer. Sur le chemin du retour, je repensai à notre conversation. Il n’y avait rien de vraiment troublant où qui puisse m’expliquer les phénomènes paranormaux dont je fus témoin. Toutefois, je savais maintenant qui était Joseph. Je marchais en regardant le paysage tenant un sac qui ne contenait que la victuaille pour le soir et le lendemain. J’avais aussi acheté une bouteille de Pommard. De temps en temps, je m’arrêtais ou ralentissais pour détailler les maisons dans la rue. Et je me demandai pourquoi ne pas avoir acheté celle-ci qui est aussi en vente. Et puis, en approchant de mon domicile, j’eus ma réponse : Elle est originale et impressionnante.
Un chat noir marchait dans la cour le long de la grille d’entrée. Je n’avais pas entendu les deux enfants derrière moi. Mais, tout-à-coup, ils se mirent à courir me dépassant vite jusqu’à s’éloigner de la maison. Je perçus quelques mots qui ne me choquèrent pas : « vite sinon les fantômes vont nous capturer ». Je les regardai fuir et s’arrêter trois maisons plus loin…sur l’autre trottoir car de mon côté, il n’y avait que ma maison.
Au moment de pousser le portail, mon téléphone vibra. Je lus le SMS envoyé par Tatiana : « Je suis de garde ce soir, désolée, bises ». Je soupirai en réalisant que je resterai seul et je pensai au fameux Joseph. Il était surement devenu ermite parce que sa fiancée était toujours de garde, me suis-je dit. Je laissai la grille ouverte afin de proposer au chat de sortir. Seulement, il cracha et partis se cacher dans le jardin. C’était la première fois que je le voyais hors de la chambre verte.
Alex@r60 –janvier 2021














