Dans mon rapport à l'existence, dans mon expérience de la vie, mon corps s'est régulièrement retrouvé en soumission volontaire, replié sur lui-même, guidé par d'absolus idéaux. Que ce soit par le cadre de l'éducation familiale, dans l'enfermement scolaire, dans la discipline sportive ou encore par le choix de la carrière professionnelle, toujours la sensation corporelle s'est tue, au profit du bien faire, du savoir-être, et surtout au profit de ce qui était attendu. Pour toutes sortes de raisons raisonnables, religieuses ou familiales.
En lame de fond, j'ai longtemps cru que mon être était perverti par le péché originel, renvoyant de facto l'ensemble de mes phénomènes physiques et psychiques (désirs, envies, sentiments, émotions) au rebut du choix. L'esprit est supérieur à la chair. La chair doit se soumettre à la volonté de Dieu, à son esprit, à sa Parole avec un P majuscule. Car la chair est faible. La réalité, c'est que mon corps-esprit n'était pas perverti par le péché originel, il l'était par le christianisme. Une machine sémantique avait imprimé son code source sur mon être, utilisant toute la violence symbolique biblique disponible dans le texte pour organiser mon intériorité.
J'entends déjà les plus domestiqués caquetter derrière les lunettes d'un consensus helvétique tiédasse. "Par un certain christianisme". Se croyant probablement supérieurs dans leur expression de foi. Je devrais arrondir les angles, histoire d'éviter tout sentiment de blasphème, afin de n'offusquer personne et ainsi permettre une lecture tranquille. Car le propos est fort intéressant, n'est-ce pas ? Il serait dommage de perdre dès le départ le fidèle qui croit sincèrement en la parole du bon Seigneur. J'utilise le terme perverti à bon escient, car je n'ai cure du blasphème. Chrétien, je l'étais jusqu'à la moelle, développant une pensée contre moi-même, une pensée auto-immune.
Comment le christianisme pourrait-il pervertir un être humain ? C'est tout au contraire une source d'émancipation du péché.
J'affirme de façon péremptoire ceci : le péché originel, le corps crucifié, la divinisation du Christ, la supériorité du texte biblique, c'est de la violence symbolique au service de la hiérarchie institutionnelle. Quelle que soit la taille de "la cellule de maison".
La machine sémantique religieuse, quant à elle, organise l'intériorité du fidèle au travers des récits, des rites et des dogmes, en donnant une grille d'interprétation particulière aux individus. Elle module les comportements des personnes, imposant un cadre normatif dans le but de produire un certain type de comportement. Un certain type d'individu.
Il ne s'agit donc pas d'émancipation du péché, mais d'une double aliénation. Aliénation par un groupe de dominants, les sachants-interpréter, d'une part, qui utilisent une dialectique précise du texte sacré pour asseoir leur autorité par la violence symbolique (et qui s'auto-aliènent eux-mêmes dans une posture perverse). Puis, de l'autre côté, une soumission volontaire du fidèle à la machine sémantique qui organise sa vie et lui dicte son comportement.
L'institution religieuse domine donc et soumet les corps des individus. Elle règle la sémantique pour faire s'incarner les comportements attendus. Comme l'ADN, code source, déploie dans la matière une incarnation physique donnée par le code génétique. Ou encore comme le capitalisme provoque, par son propre mécanisme sémantique, la compulsion d'achat : dans le monde marchand, je suis souhaité être au monde, consommateur. Je suis ainsi nommé. Une bête, un animal compulsif, impulsif, soumis à ses instincts mais paradoxalement "libre de son choix". Cependant, les pulsions ne sont pas l'objectif en soi, mais une comorbidité. Ce qui est recherché, c'est avant tout mon consentement d'achat.
De la même manière, la religion cherche à faire plier le consentement du fidèle à la soumission au dogme, quitte à réduire son corps en miettes. Les explications fournies par la machine sémantique règlent l'ensemble de l'existence, évacuant l'angoisse existentielle au prix d'une réduction de la perception même de la conscience. Aux questions subtiles de l’intuition humaine, cette machine propose des réponses qui valent pour tous les êtres vivants, de façon univoque et universelle : "Tous ont péché et tous sont privés de la gloire de Dieu".
"Si, par exemple, il y a du bonheur à se savoir sauvé d’un péché, il n’est pas nécessaire, comme condition, que l’homme soit coupable ; l’essentiel, c’est qu’il se sente coupable. Mais, si en général la foi est nécessaire avant tout, il faudra mettre en discrédit la raison, la connaissance, la recherche scientifique : le chemin de la vérité devient chemin défendu."
Nietzsche – L’Antéchrist
La négation du corps par sa soumission à la machine sémantique, c’est le refus du réel. Le réel tel qu'il se présente à nous : maladie, divorce, échecs, naufrage. Dans ce système, les affects humains doivent impérativement être placés sous silence, car soupçonnés d'être guidés par une influence diabolique du vieil homme. Refuser de faire exister ses émotions, ses sentiments, ses désirs, ses envies, ses fantasmes les plus tordus, c'est se nier. Se nier, c'est rejeter toute potentielle immanence du divin dans sa propre nature.
Cette semaine, voici la question exacte qui a été posée : « Jusqu’où estimez-vous que la réflexion et l’intelligence empêchent de croire ce que dit la Parole de Dieu ? Vos appréhensions quant aux dons charismatiques et autres manifestations du Saint-Esprit ne sont-elles pas le fruit de mauvaises expériences ? » Florent Varak y répond en rappelant l’autorité de la Bible, les mises en garde qui y sont présentes ainsi que la place des expériences spirituelles dans la vie chrétienne.
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