Je me suis demandé, fugacement, si le bonheur s'ecrivait. Puis la réponse m'est apparue, pourtant si évidente: Pas sans toi.
Assise au bar, elle sirote son 5ème verre de la soirée. Un whisky sec, sans glace.
"Pas très raffiné, mais bon, aux chiottes le raffinement!" pense-t-elle avant de rajuster, du bout de l’index, la lanière de son string à travers sa fine robe de satin noir.
A l’autre bout de la salle, un homme la regarde.
Assis sur une petite banquette en cuir dans le coin le moins éclairé du petit bar parisien, il la détaille. Il ne distingue pas son visage, mais aperçoit nettement le joli tatouage qui court le long de sa colonne vertébrale pour disparaître dans le bas de sa robe dos nu. Ses cheveux bruns sont coupés courts, dégageant une nuque droite et musclée.
Son regard s’y pose, longtemps. Il imagine déjà sa respiration haletante et ses gémissements lorsque sa lame la caressera, les premières gouttes de sang qui dévaleront les jolies lignes de son cou. Ses cris de douleur lorsqu’il s’insérera en elle, la forçant à le regarder dans les yeux pendant qu’il fera d’elle ce que bon lui semble. Il a toujours adoré ça, les forcer à regarder.
Un homme la rejoint, s’assoit sur le tabouret voisin. Il la regarde, regarde ses pieds nus et les escarpins abandonnés au pied de son tabouret avant de lui sourire. Elle tourne légèrement les yeux vers lui et le dévisage avec insistance, l’invitant sans un mot à libérer son espace vital au plus vite. Fort caractère? Tant mieux, c’est encore meilleur quand elles se défendent… Ca intensifie le défi, rajoute de la tension. Ca aussi, il avait toujours adoré ça, la tension.
Maintenant qu’elle est de profil, il peut enfin apercevoir ses traits, ainsi que ses grands yeux sombres, très maquillés, qui ne se détachent pas du nouveau venu. Ne semblant pas saisir l’implicite message pourtant si évident, même de l’autre bout de la salle, celui-ci lui tend la main en se présentant.
"Putain, qu’est-ce qu’il me veut celui là ?" pense-t-elle.
- Malik, enchanté… Ca fait un moment que vous êtes assise là, toute seule. Vous attendez quelqu’un ?
Il sourit encore et elle remarque deux petites fossettes sous sa barbe bien taillée. Merde, pourquoi est-ce qu’il fallait qu’il ait des fossettes? Elle sent malgré elle son regard s’adoucir et saisit la main qu’il lui tend.
- Carmen. Oui, enfin non, je veux dire, après 3 verres de retard j’ai arrêté de l’attendre.
- Parce que même les femmes comme vous se font poser des lapins? Sérieusement?
Son regard durcit à nouveau, sourcils froncés.
- Ecoute mec, remballe tes disquettes, ce genre de bobards ça prend pas avec moi. T’es pas moche, trouve toi une autre conne à ramener chez toi et laisse moi finir de me saouler tranquille.
Le sourire de Malik s’élargit, il est visiblement amusé par ce farouche bout de femme, petite et menue mais visiblement en colère contre la Terre entière.
- Un sixième? Je t’accompagne.
- Comment tu sais que c’est mon cinquième?
- J’en étais à mon deuxième “verre de retard” quand tu as commandé le premier.
Il prend une mine grave et faussement consternée avant de poser un doigt sur ses lèvres comme pour l’interrompre et ajoute “Oui, même les gars comme moi se font poser des lapins. Incroyable, je sais.”
Prise de court, ses grands yeux noirs agrandis de surprise et le doigt de Malik toujours posé sur ses lèvres, elle éclate alors de rire. Un rire discret mais immanquable. Contagieux, il est immédiatement rejoint par celui de Malik.
Trois heures plus tard et 4 “verres de retard” de plus, elle se décide à rentrer. Deux yeux avides au fond de la salle ne l’ont toujours pas quittée.
- Je te raccompagne.
- Non ça va all… OH!
Il la rattrape juste avant qu’elle ne tombe de sa chaise haute. Le regard de Malik durcit pour la première fois de la soirée. Elle le soutient tout en ramassant ses escarpins.
- Ne discute pas Carmen. Tu ne rentres pas seule.
- OK, si tu veux, CHEF ! s’exclame-t-elle en levant les bras au ciel, manquant de peu d’éborgner un client avec ses Louboutin.
Malik esquisse un sourire, règle le barman et sort, soutenant par la taille une Carmen titubante. La nuit est douce, sa peau aussi.
Au fond du bar, un homme en colère brise son verre d’une main.
Deux rues plus loin, Malik déverrouille à distance une Audi noire.
- Parce que t’es en état de conduire toi peut-être? lance Carmen, moqueuse.
- Bien plus en état que toi de marcher jeune fille. Monte.
Il lui ouvre la portière, et l’aide à s’installer, s’assurant qu’elle ne se cogne nulle part. Il contourne la voiture, s’installe au volant et démarre le moteur. Allumant le GPS il demande:
- Ton adresse?
- …
- Carmen ?
Il lève les yeux vers elle et découvre son visage endormi. Surpris et attendri, il profite de ce court instant d’intimité pour la détailler. Ses sourcils toujours froncés lui donnent cet air farouche qui semble ne jamais la quitter. Il soupire.
-Quel caractère.
Il passe la première et démarre. Il ne remarquera jamais cet homme, sortant du bar, la main entaillée, qui fusille du regard l’Audi qui s’éloigne.
Le lendemain au réveil, Carmen émerge difficilement des effluves d’alcool de la veille. Elle n’a même pas encore ouvert les yeux que son crâne manque d’exploser sous les assauts d’une saisissante migraine. Elle pousse un long gémissement avant de se demander à voix haute “Mais pourquoi j’ai bu..???” et de plonger la tête dans l’oreiller. A qui est ce parfum?
Une voix masculine répond alors “Pour fêter le plus beau lapin du siècle j’imagine?”
Stupéfaite, elle se fige. “Où suis-je?” Elle ouvre les yeux. Ne reconnait pas la chambre. Elle se jette hors du lit, se rend compte qu’elle porte un jogging et un t shirt masculins bien trop grands pour elle.
La porte déjà entrouverte s’ouvre plus largement pour laisser entrer un homme. Un mètre quatre vingt dix environ, bien bâti et la peau mate, il lui sourit, laissant apparaître deux fossettes aux coins des lèvres.
- Malik ..? Mais … Tu devais me ramener… OH MON DIEU EST-CE QU’ON A..??
- Non non non caaaalme-toi… Tu t’es simplement endormie avant de me donner ton adresse, alors je t’ai ramenée chez moi, t’ai portée jusque mon lit, ai enfilé mes vêtements par dessus ta robe, tu peux vérifier, et j’ai passé la nuit sur le canapé, PROMIS ! Tiens, j’ai fait du café. Tu aimes le café? Sinon j’ai du thé, du lait, enfin… Mince je suis nul, j’ai pas trop l’habitude de faire ça. Enfin pas le petit déjeuner, de ramener quelqu’un quoi. Enfin une fille, une femme. Non pas que je ramène des hommes non plus hein! Enfin euh… Je parle trop hein? Ok je me tais. Mais dis un truc. S’il te plait. Sinon ça va devenir gênant.
- … Tu as vraiment dormi sur le canapé?
- Bien sûr, où voulais tu que je dorme, de toute façon tu t’étais allongée sur la largeur du lit alors…
Il sourit. Elle aussi. Elle saisit la tasse de café qu’il lui tend.
- J’adore le café. Surtout après une cuite pareille… Merci.
- De rien. Tiens tu sais quoi? Hier à deux pas du bar, quasiment à l’heure où on est partis, une femme s’est faite agresser. Apparemment elle a été violée puis laissée pour morte, là, dans la rue… Comme quoi, j’ai bien fait de te raccompagner.
Carmen reste stupéfaite. Elle ne trouve rien à dire, se contente de froncer les sourcils, sirotant son café, réfléchissant. Elle se demande, sans savoir que c’est effectivement le cas, si Malik lui a sauvé la vie. Puis, sans un mot, elle pose sa tassé de café au sol, s’approche de lui et, dans un élan de tendresse et de reconnaissance pour cet homme, se blottit dans ses bras.
Ils resteront là longtemps, blottis l’un contre l’autre.
Il vient de lui sauver la vie, elle sauvera bientôt la sienne.
La roue tourne.