Nocturnales. Un compte rendu
Je viens de finir Nocturnales. Le ultime giacobine, par Beatrice da Vela, un roman italien tout récent qui suit ses quatre protagonistes, Éléonore Duplay, Élisabeth Le Bas, Henriette Le Bas et Charlotte Robespierre depuis Thermidor jusqu’après le procès de Vendôme. À voir l’idée de départ, vous verrez facilement pourquoi j’ai cru devoir ressortir mon italien passablement rouillé pour le lire.
Ce que je peux dire, malgré mon piètre italien qui m’a, j’en suis sûre, empêchée de capter toutes les nuances, c’est que, parmi les points positifs, les quatre protagonistes sont pleinement réalisées en tant que personnages, elles sortent de l’ombre des hommes célèbres auxquels elles sont associées et cela fait du bien à voir. Certaines caractérisations sont très réussies, du moins en partie. Celle d’Élisabeth Le Bas est sans doute le plus juste globalement, mais il y a des moments très convaincants chez toutes les quatre, surtout dans la façon dont elles gèrent le traumatisme que Thermidor a représenté pour toutes les quatre. D’autres collent moins avec ma vision des personnages historiques, mais il s’agit d’une interprétation différente mais pas forcément moins valable.
En revanche, sur d’autres points, soit choix délibéré, soit défaut de recherche, le roman s’écarte du peu qu’on connaît sur ces personnages. D’abord, le roman fait mourir Victoire Duplay beaucoup plus jeune qu’en réalité, c’est-à-dire avant même le début de la Révolution, alors qu’elle était encore en vie pendant toute l’époque de l’action du roman (elle ne meurt que le 21 ventôse an VI et le roman s’achève courant an V). Ensuite, l’autrice semble ignorer — fort curieusement, vu que c’est une source majeure sur ses personnages principaux — l’ouvrage de Stéfane-Pol/Paul Coutant, Autour de Robespierre. Le conventionnel Le Bas, puisque il n’y a presque rien de juste sur la famille Le Bas dans le roman. Philippe Le Bas était l’aîné d’une fratrie de treize enfants survivants, non de trois seulement. Je peux comprendre que l’autrice ait voulu simplifier l’histoire, mais pourquoi se tromper sur l’identité du frère qu’Élisabeth a épousé après le décès de Philippe (Charles et non Nicolas) ? D’ailleurs, loin de s’opposer à la Révolution par souci de respectabilité de bourgeois de province, le père de Le Bas y a adhéré à fond, ce pour quoi il a été inquiété après Thermidor, tout comme plusieurs autres de ses enfants. Quant à sa mère, elle est morte en 1789. C’est peut-être plus dramatique de représenter Henriette et ses frères en butte aux parents qui se moquent de leur idéal, mais ce n’est pas exact. Je me demande, alors que l’on a déjà si peu de sources sur ces personnages, pourquoi on veut les ignorer ou les contredire ?
Je peux comprendre qu’on invente des personnages — Marianne Chausel (même si l’on semble prendre pour point de départ du personnage l’artiste qui a peint le portrait de Saint-Just qu’Élisabeth Le Bas a acheté à sa libération), les enfants de la voisine des Duplay, Liberté et Camille — mais c’est un peu dommage qu’on ne retrouve pas de personnages historiques que l’on sait avoir été en relation avec les protagonistes, comme Teresa Poggi, par exemple. Je suppose qu’il est excusable que l’autrice ignore cette correspondance, qui n’est pas publiée (d’ailleurs, même aux archives on n’a que la première et la dernière ligne de quelques lettres portées sur un registre), mais c’est dommage quand même. Il y a d’ailleurs certains points relativement mineurs qui m’ont un peu sortie du récit, comme par exemple le fait que l’autrice ne semble pas savoir ce que c’est que l’apposition des scellés (ce qui permet de faire saccager la maison des Duplay, alors que non seulement il n’y a aucune source qui indique que cela aurait eu lieu, mais avec l’apposition des scellés il aurait été à peu près impossible) et qu’elle ignore que les parents des accusés ont pu assister au procès de Vendôme... Mais encore une fois, ce n’est pas très significatif, c’est simplement que dans ce dernier cas en particulier c’est à mon sens une occasion perdue.
D’autres éléments me paraissent simplement peu plausibles, sans aller directement à l’encontre des sources. Ici les Duplay se réconcilient avec Charlotte Robespierre avant la fin du roman, ce qui me paraît pour le moins prématuré. Il se peut qu’ils l’aient fait tôt ou tard — le récit de Jules Simon le suggère, pour le moins — mais Élisabeth fait encore des reproches assez graves à Charlotte dans ses Mémoires que l’on sait beaucoup plus tardifs. D’ailleurs, Maurice Duplay a dans le roman plusieurs AVC qui l’affaiblissent considérablement, au point que tout le monde croit sa mort prochaine. Ce n’est pas impossible, mais vu qu’il a vécu jusqu’en 1820, je le trouve peu probable.
Enfin — *SPOILERS pour des choses qui n’arrivent que dans le roman* — il y a quelques éléments qui sont ajoutés pour rendre l’histoire plus dramatique et que je trouve un peu gratuits. Comme par exemple le fait que dans le roman, au cours de son incarcération, Éléonore Duplay est violée, tombe enceinte et se fait avorter. Perso, je trouve que ce n’était pas du tout nécessaire pour donner suffisamment d’intérêt à son histoire. D’autant plus que l’on a une source sur le harcèlement sexuel d’Élisabeth Duplay par Danton qui n’est pas utilisée...
Bref, si vous lisez l’italien, il y a assez d’éléments intéressants pour que ça vaille la peine d’aller y jeter un coup d’œil. Perso, j’ai trouvé certains aspects plutôt décevants, mais il faut sans doute saluer l’effort de faire paraître la perspective « robespierriste » dans un champ dominé encore de nos jours par des récits royalistes.













