Si j'avais été journaliste à l'Elysée aujourd'hui...
A l'issue de la conférence de presse de François Hollande, au moins 4 questions restent non résolues (que des journalistes un peu plus au fait des questions économiques auraient pu, auraient dû, poser) :
1/ Dans le cadre du Pacte de responsabilité, le Président a annoncé vouloir baisser les cotisations sociales des entreprises, tout en réduisant encore la dépense publique, sans augmenter les impôts des ménages. Comment peut-on résoudre ce triangle d'incompatibilité manifeste ?
2/ Peut-on réussir une politique dite du "socialisme de l'offre" dans le cadre des institutions du capitalisme néo-libéral, sans remise en cause de la théorie de la valeur actionnariale, sans réforme sérieuse du système financier, avec des statuts de la Banque Centrale Européenne inchangés, une politique de la concurrence libre et non faussée toujours au centre des traités européens, etc ?
3/ Comment ne pas voir que la mondialisation, résultat d'un choix politique visant à libéraliser la circulation des marchandises, des capitaux, et marginalement des hommes, aboutit à déconnecter l'offre de la demande ? Dans ces conditions, recycler la célèbre maxime de Say, l'offre crée sa propre demande (1803 !) a t-il un sens - dans le cas où cette formule aurait encore la moindre crédibilité scientifique ?
4/ Si le redressement productif de la nation est justement défini comme un objectif économique prioritaire de la nation, comment peut-on néanmoins le réussir avec la déflation qui s'annonce, et dont il n'a pas été dit mot ?
Ces questions auraient normalement dû mettre le Président Hollande en difficulté, sinon sur la forme, du moins sur le fond. Elles permettent de comprendre l'avis de Jean-Pierre Chevènement, déclarant être "dubitatif" après l'intervention du Président de la République - un avis qui a été bien peu relayé par les médias ce soir, malgré un certain écho sur les réseaux sociaux.
On peut estimer, à bon droit, que les journalistes ne font pas correctement leur travail d'information du citoyen et de contre-pouvoir vis-à-vis du pouvoir politique, quand trop d'entre-eux se laissent impressionner par la dimension technique du discours économique d'un responsable politique. La technocratisation du discours est une technique classique de tout responsable, qui vise à déposséder le citoyen de son libre-arbitre en asséchant la conscience de la dimension nécessairement politique des choix économiques. Or l'économie n'est pas une science exacte : plusieurs voies sont toujours empruntables, ce que tend à masquer l'unanimisme médiatique ambiant, sur le mode "alors François Hollande, ça y'est, vous assumez enfin être "social-libéral ?"
Derrière le discours technocratique, il aurait été intéressant pour un journaliste d'essayer d'accéder aux valeurs et aux principes, à l'analyse historique et à la vision prospective, qui sous-tendent l'action, qui permettent d'expliquer, et de rendre intelligible la "technique". C'était sans doute oublier que, pour reprendre le titre de George W. S. Trow, les médias créent leur propre Contexte sans Contexte et que, comme le disait Guy Debord, dans le fameux La société du spectacle : "dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux".
C'était peut-être surtout oublier le poids de la vulgate, malgré la crise...
Aussi cette conférence de presse avait-elle, à plus d'un titre, l'apparence trop réelle d'un vinyle rayé, tournant dans le vide, que chacun observe fasciné...