L’Émergence en Afrique : que peut-on retenir des enjeux et perspectives ?
Après l'émergence des économies d'un certain nombre de pays Asiatiques, l'Afrique, dopée par un regain de croissance sans précédent malgré des situations de pauvreté parfois préoccupantes, s'est lancée dans une course vers ce concept relativement nouveau sur le continent.
La fin des politiques d'ajustements structurels des années 80-90, a de facto rendu le champ libre pour les gouvernements africains d'élaborer, de mettre en œuvre et de suivre eux-mêmes leurs politiques de développement respectives.
Les Etats africains avaient ainsi, pour la première fois depuis de nombreuses années, le libre choix de définir et programmer leurs propres politiques de développement, en fonction de leurs opportunités et contraintes identifiées à l'échelle de chaque pays.
L'ensemble des partenaires au développement et les institutions de Bretton woods reconnaissaient l’échec des politiques d'ajustement structurels qui n'avaient pas permis de contribuer significativement au développement économique des pays africains.
Cet aveu d'échec de ces mesures d'alors imposées aux Etats africains fortement endettés a marqué le début d'une ère nouvelle en matière d'élaboration, de mise en œuvre et de suivi-évaluation des politiques publiques sur le continent.
Par conséquent, nous avons assisté au début des années 2000 à une première phase de mise en place de Documents de Stratégies de Réduction de la Pauvreté (DSRP) dans les différents pays.
Ces DSRP ou Plans nationaux de réduction de la pauvreté consignaient les orientations et mesures à mettre en place pour améliorer les conditions de vie des populations les plus défavorisées en particulier.
Mais au lieu d'être fondés sur des visions stratégiques à long terme, ces plans étaient surtout des documents de référence pour satisfaire la programmation et la mise en œuvre de l'Aide Publique au Développement. Leurs échéances étaient limitées dans un horizon à court ou moyen terme révisable en fonction de la programmation de l'appui des partenaires au Développement.
Au fur et à mesure des faibles résultats obtenus, un certain nombre d'Etats africains se sont vite rendus compte que ces stratégies se limitaient à une vision simpliste et peu ambitieuse centrée sur la réduction de la pauvreté (à l'image des Objectifs du Millénaire pour le Développement).
Or, l’ambition d’une nation doit dépasser la pauvreté en s’inscrivant dans une perspective de développement réel avec des effets d’entrainement sur l’ensemble des secteurs économiques et sociaux.
C'est dans ce contexte qu'il faut placer la volonté et l'appétit des états africains d'aller plus loin en développant des visions stratégiques avec des échéances à plus long terme.
Cela s'est traduit par la mise en place progressive des premiers plans stratégiques ayant pour but d'atteindre ce qu'on peut communément appeler "l'émergence économique"
Nous pouvons noter que ces plans stratégiques ont tous un dénominateur commun : atteindre l’Émergence grâce à une série de projets phares et des réformes majeures à mettre en œuvre, le tout dans un horizon temporel plus ou moins long fixé à l'avance (Gabon 2025, Sénégal 2035, Côte d'ivoire 2020 etc...)
Cependant, même si les Etats africains ont retrouvé leur indépendance voire leur souveraineté dans l'élaboration et l'implémentation de leurs propres politiques publiques en matière économique et sociale, force est de constater qu'ils devront tous s'appuyer sur leurs partenaires historiques (bilatéraux ou multilatéraux) pour trouver les moyens de financer ces ambitieuses visions.
En effet, étant tous endettés à des degrés différents, les Etats africains qui portent une vision de l'émergence devront parallèlement à leurs aspirations donner l'assurance à leurs actuels ou futurs créanciers d'être bienveillants quant aux équilibres macroéconomiques classiques (niveau de déficit budgétaire, ratio dette/PIB, solvabilité etc..).
Notons qu'en règle générale, les budgets nationaux de l'ensemble des Etats africains affichent un déficit structurel. Or, le budget est l'instrument principal de programmation des actions et projets des différents plans stratégiques pour l'émergence dans les pays respectifs.
Par conséquent, pour mettre en œuvre leurs nouvelles politiques prioritaires et atteindre le cap souhaité, les Etats africains devront solliciter des ressources extérieures sous forme d'emprunts et de partenariats public-privé (pour ceux qui l'ont prévu ce mode de financement dans leurs dispositifs juridiques).
Il y aura donc incontestablement un accroissement du service de la dette des pays qui aspirent à l’émergence économique. Cette situation devra particulièrement être surveillée ou évitée car elle va entraîner une nouvelle forme de dépendance à posteriori et risque d’anéantir les impacts attendus au sein des pays.
La grande question est de savoir si la mise en œuvre effective de ces plans stratégiques permettra d'assurer un développement pérenne qui pourra contribuer à sortir les pays africains de la spirale de la dette ou celle de la dépendance politico-économique.
De nombreux observateurs s’attendent à ce que cette nouvelle vision déjà commune à plusieurs Etats africains puisse servir d’exemple à l’ensemble du continent. Cependant l’interrogation majeure est de savoir si ces programmes très gourmands en investissement auront un impact significatif permettant d'améliorer les conditions de vie des populations, notamment celles qui sont les plus défavorisées.
Améliorer significativement les conditions de vie des populations grâce à une croissance inclusive et partagée, réduire les inégalités à l'échelle des pays, désenclaver les zones défavorisées, garantir l'accès réel aux infrastructures économiques et services sociaux au profit des populations sont autant de défis que les pays candidats à l'émergence devront relever.
Il est admis que les réformes volontaristes et la transformation structurelle des économies africaines (longtemps rentières pour certaines ou peu productives d'autres) demeurent la voie consensuelle à tracer pour atteindre le statut de pays émergent.
Cependant, il n'en demeure pas moins que la clef de voûte du succès attendu de ces nouveaux Plans est à chercher dans une administration performante qui devra garantir la mise en œuvre régulière, diligente mais surtout participative des différents projets et programmes au niveau de chaque pays.
L’intégration régionale ne doit pas être négligée dans cet élan car aucun pays africain ne pourra vraiment être compétitif en faisant face seul aux au reste du monde dans un contexte où la mondialisation est de plus en plus prononcée.
Enfin, l'émergence d’un pays n’a de sens qu’à la condition qu’elle permette à ce dernier de retrouver la pleine capacité à prendre en main son propre destin économique, social et politique dans la perspective d'un développement pérenne et durable au profit des populations.