Africa Forward/Eramet : le Gabon paye pour sa propre dépendance
Le 11 mai 2026 à Nairobi, Oligui Nguema a rencontré Christel Bories en marge du Sommet Africa Forward. L'accord envisagé ferait du Gabon bailleur d'un groupe qu'il nourrit depuis trente ans. Décryptage d'investigation | Par la rédaction | Format long | 12 mai 2026 Nairobi, une rencontre calculée En marge du sommet Africa Forward des 11 et 12 mai 2026, coorganisé par Paris et Nairobi, le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema a tenu une rencontre dite stratégique avec Christel Bories, présidente-directrice générale du groupe Eramet. Selon plusieurs sources gabonaises, l'entretien a débouché sur une piste de participation de l'État gabonais au capital du groupe français, dont le montant évoqué atteindrait 200 millions d'euros, soit environ 131 milliards de francs CFA. La séquence diplomatique, orchestrée en marge d'un sommet qui se voulait le symbole d'un partenariat Afrique-France renouvelé, portait une arrière-scène peu flatteuse pour Libreville. Eramet a annoncé en février 2026 vouloir renforcer ses fonds propres à hauteur d'environ 500 millions d'euros, après une perte nette de 477 millions d'euros en 2025, contre un bénéfice résiduel de 14 millions d'euros l'année précédente. Le groupe cherche des souscripteurs. Les grandes mains financières mondiales se font attendre. Et, c'est Libreville qui se présente à la caisse. Le paradoxe mérite d'être posé sans détour. La branche manganèse représente 63 % du chiffre d'affaires d'Eramet, avec pour source principale la mine de Moanda au Gabon via la filiale Comilog. Le Gabon est la vache grasse du groupe. On lui demande aujourd'hui de renflouer l'étable. Ailleurs, sur d'autres continents, la question se pose en sens inverse. La RDC renégocie ses codes miniers pour exiger davantage de valeur locale. L'Indonésie plafonne les exports de nickel brut pour forcer la transformation sur place. Les autorités gabonaises ont elles-mêmes fixé, le 30 mai 2025, l'interdiction d'exporter du manganèse brut à partir du 1ᵉʳ janvier 2029, afin d'installer une industrie de transformation nationale. Entrer dans le capital d'Eramet revient à financer l'adversaire structurel de cet objectif. Un groupe en crise, pas en forme Eramet a subi une perte nette de 477 millions d'euros en 2025. Le chiffre d'affaires ajusté du groupe s'est établi à 3,2 milliards d'euros, en recul de 6,6 %. Cette baisse s'explique par une dépréciation d'actifs de 171 millions d'euros sur les sables minéralisés, un effet prix défavorable de 193 millions d'euros sur le manganèse, et des contraintes de permis sur la mine de nickel Weda Bay en Indonésie. Comilog, la filiale gabonaise, tient le groupe à bout de bras. Au premier trimestre 2026, Eramet a affiché un chiffre d'affaires ajusté de 840 millions d'euros, en progression de 13 %, porté par la performance de la Comilog dans un contexte de remontée des cours du manganèse. La filiale gabonaise est la poutre maîtresse d'un édifice fragilisé. Le Gabon ne sauve pas Eramet en entrant à son capital. Il sauve un groupe qui, sans le manganèse de Moanda, ne serait plus en mesure de présenter des résultats trimestriels décents. Simultanément, Christel Bories déclarait sur France Inter en mai 2025 : "Il n'y a plus de modèle économique pour la Société Le Nickel en Nouvelle-Calédonie. L'usine produit aux deux tiers de sa capacité et c'est l'État français qui finance toutes les pertes, y compris les salaires." La SLN est sous perfusion publique depuis deux ans. Le chiffre d'affaires ajusté d'Eramet exclut désormais la majeure partie des activités calédoniennes, depuis que Paris finance intégralement cette filiale en perdition. Comme le martelait Thomas Sankara, président du Burkina Faso assassiné en 1987 : "La dette, c'est une reconquête habilement organisée de l'Afrique pour que la croissance et le développement restent aux mains des mêmes envahisseurs." L'argent gabonais, une fois injecté dans Eramet, ira financer les projets lithium en Argentine, les opérations en Indonésie, et peut-être stabiliser la SLN calédonienne. Le contribuable gabonais n'y aura aucun siège de commande. La famille Duval vend, le Gabon achète En mars 2026, le Financial Times révélait que la famille Duval, actionnaire de référence d'Eramet à hauteur de 37 % du capital, avait mandaté la banque d'affaires Lazard pour étudier une éventuelle cession de ses parts dans le cadre de l'augmentation de capital en préparation. Cette information, immédiatement perçue comme un signal de désengagement, a provoqué une déroute boursière. Le titre Eramet a perdu 23,68 % en une seule séance, terminant à 46,10 euros le 19 février 2026. La famille Duval a ensuite réaffirmé son engagement. Les principaux actionnaires, dont la famille Duval et l'État français, ont confirmé le 8 avril 2026 leur intention de voter en faveur des résolutions nécessaires lors de l'assemblée générale de mai, en vue de réaliser l'opération au second semestre 2026. Mais la nuance mérite d'être extraite : réaffirmer son soutien à une augmentation de capital ne signifie pas renoncer à la sortie. Lazard étudie des options. Les connaisseurs des arcanes boursiers savent que mandater Lazard ne relève pas d'une pratique anodine. Cela relève d'une préparation sérieuse d'une cession. La logique est implacable. La famille Duval, qui connaît le groupe depuis sa genèse, restructure son exposition. L'État français, qui détient 27 % du capital, pose ses conditions. Dans ce contexte, le Gabon est sollicité non pas pour peser dans la gouvernance, mais pour combler le vide laissé par des investisseurs qui réévaluent leur position. Entrer à hauteur de 200 millions d'euros dans une augmentation de capital de 500 millions d'euros représente environ 25 % de l'opération globale. Ce seuil ne conquiert pas un siège de pilotage stratégique dans un groupe dont la structure actionnariale reste verrouillée par Paris et la famille Duval. Ailleurs en Afrique, le Maroc a adopté une logique inverse. L'OCP, groupe public phosphatier, ne dilue pas ses parts dans des groupes étrangers. Il construit des capacités industrielles propres, exporte des engrais finis, et impose ses conditions aux partenaires. L'Arabie saoudite a fait de même avec Aramco. Le Chili a restructuré Codelco pour que le cuivre serve l'industrie nationale avant d'alimenter les dividendes étrangers. Ces précédents ne relèvent pas du nationalisme économique primaire. Ils relèvent d'une gouvernance des ressources naturelles que les économistes du développement appellent "local content policy" : maximiser la valeur retenue sur le territoire extracteur. Le Transgabonais, otage d'une équation mal posée "Dans cette nation, les ressources appartiennent au peuple. Quand elles servent d'autres intérêts, quelque chose a fondamentalement mal tourné." Franklin D. Roosevelt, trente-deuxième président des États-Unis, prononçait ces mots dans les années 1930 face aux monopoles industriels qui pillaient les ressources naturelles américaines. La formule s'applique avec une précision troublante à la question gabonaise. La Setrag est détenue par Comilog, filiale d'Eramet, à hauteur de 51 % du capital. Meridiam, fonds d'investissement en infrastructures, en détient 40 %. L'État gabonais ne détient que 9 %, acquis auprès de Comilog en 2021 lors d'une opération présentée comme une avancée historique. L'État gabonais est donc minoritaire sur sa propre épine dorsale ferroviaire, un axe de 648 km qui traverse cinq provinces et conduit le manganèse de Moanda au port minéralier d'Owendo. Comilog et Setrag génèrent ensemble 3 400 emplois directs et plus de 6 000 emplois indirects, et contribuent à hauteur de 350 millions d'euros annuels à l'économie gabonaise sous forme de salaires, achats locaux et redevances. Le Conseil des ministres réuni le 30 avril 2026 à Libreville a autorisé l'État gabonais à contracter un emprunt de 173 millions d'euros auprès de l'Agence française de développement, complété par une subvention de 30 millions d'euros de l'Union européenne, soit 133 milliards de francs CFA mobilisés pour rénover le Transgabonais. Il s'agit du plus important investissement engagé sur le rail gabonais depuis sa mise en service en 1986. Ce financement structurant prouve que la réhabilitation du Transgabonais ne dépend pas d'Eramet. Elle se construit par emprunt souverain, avec des bailleurs internationaux. C'est Comilog qui sollicite le Transgabonais à outrance, au point qu'un déraillement ne passe pas un mois sans se produire sur la ligne. La revue de performance 2025 d'Eramet reconnaît elle-même la nécessité de désengorger la capacité de transport pour permettre une augmentation des volumes, et identifie des investissements ciblés dans la modernisation du réseau ferroviaire comme vecteur clé de création de valeur pour Comilog. En clair, Eramet reconnaît que le Transgabonais est sous-dimensionné pour ses propres ambitions d'extraction. L'État gabonais finance la remise à niveau d'une infrastructure que le principal bénéficiaire commercial use intensivement sans en être propriétaire majoritaire. L'anomalie structurelle est là, parfaitement visible, rarement nommée dans les communiqués officiels. La vraie stratégie souveraine n'est pas d'entrer au capital d'Eramet. Elle consiste à porter la participation de l'État gabonais dans Comilog au-delà du seuil actuel, et dans Setrag bien au-delà de 9 %, jusqu'à un niveau qui donne à Libreville un pouvoir de codécision réel sur l'extraction et le transport du minerai national. Ce que révèle l'accord "Il faut toujours savoir ce que l'on veut. Quand on veut quelque chose, il faut avoir le courage d'y aller." Napoléon Bonaparte formulait ce principe avec la brutalité d'un chef de guerre. Le Gabon post-transition sait officiellement ce qu'il veut. Brice Clotaire Oligui Nguema, élu président civil le 12 avril 2025, a prononcé l'interdiction d'export brut pour 2029. Il a réaffirmé devant une délégation d'Eramet en novembre 2025 que "la transformation locale n'est plus une option, mais une exigence nationale". Pourtant, l'accord discuté à Nairobi va à rebours. Injecter des fonds propres dans Eramet, c'est renforcer le groupe qui résiste à l'industrialisation locale, qui a perdu son directeur général en neuf mois sur fond de divergences internes, et qui sortait d'une perte nette de 477 millions d'euros. La question de l'affectation des fonds mérite d'être posée avec précision, chiffres en main. Le FMI classe le Gabon parmi les pays à revenu intermédiaire supérieur, avec un PIB par habitant estimé à environ 10 000 dollars en parité de pouvoir d'achat selon les projections 2025-2026 du World Economic Outlook d'avril 2026. La Banque mondiale, elle, enregistre un PIB nominal par habitant de 6 618 dollars en 2024, en recul après avoir atteint un pic à 8 017 dollars en 2021. Ces deux mesures convergent vers le même constat : le Gabon figure parmi les économies les plus dotées en ressources d'Afrique subsaharienne sur le papier. Sur le terrain, aucun Gabonais ordinaire ne vit dans un pays à 10 000 dollars par habitant. Pire, la richesse par habitant a diminué de 34,7 % entre 1995 et 2020 selon la Banque mondiale, malgré des décennies d'exportation de manganèse, de pétrole et de bois. Depuis le 30 août 2023, les populations gabonaises observent non pas une amélioration de leur quotidien, mais une stagnation des revenus réels, une aggravation des ruptures de stock dans les hôpitaux publics et une pression fiscale accrue sur les ménages les plus fragiles. Le budget 2026 prévoit une augmentation du prix de l'électricité de 9 %, une taxation accrue des communications téléphoniques et internet, et des hausses sur les produits de consommation courante, au moment même où le gouvernement réduisait le budget consacré aux médicaments et consommables dans les structures hospitalières. Ce sont les populations qui absorbent l'ajustement. Les chiffres sociaux fixent l'urgence. Environ la moitié de la population gabonaise n'avait pas accès à l'eau potable en 2022, toutes zones confondues, selon la Banque africaine de développement. Plus de 70 % des ménages ruraux restaient privés d'électricité, dans un pays qui exporte son manganèse vers les aciéries du monde entier. Le chômage touche 36,4 % des jeunes Gabonais. Plus de 1800 décès ont été enregistrés en dix mois au cours de l'année 2025 dans des hôpitaux que l'État sous-dote en médicaments. La Caisse nationale d'assurance maladie ne couvre formellement que 25 % de la population, avec un État débiteur envers elle à hauteur de 40 milliards de francs CFA. Entre 2017 et 2024, malgré des milliards engloutis dans des plans de développement successifs, la consommation privée des ménages est passée de 2 616 à 2 615 milliards de francs CFA. Un milliard de progression en sept ans. Le chiffre dit tout. Ces 131 milliards de francs CFA envisagés pour Eramet représentent concrètement plusieurs centaines de salles de classe construites et équipées, des dizaines de centres de santé dotés en personnel et en médicaments, des milliers de bornes-fontaines en zone rurale, des programmes d'électrification des villages de l'intérieur du pays. Ce sont des emplois créés sur le sol gabonais, pas des dividendes versées à Paris dans dix ans, si tant est qu'Eramet redresse ses comptes d'ici là. Dans sa grande interview accordée à L'Union le 4 mai 2026, Oligui Nguema a déclaré : "La dette n'est pas une fatalité quand on a du pétrole, du manganèse, du bois, une forêt valorisable sur les marchés carbone, et un peuple jeune et travailleur. Le problème du Gabon n'a jamais été un manque de ressources. C'était le manque de gouvernance." Ces mots, prononcés une semaine avant la rencontre avec Bories, dessinent une ligne directrice claire. Dépenser 131 milliards de francs CFA pour financer une holding parisienne en restructuration ne relève ni de la bonne gouvernance ni de la souveraineté économique. Par ailleurs, Christel Bories a conduit avec une réelle dextérité la relation avec Libreville depuis le 30 août 2023. Elle a su transformer les nouvelles autorités gabonaises en partenaires, non pas au bénéfice du Gabon, mais au bénéfice du groupe Eramet. La perspective se trace entre deux options. D'un côté, le Gabon devient actionnaire minoritaire d'un groupe étranger en restructuration, dont les dividendes mettront au minimum une décennie à couvrir l'investissement initial, pendant que ses capitaux financent le lithium argentin et le nickel indonésien. De l'autre, le Gabon renforce sa position dans Comilog et Setrag, les seuls actifs où sa souveraineté sur le minerai national peut s'exercer concrètement. La seconde option est la seule cohérente avec le discours tenu depuis l'élection présidentielle du 12 avril 2025. La proposition concrète tient en trois points. Orienter les 200 millions d'euros envisagés vers une montée en capital dans Comilog. Exiger, dans le cadre de la renégociation du Code minier, un mécanisme de cession progressive qui porte la part gabonaise dans Comilog à 35 ou 40 % d'ici 2029. Porter la part de l'État dans Setrag au minimum à 26 %, seuil en dessous duquel aucune minorité de blocage n'est possible dans une structure de gouvernance à trois actionnaires. L'échéance industrielle est fixée. Les outils financiers existent. Un engagement de 200 millions d'euros de fonds publics ne peut pas se décider en marge d'un sommet diplomatique, sans débat parlementaire, sans étude d'impact, sans que la question de souveraineté soit posée là où elle doit l'être. DB News, votre source d'information fiable sur l'actualité africaine et du monde. DB News Sources : - Boursorama / AFP, "Perte nette de 477 millions d'euros en 2025 pour Eramet qui prévoit une recapitalisation en 2026", 19 février 2026 - La 1ère Nouvelle-Calédonie / AFP, "Bourse de Paris : Eramet plonge de plus de 23 % après l'annonce d'un projet de recapitalisation", 19 février 2026 - La 1ère Nouvelle-Calédonie, "Il n'y a plus de modèle économique pour Eramet en Nouvelle-Calédonie, selon Christel Bories", 24 mai 2025 - Direct Infos Gabon, "Augmentation du capital d'Eramet : la famille Duval réaffirme son engagement", 9 avril 2026 - Infos Gabon, "Eramet : derrière les rumeurs, un front actionnarial maintenu", 13 avril 2026 - Eramet / GlobeNewswire, "Signature d'un accord avec Meridiam et l'État gabonais en vue de leur entrée au capital de Setrag", 8 septembre 2021 - Africtelegraph, "Le Gabon mobilise 133 milliards de FCFA pour rénover le Transgabonais", 5 mai 2026 - Gabon Media Time, "La Comilog propulse les résultats records du groupe Eramet au premier trimestre 2026", 23 avril 2026 - Infos Gabon / L'Union, "Oligui Nguema face au FMI : souveraineté assumée, audit exigé, ligne rouge tracée", 7 mai 2026 - Jeune Afrique, "Le plan d'Eramet pour rebondir face aux exigences d'Oligui Nguema", 28 août 2025 - Banque mondiale, "Note de conjoncture économique du Gabon 2025 : Construire et préserver les richesses du Gabon", juin 2025 - Banque africaine de développement, "Perspectives économiques au Gabon", rapport pays 2025 - Gabon Review, "Pauvreté au Gabon : les chiffres ahurissants du PNCD 2026-2030", 23 mars 2026 - FMI, World Economic Outlook, avril 2026 (PIB par habitant en PPA, Gabon) Business and Human Rights Centre, "Gabon : la population ne profite pas des nombreuses ressources naturelles du pays", 2023 © DB News 2026 — Tous droits réservés Read the full article












