“BIG SWELL / WIPE ME OUT: Estrid Lutz & Emile Mold” par Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani dans CODE 2.0 #9 - Octobre 2014
Une œuvre d’Estrid Lutz et Emile Mold, c’est d’abord un tsunami formel. Un effet frontal, sans jeu de références à l’Histoire de l’art et en dehors de toute connivence entendue avec le regardeur. C’est une frénésie formelle qui s’échappe, une énergie vitale qui émerge de sa densité. Le duo semble faire œuvre dans la confrontation ; il se construit contre les limites. Dans son attitude s’observe un refus de se plier aux normes et aux justifications imposées par les écoles d’art. Estrid Lutz et Emile Mold ont ainsi passé leur diplôme des Beaux-Arts la tête dans des bacs emplis d’eau, annihilant toute possibilité de communication réelle avec leur jury. Ce n’est donc ni un art bavard, ni une attitude conceptuelle qu’ils offrent. Leurs œuvres cristallisent néanmoins des idées qui dépassent le pur plaisir rétinien qu’elles suscitent.
Ainsi de l’eau, qui s’immisce dans chacune de leurs productions. Estrid Lutz et Emile Mold ont sculpté des surfs, noyé leurs œuvres au cours de leur vidéo Keep driveway clear, thank you, construit des machines-bateaux télécommandées… Aussi, leurs peintures forment des flaques aux contours organiques dont les reflets mouvants rappellent autant la surface de la mer que les écailles d’un poisson. Ces lenticulaires découpées et collées, avec leur multitude de profondeurs et leur mouvement constant, soulignent leur amour du provisoire, encore accentué par leurs éphémères Jelly paintings. Le liquide matérialise ici le transitoire.
Les objets de consommation sont rapidement frappés d’obsolescence: motos, voitures de sport, images pornographiques sont pensées pour être remplacées. Ces dernières recouvrent les pierres et rythment les vidéos d’Estrid Lutz et Emile Mold, qui sont allés jusqu’à produire d’immenses autoportraits où leurs traits se fondent avec des aspirateurs, des gels douches, des sextoys... Leur travail sur les hobbies mêle l’éphémère à la vitesse, la vitesse au plaisir… Mais aussi à la catastrophe. Leurs portraits sont d’ailleurs intitulés colliders ; accélérateurs de particules produisant leur télescopage. Le duo souligne les dérives associées aux loisirs, voire l’idéologie qu’ils sous-tendent, tout en assumant le fait d’y prendre goût. Ainsi de leurs collages dans lesquels de l’armement est recouvert de giclées de peinture, convoquant aussi bien la guerre que le paintball.
C’est vers de moins en moins de légèreté que se dirige leur travail, dont les premières occurrences avec le collectif Rico étaient ouvertement cocasses. Les knackis camouflées en torpilles d’Estrid Lutz (2010) ne manquaient pourtant déjà pas de profondeur. Lors de la déclaration de la guerre de Lybie, c’est une scène de guerre avec des troncs d’arbres coupés emplis d’essence et brûlés qu’ils ont initié. Et la production de leur première pierre Hobbies se fit le jour du naufrage du Costa-Concordia, dans une relation épidermique à l’actualité. Leur hypersensibilité au présent s’exprime particulièrement dans la violence des sons qu’ils produisent. Ces artistes se font réceptacles des flux et fluides, à l’image des éponges qu’ils utilisent de manière littérale comme figurée. « On fait ces images parce qu’on ne peut pas s’en débarrasser » admettent-ils.
Estrid Lutz et Emile Mold passent leur vie à poncer – des seaux, des images, des baguettes de pain – non seulement pour produire des œuvres mais aussi pour passer le temps. Lorsqu’ils évoquent ces moments, ils parlent « d’effacer les traces », comme dans un refus du passé. Ce sont pourtant des objets à la recherche d’Histoire qu’ils fabriquent. Les images lenticulaires grattées paraissent vieillies, les dessous des surfs sont granuleux, leurs cartes bleues-cartes de visite comme rongées par la mer et la rouille. Leurs œuvres sont facticement usées, comme les jeans vintage laborieusement blanchis en Inde. Elles évoquent des images fantômes, voire des images d’Histoire de notre société occidentale après sa chute. Si on est loin formellement de la veine archéologisante des années 2000, il y a pourtant dans leur travail quelque chose de la découverte des reliquats de notre présent après une grande catastrophe. Or, la NASA a commandité un rapport ayant conclu à la fin de notre civilisation dans les quinze années à venir.[1]
La densité, le surplus, la fluidité : Internet est à la source de leur pratique. L’arrêt du dessin a d’ailleurs coïncidé avec leur première utilisation d’un Ipad. Il ne faudrait pourtant pas confondre leurs travaux avec ceux de la génération dite « post-Internet » - si markété ce terme soit. [2] Leurs images sont issues de l’écran sans pourtant y rester accrochées. Contrairement à Neïl Beloufa dont les sculptures restent dépendantes des vidéos, eux opèrent sans distinction dans une variété de média. Keep driveway clear, thank you est une archive évolutive où tout se lie – pneu, tissus, tsunami, collages, mapping… – et devenant a posteriori la matrice de leur œuvre. A l’inverse du monde post-humain ultra-technologique décrit par les vidéos d’un David Douard, ils offrent la possibilité d’un monde où la nature a retrouvé ses droits, rappelant plus Ravage de Barjavel qu’un roman cyberpunk. D’ailleurs, les couleurs synthétiques héritées du numériques sont chez eux usées par la vie dès qu’elles transpercent l’écran. Alors que les « post-Internet » du marché londonien comme Adham Faramawy font corps avec leur sujet, semble ici poindre un doute vis à vis du numérique. Leurs Rétinas sont des écrans d’Ipad fissurés, derrières lesquels les images sont figées, phagocytées par du sable. Ils ont aussi réalisés des selfies moquant l’attitude posturale de certains de leurs ainés. Le duo représente à lui seul un tournant au sein de cette génération digital native. Bernard Steigler a décrit ce doute vis à vis d’Internet, mêlé à la certitude qu’il est la meilleure arme du changement.[3] Une envie de prendre du recul semble poindre – entre autre attesté par le retour du cool – alors que c’est précisément la distance critique qui avait été abolie par l’espace du postmodernisme.[4] Et ce doute n’est pas postmoderne dans son refus de nihilisme.
Alors que l’on remarque deux tendances dans la jeune création – l’une issue d’Internet et l’autre adepte de « rematérialisation » via l’utilisation de bois ou de contreplaqué dans des assemblages fragiles – l’œuvre d’Estrid Lutz et Emile Mold opère une fusion. Ils y adjoignent un regard sur les phénomènes naturels ; ne recréent-ils pas des tornades à l’aide d’un aspirateur au sein de Brainstorming ? Leurs œuvres sont indexées sur le présent et non sur un jeu de réponse à de précédentes œuvres. Le goût pour le transitoire, l’observation des changements de la nature, la sophistication des détails, la sublimation de concrétions marines, le trop-plein et la ligne torse sont aussi caractéristiques de l’âge baroque. Or, ce dernier véhiculait un esprit de fin d’époque à l’aube de la révolution bourgeoise qui détrôna l’aristocratie. Aujourd’hui, et depuis un certain jour de septembre 2001, c’est l’invincibilité des démocraties occidentales qui se fissure – et que donnent à voir Estrid Lutz et Emile Mold.
(c) Charlotte Cosson & Emmanuelle Luciani
[1]Nafeez, Ahmed, « Nasa-funded study: industrial civilisation headed for 'irreversible collapse'? », The Guardian.com, mars 2014, url : http://www.theguardian.com/environment/earth-insight/2014/mar/14/nasa-civilisation-irreversible-collapse-study-scientists
[2] Cosson, Charlotte & Luciani, Emmanuelle, « Post-Internet ? », Observatoire de l’Art Contemporain, 14 mai 2014, url : http://www.observatoire-art-contemporain.com/revue_d_analyse/analyse_a_decoder.php?langue=en&id=20120613
[3] Stiegler, Bernard, conférence « Une époque hyperindustrielle. Par delà le pour et le contre », 5 novembre 2013, Cité du livre, Aix-en-Provence.
[4] Jameson, Fredric, "Postmodernism, or The Cultural Logic of Late Capitalism," New Left Review, n. 146, Juillet- Août 1984, p. 53-93.











