ETSUKO CHIDA
Etsuko Chida a commencé à cinq ans à suivre l’enseignement de l’école Yamada auprès de trois virtuoses du koto, Kaga Toyomasa, Yokota Toyochika et Sanagi Hokatoyo. C’est après de longues années d’études qu’elle a obtenu le privilège de pouvoir porter un natori, un nom professionnel, celui de Toyochi Eka. L’école Yamada n’est pas la plus ancienne des écoles de koto, mais la plus traditionnelle. Elle a été fondée à Edo (l’ancien nom de Tokyo) par Yamada Kengyô, qui vécut de 1757 à 1817. Alors qu’Ikuta Kengyô (1656-1715), fondateur de l’école Ikuta, avait inventé un plectre carré qui nécessitait que les instrumentistes se placent en biais, pour pouvoir attaquer les cordes avec la puissance nécessaire pour rivaliser avec la puissance sonore du luth à trois cordes shamisen (alors appelé sangen), Yamada Kengyô est revenu aux formes anciennes du sankyoku, telles qu’elles existaient avant Ikuta. Il a créé un nouveau répertoire mettant en valeur le chant et empruntant notamment son contenu narratif au théâtre nô et aux genres narratifs locaux tels que le katô-bushi ou l’itchu-bushi. Il a également réintroduit le plectre de forme ovoïde qui permet un jeu plus délicat où l’instrumentiste se place en faisant face à l’instrument. Une grande partie du charme de cette musique vient de la correspondance subtile qui s’établit entre la voix de la chanteuse et la partie instrumentale. Etsuko Chida y excelle, sachant allier une technique éprouvée à une apparente simplicité. L’instrumentiste doit éviter les mouvements trop amples ou brusques, l’harmonie visuelle faisant écho à celle de la musique. La rigueur toujours présente est cependant ici bien éloignée de toute rigidité : nous sommes ici au cœur de ce que les Japonais appellent le wabi-sabi. Le wabi est un concept lié à la cérémonie du thé, qui s’applique à tous les arts japonais, la simplicité et la rusticité (au moins apparentes), amenant naturellement à l’expression idéale de la beauté. Le sabi est un ancien concept esthétique qui date de la période de Muromachi (1333-1574). Il met l’accent sur la beauté des choses naturelles et l’économie de moyens, liée au sentiment d’une solitude à la fois mélancolique et sereine, comme on peut le retrouver dans les haï kaï de Matsuo Bashô. Cet aspect naturel se retrouve dans le jeu d’Etsuko Chida qui nous confiait qu’elle ne comptait jamais les temps au cours de l’interprétation d’une pièce, alors que la durée de ses différentes versions d’une même composition s’étendant sur plus d’une dizaine de minutes ne varie jamais de plus de quelques secondes. La précision est ici vécue de l’intérieur, en se laissant guider par le mouvement rythmique global de la pièce, loin de tout aspect mécanique. Etsuko Chida fait partie de cette nouvelle génération de musiciens traditionnels japonais qui parcourent le monde : elle s’est ainsi produite au Japon, en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie, au Maroc, en Norvège et au Portugal. Elle a mis également sa voix expressive et délicate au service de créations d’œuvres du compositeur de musique contemporaine Igor Ballereau, à la Villa Medicis et à Strasbourg. Elle a cependant éprouvé le besoin de se ressourcer et a séjourné plusieurs semaines à Tokyo, pour bénéficier des conseils de Iemoto Yamato Shôwa, un des maîtres actuels de l’école Yamada. Il faut d’ailleurs noter que cette pratique est traditionnellement peu usitée, mais que sa demande a été bien accueillie et ses rencontres avec le maître très fructueuses.
Elle interprétera d’ailleurs « Usu no koe » (La Voix du mortier de bois), une composition de Yamato Shorei, l’un des ancêtres de Yamato Shôwa. Les paroles célèbrent la nature et la vie rustique : « Dans les pauvres demeures de paysans faites de murs et planches minces, on chante, en pilant le riz, un chant rythmé. Qu’il est plaisant d’entendre sa cadence résonner entre deux rafales de vent. »
« Yûgao » (La Belle-du-soir) est une œuvre dont les paroles s’inspirent du quatrième chapitre du « Dit du Genji », écrit vers 1020 par la dame d’honneur Murasaki Shikibu. La « Belle-du-soir » est une séduisante et mystérieuse jeune femme dont le destin se révèlera aussi éphémère que la fleur dont elle porte le nom. « Chidori no kyoku » (Le Chant des pluviers) décrit d’abord les vagues qui viennent doucement mourir sur le rivage. Le tegoto, la partie instrumentale, évoque le vol de pluviers qui passent au-dessus de la grève. Enfin, sont décrites la tristesse et la solitude d’un gouverneur en poste sur ce « Rivage des Syrtes » nippon. « Au chant triste de pluviers qui, traversant le détroit d’Akashi, tournaient au-dessus de l’île d’Awaji, combien de nuits le gouverneur de Suma, envahi par les souvenirs de son pays natal, s’est-il éveillé, le cœur lourd de nostalgie ! «
Voici le programme pour Saint Avit de Vialard.
Rokudan no Shirabe (Six parties) 六段の調 Composition : Yatsuhashi Kengyō (1614-1685)
Yûgao (La Belle du soir) 夕顔 Auteur : inconnu Composition : Kikuoka Kengyô (1792-1847) Transcription pour koto : Yaezaki Kengyô(1776-1848)
Chidori no kyoku (Le chant des pluviers) 千鳥の曲 Auteur : Minamoto no Kanemasa (Autour de 1100) Composition : Yoshizawa Kengyô II (1808-1872)
Usu no koe (La voix du mortier de bois) 臼の聲 Auteur : Morikawa Sanzaemon Composition : Yamato Shôrei III (1844-1889) Pièce composée en 1879.
Etsuko Chida nous entraîne à travers ces pièces anciennes dans un Japon traditionnel qui reste toujours vivant au sein du monde industriel, tout en nous prouvant de manière émouvante que ces musiques ne sont pas figées et que les meilleurs artistes de la nouvelle génération savent lui apporter le cachet de leur propre personnalité.
http://www.cernuschi.paris.fr/sites/cernuschi/files/editeur/etsuko_chida_0.pdf
Discographie : Etsuko Chida. Japon : Chants courtois. Buda records 1987862












