L’Amour, extrait de la Poétique du cinématographe d’Eugène Green
Platon dit que l'amour est une espèce de folie qui nous permet de voir les Idées à travers le désir que provoquent en nous leurs ombres : au moyen des corps nous cherchons à nous unir à l'esprit. Le cinéaste aussi est pris d'une sorte de folie quand il se met à capter les éléments du monde. Mais cette fureur lui permet de rendre appréhensible la sérénité de la présence réelle.
Le désir est la voie de l'amour, mais ce n'est pas l'amour même : le désir pousse à la possession, qui, elle, amène l'anéantissement. L'amour est renoncement et lévitation. Quand l'amour atteint le plus grand détachement, il devient charité.
La charité est la qualité essentielle des saints. De nos jours la sainteté est un état mal vu, et vigoureusement combattu, par les parents, les éducateurs, et les psychanalystes. Tout être, en revanche, sans se rebeller contre ces remparts de la vertu, peut par instants atteindre la charité. Chez le cinéaste, c'est un devoir professionnel.
"Tout ce qui ne va point à la charité est figure", dit Pascal. Le cinéaste fait voir la réalité sous la figure, et accomplit un acte d'amour.
Le cinéaste ne peut révéler une présence cachée qu'il n'a pas devinée lui-même, grâce à sa passion. Cela veut dire q'il doit être habité par de très forts désirs. Mais il ne peut révéler une présence sans avoir renoncé à la posséder, car autrement il ne nous montrerait que la face visible qui avait provoqué sa folie, et l'ombre dont la possession aura démontré l'irréalité.
"Mets-moi comme un sceau sous ton bras, dit le Cantique des cantiques, mets-moi comme un sceau sur ton cœur, car l'amour est fort comme la mort." La fureur du désir cherche à poser sur son objet un signe de possession ; la lumière de l'amour libère du néant l'amant et ce qu'il aime. Filmer un être, c'est le désirer, et le frapper de son sceau ; faire voir son âme, c'est un acte de charité marquant la victoire de la vie sur la certitude de la mort.
En contemplant la beauté du monde, l'homme éprouve un mélange de joie et de terreur, la première provoquée par son désir de posséder ce qu'il appréhende, la seconde par la pensée de sa propre disparition, qui l'en privera définitivement. Mais s'il atteint, même momentanément, la lumière de la charité, sa sensation se transforme en expérience du sacré, qui associe aussi la terreur et la joie, mais autrement : la terreur vient de la peur du désir accompli, avec l'inévitable anéantissement de l'objet désiré, la joie naît de la connaissance de l'Un, résultat du renoncement à la possession. L'acte de cinéma est un acte de charité, un passage du désir à l'amour, de la frénésie à la sérénité, du profane au sacré ; c'est un acte que le cinéaste partage avec le spectateur, qui en devient à la fois l'objet et la source.
Au moment où, dans le plan cinématographique, le monde extérieur est là dans ce qu'il tient pour la plénitude de sa réalité, et que la présence est également manifeste dans sa réalité absolue, au moment où le spectateur reçoit le plan comme une épiphanie, et comme un instant de grâce, alors le cinéaste, en tant qu'homme ou femme ayant une vie inscrite dans le temps historique, cesse d'être, se dissolvant dans son acte accompli. C'est à ce moment-là que, par un acte d'amour qui aboutit au cinématographe, l'artiste atteint la charité, et connaît l'Un, se retrouvant avec son œuvre, et avec celui qui la regarde, dans le temps de son film, qui est le présent éternel.
Poétique du cinématographe d'Eugène Green












