Quid de la création d’un fonds souverain européen ?
Article publié dans le Cercle des Echos en mai 2014 :
http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/international/europe/221198002/quid-creation-fonds-souverain-europeen
Mise à jour le 27/05/2014
Les fonds souverains sont régulièrement mis sous le feu des projecteurs par les médias de notre pays (qui n’a pas en tête l’exemple du PSG ou encore le récent cas du rachat d’Alstom et ses enjeux !). Critiqués à certains égards comme notamment leur agressivité ou leur transparence, les fonds souverains restent des acteurs que l’on ne peut regarder que par ce bout de la lorgnette. Certaines élites de notre pays, dans un contexte de crise, se sont d’ailleurs emparées du sujet en vantant les mérites d’un Fonds Souverain Européen. Selon eux il permettrait de « sauver l’Europe », de « se battre à armes égales ». Politiquement se discours mobilise et fait recette, mais qu’en est-il réellement ?
Fonds souverain, de quoi parle t-on exactement ?
Selon le FMI, un fonds souverain est un fonds d’investissement public qui est possédé ou contrôlé par un gouvernement ou une autorité nationale, qui génère des actifs financiers dans une logique de long terme et dont la politique d’investissement vise à atteindre des objectifs macroéconomiques précis[1].
Ces objectifs peuvent être multiples :
- la stabilisation de l’économie d’un pays : le Chili, via son fonds souverain, s’inscrit dans cette démarche. Commercialisant principalement des ressources dépendantes des cycles climatiques, il s’agit dans ce cas de s’assurer un flux de revenus stable.
- la diversification de l’économie d’un pays : les fonds du Moyen-Orient, par exemple, s’inscrivent dans cette démarche pour se développer en dehors des activités d’exploitation pétrolière.
- L’instauration d’une logique « intergénérationnelle » : c’est le cas du Fonds Souverain Irlandais et dans une certaine mesure Norvégien.
- Une logique de placement et d’investissement : comme c’est le cas de la Chine avec ses différents fonds afin de gérer des excédents (commerciaux et de devises).
Un phénomène ancien, connaissant un essor fulgurant et promis à un bel avenir.
Les premiers fonds souverains sont apparus dans les années 1950, principalement dans les monarchies du Golf. Aujourd’hui le nombre de fonds créés augmente rapidement. Ainsi, entre 2005 et 2012, plus de 32 fonds ont été créés[2]. Outre cette croissance du nombre de fonds, le volume des actifs gérés est lui aussi en pleine expansion. Ainsi, entre 2008 et 2012, le montant des actifs gérés par ces fonds a augmenté de presque 60% pour atteindre 6106 milliards d’USD fin 2013[3]. Enfin, les perspectives de croissance des fonds souverains sont extrêmement bonnes. En effet d’ici 2020 le montant des actifs en gestion pourrait presque doubler ce qui accentuerait grandement la force de frappe de ces fonds.
Un phénomène dont l’évolution reste corrélée à celle de notre économie moderne.
L’essor des fonds souverains dans le monde tend à suivre l’évolution du prix de l’once d’or, des réserves de changes, et du prix du baril de pétrole. C’est précisément sur ce dernier point que se sont focalisées les études de SESTER et ZIEMBA (2009). Ils ont en effet montré que les fonds du Moyen Orient reçoivent des ressources dès lors que le prix du baril de pétrole dépasse les 50-USD. Ils ont en outre montré qu’à partir de 75-USD le baril ils pouvaient percevoir prêt de 175 milliards de dollars de ressources. Le baril est depuis bien longtemps largement au dessus de ce prix, on imagine donc assez aisément quel peut être le montant des flux financiers pouvant alimenter ces fonds. De même, les réserves de change chinoises qui n’ont cessé de croître depuis 1990 permettant ainsi l’alimentation des fonds Chinois[4].
Un phénomène largement médiatisé à relativiser.
Les fonds souverains (qataris et chinois en particulier) sont régulièrement sous le feu des projecteurs. Toutefois il convient de relativiser leurs « poids ». En effet, ils gèrent 4 fois moins d’actifs que les fonds de pension, et 3 fois moins d’actifs que les compagnies d’assurance dans le monde. Ils ont toutefois l’avantage de ne pas avoir à « restituer » un jour ces fonds. Une compagnie d’assurance peut potentiellement, tout comme un fonds de pension, devoir à terme verser une « prime » ou une « pension » à ses clients, ce que n’a pas vocation à faire un fonds souverain.
Un phénomène inégal géographiquement : L’Asie et le Moyen Orient sont l’origine de 75% des fonds souverains dans le monde.
Le Moyen Orient est un acteur historique. La quasi-totalité des fonds est financée par le pétrole. Les fonds d’Asie ne disposant pas d’une telle manne se sont alors tournés vers d’autres moyens : la finance et l’économie. Il s’agit de se servir des excédents commerciaux, des réserves de changes…etc. pour financer les activités des fonds.
Un phénomène inégal financièrement: l’UE représente moins de 1% du montant total des actifs en gestion.
Le Top 10 des fonds souverains dans le monde détient à lui seul 76% des actifs en circulation. Parmi eux, des fonds originaires d’Asie et du Moyen Orient à l’exception de la Norvège, seule représentante de l’Europe. Certes la Norvège est numéro un (du Top 10 mondial ndlr.), mais la Norvège n’est pas dans l’UE. Par conséquent si l’on tente d’imaginer aujourd’hui ce à quoi pourrait ressembler un fonds souverain européen rattaché à l’UE, c’est à dire en additionnant les actifs gérés par les plus grands fonds souverains des pays membres à savoir : la France (25,5Md€), l’Irlande (19,4Md€), et l’Italie (6Md€) nous obtenons une part de 0,83% des actifs en gestion dans le monde. Les fonds souverains sont donc non seulement un phénomène inégal en terme géographique mais aussi et surtout en terme économique.
Top 10 mondial = 76%
Top 10 mondial (sans Norvège) = 63%
Poids Européen (avec Norvège) = 14%
Poids UE (sans Norvège) = 0,83%
Alors quid d’un Fonds Souverain Européen ?
Le lecteur avisé aura perçu au travers de ce bref rappel qu’il faut réfléchir à deux fois avant de proposer de « se battre à arme égale » et d’adhérer les yeux fermés à cette assertion qui, reconnaissons le, mobilise à première vue. Pour le lecteur moins avisé mais tout aussi curieux puisque lisant ces quelques lignes, reprenons quelques points évoqués précédemment et appliquons les à la situation de l’UE.
1/ Premier point : Les fonds sont créés pour des objectifs économiques précis. Quels pourraient être ces objectifs ? Voulons-nous stabiliser notre économie ? Voulons-nous la diversifier ? Je ne pense pas. Ce qu’ont en tête les gens qui tiennent ces propos, c’est une forme de protectionnisme. Ils veulent un fonds pour agir telle une perfusion ou un cataplasme afin de sauver une industrie en perte de vitesse ou pour éviter une « attaque » provenant d’un fonds « ennemi ». Or, un fonds souverain a-t-il pour réel objectif cela ? Est-ce une logique viable, d’investissement ? Pas vraiment, cela ressemblerait plutôt à un outil pour pallier un vide patent de courage politique et un manque avéré de clairvoyance économique.
2/ Deuxième point : Un fonds a besoin de ressources. Avec quel argent alimenter ce fonds ? L’UE ne produit pas de pétrole, elle bénéficie certes d’une balance commerciale positive mais celle ci n’est rien face à celle de la Chine où du Moyen Orient grâce aux exportations de pétrole. Les possibilités sont donc restreintes, mais admettons. Vient alors une autre question : est-ce « efficace » de créer un fonds avec une si petite force de frappe (souvenez-vous des 0,83%) ? C’est le petit pot de terre contre le très gros pot de fer. On peut ainsi citer l’exemple du FSI (Fonds Souverain d’Investissement ndlr.) en France où grosso modo, sur les 20 millions d’euros annoncés, seuls 6 millions sont liquides, c’est-à-dire rapidement mobilisables. Or que pèsent 6 millions face aux 773 milliards du Fonds Abu Dhabi Investement Authority ? Doit-on rappeler que les plus grands fonds souverains détiennent des montants d’actifs 5 fois supérieurs à la capitalisation boursière des entreprises du CAC-40 ou équivalent au PIB de l’Australie ? (le but n’est pas de faire peur mais de donner des ordres de grandeurs, des repères).
3/ Troisième et dernier point : agir à 28 sur un sujet aussi sensible. Qu’est-ce qu’un secteur stratégique au niveau européen ? Ce qui est stratégique pour l’Allemagne ne l’est pas pour la France et ne l’est pas pour la Suède ni l’Italie…etc. Il s’agit là d’une question de vision stratégique, mais aussi d’un enjeu de gouvernance.
La question de la création d’un fonds souverain européen doit passer par ce questionnement. Le débat qui a eu lieu autour de cela est à mon sens révélateur de la volonté qu’ont nos dirigeants de vouloir jouer avec l’effet d’annonce, puis de s’enfermer dans des postures qu’ils seront prêts à défendre coûte que coûte. Imaginons que ce fonds ait vu le jour, peu de personnes se seraient souciées de sa capacité financière, de sa force de frappe. A quoi cela sert de créer des outils que l’on sait d’avance mort né ?
[1]https://www.banque france.fr/fileadmin/user_upload/banque_de_france/publications/Documents_Economiques/focus1-fonds-souverains-unicolonnage-nov-2008.pdf
[2] http://www.swfinstitute.org/
[3] http://www.swfinstitute.org/
[4] Hélène Raymond, « Les fonds souverains et la stabilité financière», dans Les Systèmes financiers : Mutations, Crises et Régulation, Economica, 2013, édité par C de Boissieu et J Couppey-Soubeyran