Kaamelott, Livre VI, Arturus Rex [requested @kaantt]

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Kaamelott, Livre VI, Arturus Rex [requested @kaantt]
Des artistes, des tout ce qu’on voudra
Les artistes sont des artistes. Les artistes sont des artistes autant de temps qu’ils sont pris dans les mailles de leur travail ; quand ils en sortent, ils ne sont pas des artistes, ils sont des hommes et des femmes qui se débrouillent avec leurs humeurs, bonnes et mauvaises. Ou bien, comme le disait Marianne à Robert Filliou : « Vous êtes artistes quand vous créez. Mais dès que vous arrêtez, nous n’êtes plus des artistes. » Les artistes sont des hommes, les artistes sont des femmes, ou, comme le formulait Robert Filliou : « Tu sais pourquoi ça existe, les artistes ? Les artistes, ça existe tant que les femmes n’ont pas pris le pouvoir. Entre les hommes et les femmes, il y a les artistes. » Les artistes ne sont pas des machines, bien que quelques uns aient voulu être des machines. Warhol : « Je veux être une machine. » Tandis que Beuys affirme que chaque homme est un artiste : « Jeder Mensch ist ein Künstler. » Il ne faudrait pas se méprendre quant à ces deux déclarations souvent citées, qui ne résument pas leur activité d’artiste ; elles nous éclairent plutôt sur leur positionnement respectif dans un contexte historique donné. Deux attitudes. « Quand les attitudes prennent forme. » Ainsi, les artistes produisent des formes, ou mieux, des « formes de vie ». Les artistes cherchent à traduire leur être-au-monde dans des formes, aussi précaires soient-elles. Les artistes transforment : tout ce qui entre fait ventre. Et, parmi eux, quelques uns cherchent à transformer le monde. Les artistes sont des formes en mouvement, les artistes sont des mondes animés. Ils nous invitent à entrer dans leur monde, puis, à en sortir, pour que nous puissions à notre tour nous libérer et constituer notre viatique – là où nous sommes, avec les moyens dont nous disposons. Chacun se construit un monde à sa mesure, à l’échelle d’un corps qui se cogne aux angles. Les artistes sont des éclaireurs, les artistes sont des passeurs. Quelques uns font œuvre d’art de leur vie, d’autres font de leur vie un champ de bataille. Les artistes font et défont, ne s’arrêtent pas à une forme. Ou, dans la répétition d’un geste, nous montrent l’écart d’un geste à l’autre – l’écart entre leur intuition première et la trace de leur geste. Les artistes travaillent avec l’invisible, plus encore qu’avec le visible. Les artistes effacent leurs traces ou conservent tout. Les artistes prennent des risques, ou bien, le risque est grand qu’ils s’arrêtent à un moment de leur cheminement. Les artistes se consument dans leur œuvre ; à un moment donné, ils s’expulsent eux-mêmes de leur œuvre. Les artistes sont des artistes de la faim. Les artistes travaillent avec le vide. Les artistes exigent d’eux le plus difficile, ou bien ils ne sont que faiseurs qui se contentent de produire des marchandises destinées aux plus riches. Les artistes sont des monstres, des êtres des confins. Les artistes restent liés à leur région vicieuse. Les artistes ne sortent pas de leur atelier ou bien leur corps devient atelier. Les artistes prennent en réparation le monde ou bien l’accueillent tel qu’il se présente à eux. Les artistes sont des innocents, les artistes sont des idiots ; ils font quelque chose de leur idiotie, n’en ont pas peur. Les artistes sont des enfants qui cassent leurs jouets, éventrent leurs peluches. Il y a ceux qui parlent, il y a ceux qui se taisent. La parole est un médium. Le silence est premier. Les artistes ne savent pas toujours ce qu’ils font, au moment même où ils le font. Les artistes sont mus par quelque chose de plus grand qu’eux. Les artistes dérouillent, les artistes déverrouillent. Les artistes inventent leur langage. Les artistes déblayent. Les artistes sont des fous. Les artistes sont foules, les artistes sont seuls. Les artistes habitent leur solitude, les artistes font quelque chose de leur solitude. Les artistes sont libres, les artistes font quelque chose de leur liberté. Les artistes font quelque chose ou ne font rien. Ils travaillent avec le temps, s’engouffrent dans la brèche. Les artistes sont d’avenir, tout en puisant leurs forces dans le passé. C’est leur puissance de métamorphose qui les entraîne dans des contrées inconnues. Les artistes ne cherchent pas forcément à plaire à leurs contemporains, ils sont leur premier juge. Les artistes sont tout autant exposés à la lumière qu’à la pénombre. Ils font du jour leur nuit, de la nuit le grand jour. Aussi les artistes craignent-ils davantage le connu que l’inconnu. Les artistes n’ont pas d’autre ressource qu’eux-mêmes. Les artistes sont des ressources. Les artistes rayonnent. Ils ne gardent rien pour eux, se défont de leur butin. Les artistes ne peuvent créer qu’aux dépens de la création. Maladroits dans les choses les plus communes, agiles dans les plus rares. Tour à tour aveugles et voyants, infirmes et fulgurants. Les artistes ne forment pas une communauté, ce sont des êtres singletons. Il y a des faux-artistes comme il y a des faux-amis ; il est aisé de les repérer : leur travail les trahit. Tous les artistes ne font pas carrière, tous les artistes ne cherchent pas à faire carrière. Certains n’hésitent pas à interrompre leur carrière, tandis que d’autres la refusent d’emblée. Artistes par défaut, artistes par excès. Artistes vivants, artistes morts. Bons ou mauvais, les artistes sont des artistes. Artistes malgré eux, artistes envers et contre tout. Malheur à ceux qui se soumettent aux règles du marché de l’art. Qui se soumet, tête baissée, tue son art. Le monde a besoin des artistes, comme les artistes ont besoin de s’ancrer quelque part dans le monde. Les artistes participent du travail du monde, portent en eux les rêves du monde. Quand l’un d’eux meurt, son œuvre se replie sur elle-même et forme un tout. « Les artistes ne sont pas des maîtres spirituels, ils ont de grandes difficultés à accorder leur vie privée et leurs intuitions les plus profondes. Ce sont des fouille-merde, ce sont des tout ce qu’on voudra. » Décidément, le mot « artiste » est un fourre-tout. D’accord avec Filliou : les artistes sont des « tout ce qu’on voudra ».