Valie Export (1940-2026), Einkreisung, 1976
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Valie Export (1940-2026), Einkreisung, 1976
Céline à sa table.
Le mieux était donc de sortir dans la rue, ce petit suicide. Chacun possède ses petits dons, sa méthode pour conquérir le sommeil et bouffer. Il fallait bien que j’arrive à dormir pour retrouver assez de forces pour gagner ma croûte le lendemain. Retrouver de l’entrain, juste ce qu’il fallait pour trouver un boulot demain et franchir tout de suite, en attendant, l’inconnu du sommeil. Faut pas croire que c’est facile de s’endormir une fois qu’on s’est mis à douter de tout, à cause surtout de tant de peurs qu’on vous a faites. Céline, Voyage au bout de la nuit, Éditions Gallimard, 1932
C’est l’âge aussi qui vient peut-être, le traître, et nous menace du pire. On n’a plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie, voilà. Toute la jeunesse est allée mourir déjà au bout du monde dans le silence de vérité. Et où aller dehors, je vous le demande, dès qu’on a plus en soi la somme suffisante de délire ? La vérité, c’est une agonie qui n’en finit pas. La vérité de ce monde c’est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n’ai jamais pu me tuer moi. Céline, Voyage au bout de la nuit, Éditions Gallimard, 1932
Le Journal d’un curé de campagne de Bernanos a été adapté par Robert Bresson / Bridgeman Images
Les entrepreneurs de presse qui ont employé ces slogans jusqu’à leur totale usure voudront sans doute me faire dire que je ne distingue pas entre les idéologies, qu’elles m’inspirent un égal dégoût. Hélas ! je sais pourtant mieux que personne ce qu’un garçon de vingt ans peut donner de lui, de la substance de son âme, à ces grossières créations de l’esprit partisan qui ressemblent à une véritable opinion comme certaines poches marines à un animal – une ventouse pour sucer, une autre pour évacuer – la bouche et l’anus – qui, même chez certains polypes, ne font qu’un. Mais à qui la jeunesse ne prodigue-t-elle pas son âme ! Elle la jette parfois à pleines mains dans les bordels. Comme ces mouches chatoyantes, vêtues d’azur et d’or, peintes avec plus de soin que les enluminures de missel, les premières amours s’abattent autour des charniers. Georges Bernanos, Les Grands cimetières sous la lune, Librairie Plon, 1938
Je ne suis pas écrivain. La seule vue d’une feuille de papier me harasse l’âme. L’espèce de recueillement physique qu’impose un tel travail m’est si odieux que je l’évite autant que je puis. J’écris dans les cafés au risque de passer pour un ivrogne, et peut-être le serais-je en effet si les puissantes Républiques ne frappaient de droits, impitoyablement, les alcools consolateurs. À leur défaut, j’avale à longueur d’année ces cafés-crème douceâtres, avec une mouche dedans. J’écris sur les tables de cafés parce que je ne saurais me passer longtemps du visage et de la voix humaine dont je crois avoir essayé de parler noblement. Libre aux malins, dans leur langage, de prétendre que « j’observe ». Je n’observe rien du tout. L’observation ne mène pas à grand-chose. M. Bourget a observé les gens du monde toute sa vie, et il n’en est pas moins resté fidèle à la première image que s’en était formée le petit répétiteur affamé de chic anglais. Ses ducs sentencieux ressemblent à des notaires, et, quand il les veut naturels, il les fait bêtes comme des lévriers. Georges Bernanos, Les Grands cimetières sous la lune, Librairie Plon, 1938
Alberto Giacometti et Samuel Beckett dans l'atelier de Giacometti, Paris, 1961. Photo : Georges Pierre
N’y aurait-il pas moyen de bonifier l’entendeur ? De le rendre d’un commerce plus agréable sinon franchement humain. Côté mental peut-être place pour un peu plus d’animation. Un effort de réflexion tout au moins. De remémoration. Voire d’articulation. Des traces d’émotion. Quelques signes de détresse. Un sentiment de faillite. Sans sortir du personnage. Entreprise épineuse. Mais côté physique. Lui faut-il gésir inerte jusqu’au bout ? Seules les paupières qui se remuent de temps en temps puisque techniquement il le faut. Afin d’admettre ou d’exclure le noir. Ne pourrait-il pas croiser les pieds ? De loin en loin. Tantôt le gauche sur le droit et tantôt en temps voulu le contraire. Non. Incompatible tout à fait. Lui gésir les pieds croisés ? Balayé au premier coup d’œil. Un mouvement quelconque d’une main ? Une crispation. Une décrispation. Difficilement défendable. Ou levée pour chasser une mouche. Mais il n’y a pas de mouches. Alors qu’il y en ait. Pourquoi pas ? La tentation est forte. Qu’il y ait une mouche. Une mouche vivante le tenant à tort pour mort. Instruite de son erreur et la renouvelant aussitôt. Quelle contribution à la compagnie ce serait. Une mouche vivante le tenant à tort pour mort. Mais non. Il ne chasserait pas une mouche. Samuel Beckett, Compagnie, Les Éditions de Minuit, 1980
Tony Cragg, Stone Curve photographed by Roger Ackling, 1972.
31 juillet. – Je n’ai pas le temps. C’est la mobilisation générale. K. et P. sont appelés sous les drapeaux. Je reçois maintenant la récompense de la solitude. Il est vrai que c’est à peine une récompense, la solitude n’apporte que des châtiments. Malgré tout, je suis peu touché par toute cette misère et je suis plus ferme que jamais. Cet après-midi il faudra que je reste à l’usine, je n’habiterai pas à la maison, parce que E. et ses deux enfants s’installent chez nous. Mais j’écrirai en dépit de tout, à tout prix ; c’est ma manière de me battre pour me maintenir en vie. 1er août. – Accompagné K. à la gare. Les membres de la famille dans les coins du bureau. J’ai envie d’aller voir Valli. 2 août. – L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. – Après-midi piscine. Kafka, Journaux, 1914
Peter Hujar, Untitled (David smoking), 1983
Parfois j’en viens à détester les gens parce qu’ils ne peuvent pas se mettre à ma place. Je suis devenu vide, complètement vide et tout ce qu’ils voient c’est une forme visuelle : mes bras et mes jambes, mon visage, ma taille et mon attitude, les bruits émis par ma gorge. Mais putain que je suis vide. La personne que j’étais il y a seulement un an n’existe plus ; un tourbillon m’emporte lentement et je me laisse aller à la dérive dans les profondeurs lointaines de l’éther. Je suis une photocopie de mon moi antérieur. Je ne peux plus faire abstraction de mon agonie. Je suis devenu étranger à moi-même et aux autres et je refuse de faire comme si on me reconnaissait ou si une histoire me collait à la peau. Je suis de verre, du verre transparent et vide. Je vois le monde tourbillonner derrière et à travers moi. Je vois l’insignifiance et les effets triviaux des gestes produits par des populations constamment renouvelées. Je parais familier mais je suis un parfait étranger que l’on confond avec ses moi antérieurs. Je suis un étranger et je me déplace. Je me déplace sur deux jambes et bientôt sur quatre pattes. Je ne suis plus animal végétal ou minéral. Je ne suis plus constitué de circuits ou de disques. Je ne suis plus codé ou déchiffré. Je ne suis plus que vide et futilité. Je suis un étranger vide, la copie carbone de ma forme. Je ne peux plus trouver ce que je recherche en dehors de moi-même. Cela n’existe pas au-dehors. Ce n’est peut-être qu’ici dans ma tête. Mais ma tête est de verre et mes yeux ont cessé d’être des caméras, la cassette est terminée et personne ne peut prononcer de parole qui me touche. Aucun geste ne peut me toucher. Tombé d’un autre monde j’ai atterri là-dedans et je n’arrive plus à parler votre langue. Voyez les signes que je tente de faire avec mes mains et mes doigts. Voyez les vagues mouvements de mes lèvres dans les draps. Je suis une tache blanche dans une civilisation effrénée. Je suis une traînée sombre dans l’atmosphère qui se dissipe sans prévenir. J’ai l’impression d’être une vitre, peut-être une vitre brisée. Je suis un homme de verre. Je suis un homme de verre qui disparaît dans la pluie. Posté parmi vous j’agite mes bras et mes mains invisibles. Je crie mes mots invisibles. Je deviens de plus en plus las. Je suis de plus en plus fatigué. Je vous fais des signes d’où je suis. Je rampe ici et là car je cherche la trouée vers le vide total et ultime. Dans mon isolement je vibre parmi vous. Je hurle mais les cris sortent comme des morceaux de glace pure. Je fais signe que le volume est trop fort. J’agite les bras. J’agite les mains. Je disparais. Je disparais mais pas assez vite. David Wojnarowicz, Spirale, Éditions Laurence Viallet, 2011 Titre original : Memories that smell like gasoline, Artspace Books, 1992
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