Dans Frissons et dans Rage, l'origine du désir était virale. Le désir dans Crash est-il dû à une contamination ou à une mutation ?
Je ne crois pas que l'on puisse parler ici de contamination. Le premier accident de voiture de Ballard peut être interprété comme une libération, une véritable épiphanie, la révélation soudaine de la fragilité de son existence et de son corps. Il faut s'entendre sur le sens de "contamination" : il implique que le corps est à la base un objet vierge menacé par une dégradation brutale. Ballard se rapproche d'une certaine forme de pureté. Bertolucci m'a dit qu'il considérait Crash comme un chef-d' uvre religieux. Les personnages de Crash réalisent que les anciennes valeurs n'ont plus cours et cherchent à créer de nouveaux rapports. Il s'agit d'une quête spirituelle où l'on cherche une nouvelle religion ou une nouvelle philosophie capable d'initier un autre comportement. C'est un trajet similaire à celui d'un prophète. Il y a eu un script à Hollywood écrit à partir de Crash : il était question d'un couple bourgeois de Los Angeles tombant sous la coupe de Vaughan, le leader de la secte des adorateurs de voitures. Bien évidemment, ils s'en sortent à la fin. Dans mon film, mes personnages vivent une expérience religieuse et sont à la recherche de ceux qui ont eu la même car ils n'arrivent plus à communiquer avec quelqu'un d'autre. Kathryn, la femme de Ballard, est dans une position très étrange : elle a été confrontée à l'accident de voiture de son mari, mais elle n'en a jamais eu elle-même, ce qui explique pourquoi elle se trouve à l'extérieur du groupe. On ne peut donc pas parler de contamination, il s'agirait plutôt de la recherche d'une famille. Lorsqu'au début du film, Kathryn se retrouve plaquée contre le fuselage d'un avion, il s'agit pour moi d'une peau en contact avec une autre peau. La technologie est à mon sens une extension de notre corps. Elle ne vient pas d'une autre planète, elle est une extension de notre système nerveux. Le téléphone est un prolongement de notre voix et de notre oreille... Je ne parlerais donc pas de mutation. J'adore ce mot, mais il a tendance à trop se rapprocher de la génétique, alors que mes personnages font l'expérience de la fusion et de la transformation. Leur décision est consciente. Je suis fasciné par les bodybuilders : ils prennent des anabolisants et changent complètement leur métabolisme. Ils sont à première vue très laids mais, en les observant mieux, on s'aperçoit qu'entre en jeu une nouvelle esthétique. Ils ont le désir de sacrifier leur ancien corps pour un nouveau concept. A l'inverse de Seth Brundle dans La Mouche, qui est obligé d'accepter et de subir les mutations brutales dont est victime son corps.
- Frédéric Bonnaud, Entretien David Cronenberg - "Crash".






