La Jeune Fille sans Mains : L’illusion du trait /
Au printemps 2016, nous apprenions l’existence d’une jeune fille, sans mains, un long métrage d’animation au graphisme résolument moderne et minimaliste, fraîchement primé par l’ACID, l'"autre" festival de Cannes. Un film dessiné par Sébastien Laudenbach, artiste à l’oeuvre protéiforme déjà connu pour ses courts métrages inventifs depuis son projet de fin d’étude intitulé Journal en 1998. Un cinéaste de l’intime comme laissait présager ce premier titre et une lancée qu’il poursuivit avec 7 autres courts métrages tels que Regarder Oana (2009) et Vasco (2010). Des films introspectifs, parfois, comme notamment Daphné ou la belle plante en 2012. Avec tact et candeur, ce court film illustre le portrait d’une jeune strip-teaseuse confiant ses réflexions autour du corps, du désir, et de la sexualité. Un langage animé à l’aide de métaphores sculptées dans l’écorce d’un arbre, image par image, jusqu’à deviner le buste d’une femme et son intimité.
Avant de concevoir La jeune fille sans mains dans sa forme finale, il y avait cet autre projet de long métrage en suspens, La jeune fille, le diable et le moulin adapté d’une pièce de théâtre d’Olivier Py. Projet transposé d’un conte des frères Grimm, laborieux à financer mais voué à refleurir plus tard dans l’imaginaire de Sébastien Laudenbach alors en résidence avec sa femme à la Villa Médicis. La jeune fille sans mains dépeint la résignation d’un meunier, miséreux, prêt à vendre l’âme de sa fille au diable pour se répandre dans l’or. Mais la pureté de sa fille est telle qu’il est impossible de s’en emparer. Privée de ses mains et sacrifiée, elle parvient à fuir le maléfice du démon pour entreprendre un voyage initiatique. Elle s’enfonce alors dans un exil au péril de sa vie, tourmentée et affaiblie par un nouvel handicap où le seul nouvel espoir sera une rencontre providentielle avec la Déesse de l’eau la menant à un prince. De la contrée natale de la jeune fille aux différentes étapes de son voyage, le cours de l’eau sera le fil conducteur de ce récit littéraire, une prophétie emmenée par la voix sentencieuse d’Elina Löwensohn, un courant à remonter pour en connaitre le dénouement...
Pour repenser ce premier long métrage, Sébastien Laudenbach à choisi de travailler seul, en toute intimité. Il nous propose une histoire aux thématiques universelles, un conte abordé de manière moderne et exprimé par le médium d’une animation originale. Cette relecture évince le religieux pour se rapprocher de la nature, ici le vrai gardien de la jeune fille est un pommier, arbre centenaire qui veille de toute sa sève sur le moulin de son père. Elle aime s’y réfugier pour prendre de la hauteur, y manger ses fruits et s’y assoupir. La nature s’envisage comme un remède merveilleux, des aquarelles aux gammes vives recouvrent cette végétation tandis que les paysages de nuit s’illuminent de plantes phosphorescentes. Quant à l’épure, elle est au service du trait, de sa fluidité, suggéré plus que complexifié, soulignant la puissance évocatrice du dessin dans l’expression d’un style déstructuré. Animer l’éphémère et le sublimer avec légèreté, pour ce faire, Sébastien Laudenbach utilise pour certaines de ses séquences une technique d’animation nommée cryptokinographie. Cette méthode inventée au sein de l’Ouanipo - Ouvroir d’Animation Potentielle, énième déclinaison de l’Oulipo - révèle contraintes et contingences. Par gain de temps, il limite les séquences à animer en privilégiant l’illusion via un assemblage de traits, de lignes parfois orphelines que l’oeil du spectateur parvient à recomposer de manière intuitive. L’image animée et l’image fixe se dissocient alors pour représenter quelque chose de différent. Effet d’optique ou persistance rétinienne ? Il conviendra plutôt d’identifier ceci comme la métamorphose d’un mouvement par défragmentation, et inversement. La méthode de travail de Sébastien Laudenbach sur ce projet est pour autant rudimentaire, muni de 2 feutres pinceaus noir et gris, il réalise 8 à 12 dessins pour chaque seconde de film avec une application des couleurs en différé.
Au premier plan, les contours du visage de la jeune fille sans mains jouée par Anaïs Demoustier sont effervescents, ils apparaissent et disparaissent comme si un prestidigitateur lui insufflait la vie. Respiration et pulsations sont les notes d’une partition qui révèlent sa présence ou la dissimule, nous invitant ainsi à deviner ses formes et sa sensualité. Demeurent des aplats appliqués à l’aquarelle, qui enlacent les personnages et leurs silhouettes, permettant ainsi de donner du relief à leurs mouvements. Seraient-ce leurs âmes qui restent ainsi avant de se dissiper ? Une hypothèse qui renforce le parti pris de valoriser l’éphémère, l’élégance d’un trait dansant à l’encre de chine avant de se laisser oublier. On retrouve d’ailleurs tous les charmes de cet artisanat chez Isao Takahata, l’esprit japonais du vide et du plein, cette forme dessinée légère et authentique parcourant l’estampe qu’il utilisait déjà avec Mes voisins les Yamada en 2001 et davantage encore sur sa récente adaptation du Conte de la Princesse Kaguya en 2014. Fluidité de la matière à l’instar de ce rêve où Kaguya-hime par désir de s’affranchir d’un cérémonial qui choisira son époux, fuit en s’extirpant d’une multitude de couches de kimonos dans une colère enragée déformant son corps, la lune et la ligne d’horizon.
Image / Le Conte de la princesse Kaguya, réalisé par Isao Takahata, 2014.
L’artificiel du cinéma d’animation se pose comme un moyen d’exprimer le réel mieux que n’importe quel autre médium artistique. Subsiste une prise de distance avec la réalité pour amplifier la restitution d’une émotion intérieure, d’un ressenti fort. Comme Isao Takahata, Sébastien Laudenbach n’a pas une griffe formelle, une identité graphique pré-établie, il adapte son langage à son sujet. En découle une franchise absolue interpelant le spectateur dans un rapport de confiance tacite, stimulant par la même son sens de l’interprétation. En cela, La jeune fille sans mains est un film qui s’adresse à tous les publics, il n’est pas nécessairement à hauteur d’enfant, mais accueil au contraire bras grands ouverts leur perception et leur imaginaire pour les inviter à comprendre ce monde fantastique proposé.
La Jeune Fille Sans Mains (2016) Long métrage d’animation 73′ minutes Réalisé par Sébastien Laudenbach Distribution : Shellac Production : Les Films Sauvages, Jean-Christophe Soulageon















