L’esprit de Grace Stepney était, moralement parlant, une sorte de papier attrape-mouches, où le vol bourdonnant des potins venait aboutir par une fatale attraction, et où ils se fixaient dans la glu d’une inexorable mémoire. Lily aurait été bien étonnée d’apprendre combien de faits quelconques la concernant s’étaient logés dans le cerveau de miss Stepney. Elle n’ignorait nullement qu’elle intéressait les gens médiocres, mais elle n’imaginait qu’une seule forme de médiocrité, pour qui l’admiration de ce qui brille serait la naturelle expression de sa condition inférieure. Elle savait que Gerty Farish l’admirait aveuglément, et, par conséquent, elle supposait qu’elle inspirait les mêmes sentiments à Grace Stepney, rangée par elle dans la même catégorie que Gerty Farish, sans la jeunesse et l’enthousiasme pour sauver le reste.
En réalité, elles différaient l’une de l’autre autant qu’elles différaient de l’objet de leur commune contemplation. Le cœur de miss Farish était une fontaine de tendres illusions ; celui de miss Stepney, un registre précis de faits considérés dans leur relation avec elle-même. Elle avait des sensibilités que Lily aurait jugées comiques chez une personne au nez couvert de taches de rousseur et aux paupières rougies, qui vivait dans une pension et admirait le salon de Mrs. Peniston ; mais l’étroitesse du régime auquel était astreinte la pauvre Grace en fortifiait la vie secrète, comme un sol pauvre en affamant certaines plantes leur assure une plus intense floraison. À dire vrai, elle n’avait pas de penchant abstrait à la malignité : son antipathie pour Lily ne provenait pas de ce que celle-ci était brillante et si fort en vue ; mais elle était persuadée que Lily avait de l’antipathie pour elle. Il est moins mortifiant de se croire impopulaire qu’insignifiant, et notre vanité préfère voir dans l’indifférence une forme latente d’inimitié. Quelques chétives marques de politesse, comme celles que Lily accordait à M. Rosedale, lui auraient gagné à jamais l’amitié de miss Stepney ; mais comment aurait-elle pu conjecturer qu’il valût la peine de cultiver une semblable amitié ? Comment d’ailleurs une jeune femme qui n’a jamais été ignorée pourrait-elle mesurer l’angoisse causée par cette injure ? Et, en dernier lieu, comment Lily, habituée à choisir entre d’innombrables invitations, aurait-elle pu deviner qu’elle avait mortellement offensé miss Stepney en la faisant exclure d’un des rares dîners que donnât Mrs. Peniston ?