A voir la mine réjouie de Pas-Possible en déboulant dans le café, les trois gars accoudés au comptoir on compris tout de suite. L’as de la nouvelle fracassante, le pape de l’info du jour, le Mourousi du Bar Universel tenait un scoop de première. Ça n’a pas manqué. Il n’a pas même pris le temps de refermer la porte qu’il éructait déjà cela, dans un piaffement d’adolescent de 69 ans : - Mon cousin du sud-ouest m’a appelé pour me lire un article du journal local. Un truc extraordinaire ! - La porte ! beugla Mains-d’Oursins, le patron du bar, très regardant aussi sur sa note de chauffage. - Rendez-vous compte, la maréchaussée de Bordeaux a coincé lundi des cambrioleurs qui avaient volé, ce week-end… - La porte ! répéta Mains-d’Oursins. - Enfin, ils avaient cambriolé le Château Palmer. 318 bouteilles de Margaux… - La porte, bon Dieu ! se fâcha Mains-d’Oursins, ce qui eut le don de faire revenir sur terre Pas-Possible. Du pied, il repoussa la porte vitrée - et embuée - du troquet. A travers, on devinait, au comptoir, Tire-Bouchon, le collectionneur, Gras-du-Bide, licencié depuis peu de la cimenterie à 54 ans, et Fend-la-Poire, le comique de la bande… pas toujours si drôle. Tous en train d’attendre que Pas-Possible tire son penalty. Ce dernier ne se fit pas désirer : - Je disais donc qu’ils avaient volé, le week-end dernier, 318 bouteilles de grand cru classé Margaux, d’après le journal Sud-Ouest aujourd’hui. Le préjudice a été estimé à 72.000 € ; ça fait un magot, mais pas tant que ça finalement, parce que c’était de jeunes vins. Bref, les cambrioleurs du Château Palmer, à Margaux, se sont fait pincer dès le lundi. Même pas le temps de déboucher l’une de ces bouteilles connues dans le monde entier. Vous parlez d’un malheur, vous ! - « Les gens trop heureux sont comme les voleurs de profession, ils finissent toujours par être pincés », ce n’est pas de moi, ces mots-là, c’est du Graindorge dans le texte, poursuivit Fend-la-Poire. - Le malheur devrait être réservé aux cons. Mais ça ferait trop de malheureux, conclut Gras-du-Bide. Il n’était pas forcément des plus heureux pour sa part, depuis qu’il s’était fait éjecter de la cimenterie pour raisons économiques, après trente ans de bons et loyaux services. Devant le concert de ce drôle de quatuor, Mains-d’Oursins créa la sensation du jour. - C’est la maison qui offre, annonça-t-il fièrement, en remplissant les quatre ballons d’un margaux troisième cru. Jamais les clients n’avaient été témoins d’une telle générosité. Il se passait décidément quelque chose d’étrange, chez Mains-d’Oursins. En tout cas, ce margaux, avec sa robe pourpre aux nuances orangées, son attaque nette, sa puissance en bouche et ses tanins rustiques, fit rêver les quatre habitués du zinc. Sa petite note de réglisse les invita à savourer leur bonheur simple. Ils restèrent ainsi accroché un moment à leur verre, comme on suce longuement un petit bonbon sucré. --- Photo Willy Ronis, Café parisien, 1950