Les Veilleurs de nuit
Je dors le plus souvent debout. Invraisemblablement mal. Il faut dire qu'on vit un peu les unes sur les autres mes coturnes et moi. Et je dois bien avouer qu'au réveil, je me froisse d'un rien. D'ordinaire, Anouk me raccompagne systématiquement jusqu'à ma porte lorsque se rabat le jour et, par là même, ma joie. Elle m'adore, et je le lui rends bien. Vingt-sept années d'amitié loyale nous lient. Or cette nuit extraordinaire Anouk m'a-t-elle portée jusque dans sa couche. Il est vrai qu'on pourrait me confondre avec une chemise de nuit. Je suis ample et longue, taillée dans une toile de coton noir, et sur mon étiquette il est écrit :
REPRODUCTION D'UNE SÉRIE DE VÊTEMENTS ANCIENS — * Chemise longue de femme. XVIIIème siècle.
Ne vous méprenez pas : je ne fais pas autant de fla-fla que les toilettes de Marie-Antoinette. Et puis l'on dit qu'au premier regard mon pelage noir me donne un air austère. Mais je m'en moque pas mal, du qu'en-dira-t-on. Moi, ce qui m'importe, c'est Anouk. Et je vois bien, tandis que résonne le glas du réveil et que s'anime mollement son corps, que la nuit l'a chiffonnée. Naturellement, sa peau s'est empreinte au contact prolongé de mes fronces, mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit. C'est dans son cœur qu'il y a comme un mauvais pli.
Au sol est avachi Manteau. Lui aussi a découché. D'habitude, il passe ses nuits dans une housse plastifiée à l'intérieur du placard de l'entrée. Anouk l'observe depuis son oreiller. Je crois que, comme moi, elle lui trouve un air de famille avec Le lit défait d'Eugène Delacroix. Ça vous étonne une robe parée d'un tel savoir en histoire de l'art ? Sachez qu'Anouk me porte volontiers dans les musées et les galeries. Son père est artiste, voyez-vous. La plupart des tableaux qui ornent les murs blancs du vestibule à la chambre sont de lui. Je crois qu'il est question de lui rendre visite aujourd'hui. Si Manteau m'évoque cette aquarelle, c'est parce qu'il a été réalisé dans une véritable couette. Ce sont ses amples manches qui le trahissent lorsqu'il tente de se dissimuler parmi les édredons les jours de pluie. Tiens, je crois qu'il se réveille ; l'un de ses coins s'affaisse, presque imperceptiblement. Je lui chuchote : « Psst ! Manteau ! Manteau, que fais-tu là ? Avachi au sol à la manière d'un Delacroix ? » Et Manteau de marmotter dans un demi-sommeil : « Non... pas la housse à motifs floraux bleu, rouge et rose à tiges vertes... - Manteau ! Réveille-toi, enfin ! » Et Manteau de sortir tout à fait de son sommeil : « Robe ? Que fais-tu là, hors de ta penderie ? - Et toi, de ton placard ? - Je me délasse... Imagines-tu ce que c'est que de passer ses nuits plié en quatre ? Mes supplications assourdies par les plumes de mon rembourrage ont dû parvenir aux oreilles d'Anouk qui m'a jeté là... » Anouk nous extrait du lit, interrompant ainsi Manteau, et nous dirige d'un pas traînant jusqu'à une chaise sur laquelle repose une housse de couette kaki, taillée dans une ancienne couverture militaire. Elle s'en saisit, la déplie et la retourne sens dessus dessous avant de s'y glisser entièrement. Je n'ai pas d'autre choix que de la suivre. Les bras grand ouverts, elle tâtonne jusqu'à Manteau et, subitement, s'abat sur lui. S'ensuit une lutte terrible à laquelle je prends part bien malgré moi. Anouk empoigne deux des coins de Manteau et s'échine à le fourrer tout à fait dans la housse. Celui-ci commence par se débattre, mais abdique plus volontairement qu'à son habitude. Il a lu quelque chose dans le regard d'Anouk. Je lui demande : « Qu'as-tu vu, Manteau, dans ses yeux ? - Et toi, Robe, que n'as-tu pas vu ? »
Anouk glisse ses longs bras à l'intérieur des manches de Manteau qui amorce une étreinte moelleuse. Il l'enveloppe presque tout entière, des pieds à la tête dont on ne perçoit plus que le haut du crâne. À chacun de ses mouvements, le duvet chuchote un chuintement qui chatouille son oreille comme un chant d'allégresse. Je la sens qui se relâche. L'espace d'un instant, son corps s'alanguit. Il a dû se penser de retour dans le lit. Mais déjà il faut partir. Anouk enfile somnambuliquement ses bottines tabis, dissimule ses yeux derrière une curieuse paire de solaires qui fend son visage en deux et franchit la porte de l'appartement. Ainsi parée, elle attire les regards des badauds qui glissent sur la toile imperméabilisée de Manteau. Elle fait fièrement fi de tout cancan. On se ressemble, elle et moi. Si Anouk était une couleur, elle serait d'un flamboyant rouge vermillon. Il y a comme un feu en elle. Souvent, je le sens qui crépite au creux de son ventre. Au premier abord, on peut craindre de s'y brûler. S'en approcher, c'est pourtant s'emmitoufler d'une chaleur charitable. Mais alors qu'elle se laisse aveuglément guider dans les rues d'Anvers par les sœurs Tabi, je ne sens rien d'autre en elle qu'un vent glacé. Pour la première fois, Anouk est bleue. Et je ne parviens pas à savoir pourquoi.
C'est seulement lorsqu'elle entrouvre Manteau que je découvre où nous nous tenons. Au centre de l'atelier de son père, Anouk se met à tourner doucement sur elle-même. Je distingue des pinceaux fatigués, des tubes de peinture éventrés, des chiffons chamarrés, des toiles inachevées. Mais pas de père. Anouk prend peu à peu de la vitesse et ouvre délicatement ses bras en croix. Je me gonfle brusquement d'air et d'orgueil tandis qu'elle accélère encore et encore. Patatras ! Notre derviche tourneur du dimanche dévie de sa trajectoire et heurte un énorme pot de peinture qui vient s'écraser au sol. Une mare de gouache rouge se répand sous les sœurs Tabi qui prennent aussitôt la fuite du bout de leurs semelles. Mais cependant que nous passons la porte de l'atelier, je sens une présence pesante nous pourchasser. Je m'écrie : « Manteau ! Sais-tu ce qui court après les chausses d'Anouk ? - Le chagrin, Robe. Tu n'as pas senti son poids t'écraser cette nuit ? - J'ai dû le confondre avec le sommeil... »
Nous arrivons aux portes d'un cimetière. Les bottines ont cessé de jouer les filles de l'air. Manteau raffermit son étreinte et ouate tant bien que mal la douleur d'Anouk. Les lunettes de soleil s'emploient à anonymiser ses larmes. Et moi, je resserre un peu plus mes liens. Sur la pointe des pieds, Anouk s'approche incognito d'une stèle enveloppée de gerbes fleuries. Derrière elles, les sœurs Tabi ont laissé des empreintes rouges semblables à des coquelicots. C'est comme si elles avaient tracé là un chemin vers le sommeil éternel. Soudain, une plume d'oie s'échappe de Manteau et tourbillonne joyeusement dans les airs, comme Anouk à l'atelier. Je la sens alors qui esquisse un sourire lorsque lui vient à l'esprit que Manteau ressemble à s'y méprendre au char d'Aphrodite, celui qui est guidé par un attelage d'oies. Si Manteau fait d'elle Aphrodite, il fait de son père Ouranos, dieu du ciel étoilé, et dès lors veilleur de ses nuits.
(texte publié dans le premier numéro de la revue Griffé et illustré par Judith Prigent)













