Le magasin de mercerie, obstinément fermé, prenait, dans cette rue mouvementée, une apparence absurde. La poussière s’agglutinait sur les rainures, le bois se couvrait de traces de craie, les chiens venaient y lever la patte, tout se dégradait. Derrière les volets, on imaginait cet espace clos ne servant à rien ni à personne. Pour le règlement de la succession, la famille attendait toujours un conseil sans cesse retardé, chacun guettant les réactions de l’autre. Le mot « tuteur » avait été prononcé devant l’enfant, évoquant pour lui un rosier ou des rames de haricots. Parfois, une image furtive le visitait : il revoyait la table demi-ronde, le buffet, la desserte, la machine Singer, son lit, les innombrables tiroirs de la boutique. Parmi tous ces trésors, les souris devaient s’en donner à cœur joie. Tout dormait comme dans le palais enchanté de la Belle au Bois Dormant (Robert Sabatier, Les allumettes suédoises, 1969).
Saint-Etienne-du-Bois, Ain.
Mac était venu plusieurs fois à la mercerie. Il se plantait en face de Virginie, lui faisait les doux yeux et lui expliquait qu’elle était trop belle pour rester mercière. Elle l’écoutait avec ironie et lui demandait ce qu’il lui proposait. Il finissait toujours par lui montrer un bouton qu’il avait arraché pour la circonstance. Elle acceptait de le lui recoudre, mais en lui demandant de lui tendre le veston et de rester de l’autre côté du comptoir de vente. Bougras aussi venait parfois à la mercerie, mais seulement pour demander à Virginie d’enfiler « ce sacré fil dans cette putain d’aiguille ». Il en tirait ensuite de grandes longueurs pour pouvoir se livrer à divers travaux avec la même aiguillée. Il fallait le voir coudre alors, assis près de sa fenêtre en ronchonnant : c’était cocasse car son bras ne semblait jamais assez long pour tirer tout ce fil qui s’embrouillait (Robert Sabatier, Les allumettes suédoises, 1969).












