The ones in, the ones out : Possessed (Fascination), de Clarence Brown
La sirène d'une usine retentit. Les hommes se ruent à l'extérieur, puis les femmes. La précipitation et le désordre sont tels qu'on ne sait trop, pendant quelques instants, s'ils fuient un accident ou s'ils sortent après le travail. C'est un jour comme les autres : seule l'envie de partir vite et loin les fait courir.
Dans la foule, en même temps qu'un homme la cherche, la caméra s'arrête sur une femme. Le film, qui s'ouvre sur une échappée collective, ne sera plus que l'enregistrement du parcours de Marian, de ses franchissements et affranchissements : quitter la servitude de la pauvreté, entrer dans le monde (celui qu'on dit grand et beau), pour finalement le délaisser par amour.
Ce n'est pas le récit d'une ascension – une ellipse de trois années passe sur l'apprentissage de Marian et son intégration – mais la mise en scène des points de bascule, des instants fatidiques où tout ce qui l'anime se résout brusquement en un acte intrépide, qu'il la propulse dans un monde ou l'expulse d'un autre. C'est un film d'action résumé aux ruptures et aux précipités de la décision d'une femme qui engage son destin – et celui des hommes alentour.
Dans deux scènes superbes, Marian est spectatrice de son avenir, qu'elle reprend aussitôt en main. La première pose l'enjeu : subir (son destin, la pauvreté) ou agir (pour le forcer, la vaincre). Un train traverse la ville ouvrière et passe devant Marian. Il roule très lentement ; elle regarde. A son bord, de fenêtre en fenêtre, tout ce à quoi elle aspire défile (et le film à venir) : mets et linges fins, serviteurs, danseurs amoureux richement habillés. Depuis la plateforme arrière, alors que le train marque un temps d'arrêt, un noceur ivre l'interpelle : “ ... Looking in ? Wrong way. Get in and look out... Only two kinds of people. The ones in, the ones out...”
Ces paroles deviendront le mot d'ordre de Marian et du film entier : (s'en) sortir, (y) entrer. Depuis la sortie fracassante de son modeste prétendant, furieux de la voir rêver à mieux que lui, jusqu'à la fuite du meeting politique final, que Marian quitte anéantie après avoir défendu l'honneur de son riche amant, toutes les tensions tiendront entre deux portes, qu'on les pousse ou qu'on les prenne.
Marian monte dans le prochain train pour New York et se rend chez le noceur qui lui avait laissé sa carte. Après la porte d'entrée, elle franchit encore un portique grillagé, qu'un domestique referme derrière elle (et dont elle s'assure qu'il n'est pas vérouillé. La liberté...). Elle demande de l'aide à l'hôte qui, tout en la reconduisant, ne lui offre qu'un conseil, séduire un homme riche. Avant de lui refermer la porte au nez. Au même instant, deux invités arrivent. Marian entre à leur suite, sur la pointe des pieds cette fois. Profitant d'une courte absence de l'hôte parti préparer des cocktails, elle franchit à nouveau le portique et prétend avoir égaré son chapeau, aussitôt retrouvé dans sa poche. Les présentations sont faites. Deux minutes plus tard, Marian repart aux bras de l'un des deux hommes, Mark Whitney, un riche avocat. Elle est entrée, par effraction.
Trois ans ont passé. Marian et Mark s'aiment follement. Il l'entretient mais ne veut pas l'épouser. Elle est devenue une dame accomplie ; lui poursuit une carrière brillante qui le mène à la politique. Le ballet des entrées et sorties est réjouissant ou amer : leur arrivée tardive, après avoir fait l'amour, à un dîner qu'ils avaient eux-mêmes organisé ; l'introduction, à ce même dîner, d'une pauvre fille aussitôt ramenée vers la sortie.
Dans la seconde scène où Marian est réduite au rôle de spectatrice, elle s'est à nouveau immiscée sans prévenir, chez Mark cette fois. Depuis le bureau où elle se cache, elle assiste à une réunion à travers les portes vitrées. Des hommes d'influence proposent à Mark leur soutien pour devenir gouverneur, à condition de rompre avec Marian. Il refuse. Elle sort subrepticement après les autres et fait (encore) une seconde entrée, masquée. Pour laisser le champ libre à Mark, elle prétend ne plus l'aimer et le quitte, avant de s'effondrer sur le palier. Un mensonge l'avait fait entrer, un autre la fait sortir. La voilà dehors, humiliée, sacrifiée. Mais c'est elle qui a pris la porte.
La libération reste à venir : la saillie de Marian défendant Mark à l'un de ses meetings où des agitateurs tentent de le destabiliser en dévoilant leur liaison passée ; sa fuite désemparée hors du bâtiment ; la poursuite de Mark décidé à ne plus la laisser partir. Bouquet de sorties finales (du monde et de ses conventions), entrée (dans la vie qu'ils se sont choisie), pour de bon.
P.S. Au sortir de 2013, entrant en 2014, ma résolution est prise : get and look out.
Possessed (Fascination), de Clarence Brown, Etats-Unis, 1931, 75', nb, avec Joan Crawford, Clark Gable, Wallace Ford.
On trouve le DVD ici, entre autres.













