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Mots Boussole
Dans la cité. Soirée entre amis en appartement blancparquélaqué. Assis en cercle autour d’un petit carré de bois.
Réappropriation de la voix de salon.
Je les regarde tous, leurs voix semblent se détachées si rapidement de leur corps. Ne trouvant pas en moi ne serait-ce l’idée de participer de manière sonore à cette conversation. Les mots s’échappent si aisément de leur bouche. Je ne me rappelle plus comment les agencer pour qu’ils donnent sens. Mes amis sont comme des maisons, des huttes, plus ou moins solides, et leurs bouches sont les portes d’où sortent les habitants en file indienne, dansante et solennelle, pour se rejoindre sur la place du village et continuer à danser tous ensemble. Oui c’est une danse. Danse des mots. Danse qui s’accélère. Tourne tourne tourne tourne tourne. Jusqu’au déséquilibre. Est-ce lui le but de tout ce folklore? Le Déséquilibre. Lâcher-prise cérébrale. Tant d’acharnement pour pouvoir l’atteindre. Je les regarde danser avec leur voix plus que je ne les écoute.
S’ils sont les maisons, mes mots à moi se perdent entre les arbres. En constant déséquilibre sur le plancher mouvant de la forêt. Certains parviennent à regagner le village. Les plus forts, les plus sûrs, les plus empruntés. Les plus orientés. Les mots boussole. Les autres virevoltent avec les feuilles, grimpent aux arbres, s’écorchent dans les ronces et finissent par s’assoupir, joyeusement fatigués, contre la mousse fraîche qui recouvrent les troncs, les pieds enfouis sous le tapis d’aiguilles, le bout des doigts caressant la terre douce. Si douce. Douce comme une peau. Une peau neuve.
J’ai oublié les paroles du chant social. J’ai rêvé d’un autre champ où la voix est un vent. Pas toujours audible, mais toujours sensitif. Et chaque mot est un brin d’herbe. Caressé par le vent.
J’ai rêvé la forêt, bouillonnante sous le bétongoudron. Celui-là qui englouti la voix dans son écho, immense trou noir, caverne d’alibaba de pensées. Surgissantes et aspirées dans un seul et même temps, un seul et même espace.
À cet instant, dans ce salon, je me sens seule et avec, car je crois en un seul espace-temps commun, rassembleur, attributaire ; et je le ressens. Je le ressens physiquement, comme une petite pression trèstrèstrès légère, trèstrèstrès douce, mais trèstrèstrès présente. Comme un fin courant d’air que rien n'obstrue.