Anamorphose
L’œil rivé au judas, elle scrute le perron et son visiteur inattendu. Elle a horreur de cette vision déformée de la personne, une grosse tête qui prend la majeure partie du champ de vision et un petit corps en dessous, dans ce qui reste d’espace. Et pour peu que le visiteur s’approche trop près de la porte, vision cauchemardesque d’un œil, d’un nez ou d’une oreille en gros plan. Cette proximité physique entre les corps, bien que séparés par une porte, la rebute carrément.
Lui vient en tête que peut-être certaines personnes à sa place se délectent du spectacle un peu voyeuriste, de qui regarde sans être vu, matant les voisins, les voisines ou leurs invités. Elle se demande s’il existe un mot pour ce genre de penchant bizarre, note dans sa to-do liste mentale de chercher. Elle a le temps de toutes façons et on trouve tout sur Internet maintenant. Elle se dit alors que les Japonais ont forcément inventé un terme pour ça. Et peut-être même un mot pour ceux qui ont une aversion pour les anamorphoses, comme elle.
Sa divagation s’arrête net quand un second coup de sonnette retentit, la faisait sursauter. Merde. C’est qui, ce mec ? Elle a dû zapper un rendez vous, pour la chaudière ou la fibre. En même temps, il a l’air trop bien sapé pour un technicien. Un témoin de Jéhovah motivé peut-être. Elle a le temps, mais aucune envie de l’écouter déblatérer ses conneries, et l’envoyer bouler semble au dessus de ses forces. Un livreur ? Elle n'attend rien, rien ni personne d'ailleurs, dans sa petite vie lisse et terne.
Juste ne pas ouvrir, ne pas répondre et il finira bien par renoncer et partir.
Nouveau coup d’œil au judas. Le mec est toujours là. Malgré sa réticence, elle prend sur elle et l’observe un peu. Plutôt grand, la trentaine, le front dégarni, et quelque chose d’un peu taquin dans le demi sourire qu’elle distingue. Son visage lui rappelle de vagues souvenirs…
« Hey, Virginie, t’es là ? »
Mais putain, c’est lui ! Jérôme, son amour de jeunesse.











