#portraitofjason #1967 DIR #shirleyclarke CAST #jasonholliday #carllee #documentary #bio #blackandwhite DP #jerisopanen (à New York, New York) https://www.instagram.com/p/B3HvfMlDn2w/?igshid=1fxp4y1jnss6q

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"I said 'Something's burning'... And it was me" : "Portrait of Jason", de Shirley Clarke
C'est bien simple, on n’est pas loin de penser ici, comme Bergman, que Portrait of Jason de Shirley Clarke est le film le plus extraordinaire qu’on ait vu de notre vie. Il ne peut que passionner toute personne que le cinéma travaille tant il met en question son ontologie : la fiction comme jeu et comme invention de soi, le documentaire comme résistance et comme aveu, les promesses du vrai et les vertiges du faux, le sublime et le trivial de l'acteur, sa performance et sa fatigue, ce qu'il contrôle et ce qui lui échappe, que le film documente ou met en scène...
L'objet est pourtant très modeste : un samedi soir de décembre, en 1966, Shirley Clarke a filmé dans son appartement, au Chelsea Hotel, un homme qu'elle connaissait. Elle lui a demandé de se raconter face à sa caméra 16mm. Le tournage a duré douze heures, toute une nuit.
L’homme, Jason Holliday, est certes peu banal : noir, gay, prostitué, il a vécu un peu partout aux Etats-Unis, fait la bonne chez les riches, côtoyé musiciens et artistes, tenté de monter un numéro de cabaret, échoué en prison, en hôpital psychiatrique… Le récit désordonné de ses aventures commence vingt ans plus tôt, avec l’adoption de son nouveau nom. Aaron Payne, devenu Jason Holliday, peut enfin s’inventer la vie qui va avec ce nom, et San Francisco, capitale gay de l’avant-garde américaine, est le parfait endroit pour le faire. De là naissent l’histoire de Jason et la nature indécidable du film, un documentaire sur le personnage de fiction imaginé par Aaron Payne.
Jason Holliday est donc l’acteur parfait : libéré de son passé et de tout déterminisme, il joue sans cesse la vie qu’il se créée. Jamais le vers shakespearien « All the world’s a stage » n’aura été mieux incarné. D’autant que la société raciste dans laquelle il évolue ne le pousse qu’un peu plus à la ruse et à la mascarade. Jason joue la bonne et se régale de la bêtise et des bassesses de ses employeurs, chez qui il ne se rend qu’après avoir dûment fumé un joint – « so that by the time I hit these people, I would be ready for them ». Jason joue la folle inoffensive qui amuse la galerie, et fait son chemin – « As long as the white boy finds out that you don’t want to screw the white girl, then you’re in »…
Shirley Clarke, au-delà de l’idée de faire le portrait filmé de Jason, a pris une décision géniale : laisser le film à l’état apparent de rushes, avec les mises au point et le son courant entre le rechargement des bobines.
Première vertu de cette décision : on entend et on voit Jason se relâcher puis entrer en scène avec chaque prise. Sa performance et les effets des masques qu’il enfile successivement n’en sont que plus criants. Leur grandeur ne peut exister qu’à mesurer la facilité avec laquelle il attaque cet exercice d’introspection, d’improvisation et d’endurance, malgré les fissures de son personnage que ses éclats de rire menacent toujours de transformer en failles, et la fatigue que les joints et l’alcool consommés en abondance à l’écran ne cessent d’amplifier. On n’est pas loin de penser ici que Jason est aussi le plus grand acteur qui ait jamais existé.
Deuxième vertu de cette décision : confronter le spectateur à son besoin irrépressible de croire et, peut-être, l’en débarrasser. Le portrait n’est pas spontané. On entend hors champ les voix de Shirley Clarke et de son équipe qui aiguillonnent Jason par leurs questions et leurs indications. On se prend à avoir voulu penser qu’il se livrait là sans préparation. C’est le cas, en partie, mais Jason ressert aussi les histoires qu’on attend de lui. A la dernière bobine du film, deux hommes hors champ, que Jason semble connaître, le prennent violemment à partie, l’accusant de mentir minablement et de les avoir trahis. Si Jason a déjà menti et trahi, peut-être l’a-t-il fait encore tout au long du film ? La fin de la bobine arrive alors que Jason est effondré. Shirley Clarke annonce « The End ». A une question qu’elle lui pose, il répond d’une voix guillerette. Les attaques étaient donc feintes, à moins que Jason ne s’en fiche, malgré ses larmes, et ne s’en soit remis dans une pirouette – revient en mémoire ce qu’il disait plus tôt des rapports entre employeurs et employés : « It gets to be a joke sometimes as to who’s using who, you know ». Shirley Clarke le sait, parfaitement, qui affiche les duplicités et les manipulations, celles de Jason comme les siennes.
Le film nous laisse là, avec la certitude que le vrai et le faux n’ont aucune importance et que seule compte l’invention de soi, du monde, et d’une forme qui contienne à la fois quelque chose de leur splendeur et de leur petitesse.
Portrait of Jason, de Shirley Clarke, Etats-Unis, 1967, 105’, noir et blanc, avec Jason Holliday, sort en salles le 19 mars prochain dans la version restaurée par Milestone Films grâce aux Films du Camélia.