A l’heure où les Céline Sciama, Julia Ducournau et Justine Triet sont les fers de lance du cinéma féministe et progressiste français, la réalisatrice Coralie Fargeat s'affirme avec insolence sur la scène internationale avec The Substance, un “body-horror” décapant récompensé en 2024 à Cannes du prix du meilleur scénario.
Hollywood a aussi immédiatement détecté le potentiel d’une Coralie Fargeat n’ayant pas froid aux yeux, capable de s’affranchir d’une certaine forme d’intellectualisme bon teint, le plus souvent opportuniste, de tout ce cinéma (qui surfe sur la vague) metoo.
The substance va alors permettre à Demi Moore dont la carrière est en mode veille depuis un certain nombre d’années d’effectuer un retour au premier plan avec ce rôle qui entre en résonance avec son propre parcours à Hollywood. On peut déplorer que le film qui critique massivement le jeunisme, et ce de façon beaucoup plus originale que d'habitude, (nous y reviendrons) tombe dans ce même écueil en donnant à Demi le rôle d'une femme de 50 ans, alors qu'elle en a actuellement 62, mais soit!
Elisabeth Sparkle (Demi Moore, donc) star de cinéma reconvertie dans la télévision, anime une émission d’aérobic (qui évoque évidemment celle de Jane Fonda), se voit signifier sans ménagement qu'elle est trop usée, trop vue pour son rôle, alors qu’elle s’apprête à fêter son cinquantième anniversaire à l’antenne.
Les gros plans en mode sefie-déformant que la réalisatrice inflige à l’ex-beau gosse des années 1990 qui annonce la nouvelle à la star déchue, montrent que malgré les apparences bien trash, c'est l’humour reste qui le piment de cet opus. Mais il n’est pas l’unique substance de cette formule maléfique; le recours au vitriol n’est pas en reste, surtout pour viser les hommes, qui ne seront à aucun moment épargnés. C’est donc Dennis Quaid en charge d’expédier Elizabeth au placard, qui prendra massivement pour beaucoup d’hommes narcissiques de sa trempe. Il est absolument jouissif en producteur aussi rudimentaire dans son fonctionnement que cynique, autocentré et aveugle sur tout ce qui ne touche pas directement à ses intérêts financiers.
Un accident spectaculaire survient à la sortie de route d'Elisabeth déjà très atteinte après ce licenciement meurtrier. Elle découvre à l’hôpital une mystérieuse clef contenant la proposition d’une substance révolutionnaire pouvant lui offrir une version d’elle-même plus jeune, plus belle et plus parfaite. Après une (très) courte période d'hésitation, la tentation de prendre une revanche sur les insultes dues à son âge “rédhibitoire”, prend le dessus.
Une condition essentielle à la bonne marche du pacte dans lequel elle se lance avec un Faust dont on ne verra jamais le visage (évidemment), devient le cœur de l'intrigue : Elizabeth ne pourra accéder à cette version rêvée d'elle-même qu’une semaine sur deux. Le processus agit comme une sorte de garde alternée dont elle sera toujours la matrice; mais surtout, et tout est déjà dit par cette formule lapidaire : elle ne devra jamais oublier qu’elle et son clone rajeuni ne font qu’une.
Le tandem diabolique de la vieille et de sa version+++ rajeunie, se forme avec au-dessus de lui, l'épée de Damoclès qui les lie à la stricte observance de la règle de l'inséparabilité des deux versions d'une part et de leur alternance, d'autre part.
On est alors plongés au cœur de l'aspect d'emblée problématique du jeunisme et des velléités de rajeunissement en général. Toute tentative en ce sens, implique une division du sujet du fait qu’il déclare la guerre entre celui qu'il EST et celui qu'il VOUDRAIT ÊTRE. Ceci est assez évident, mais ce qui apparaît de façon moins flagrante, c’est que la guerre est également déclarée entre celui qu'IL N'EST PLUS, et celui qu'il s'imagine ÊTRE ENCORE. En effet, sur ce second aspect, la dichotomie du sujet est plus ambiguë, mais en réalité tout aussi flagrante : la mémoire de la sublime jeune femme qui joue Peau d’Ane, n'est-elle pas aujourd'hui le pire frein que rencontre Catherine Deneuve pour accepter de vieillir ? C'est de cette dialectique impossible entre passé et présent, mais aussi entre la réalité et l’imaginaire d'un soi hermétique aux marques de la vie, dont il est question dans ce scénario parfaitement mené.
The Substance se saisit du genre Body-Horror pour nous montrer les impasses inéluctables auquel conduit ce combat que la société nous pousse à mener à notre cops défendant : il est impossible de se séparer d'une partie de soi pour devenir quelqu'un d'autre. C'est à imaginer que l'on peut gagner contre notre propre peau, notre rythme cardiaque, nos articulations et nos bourrelets que l'on se jette à corps perdu dans un pari qui, comme au casino, restera toujours perdu d'avance. Et pour cause, l'image que nous avons de nous-mêmes, n'est pas que celle d'une enveloppe ; elle est, comme le disait Lacan, au cœur de l'unification de toutes nos représentations.
C'est dans l’image du corps que l’unité de la subjectivité prend forme. Le réel du corps marqué par le temps s’impose envers et contre tout subterfuge et il martèle en nous l’inéluctable, l’irréversible. Bien plus que l’alternance des jours et des nuits et tout autre mouvement mesurable du cosmos, ce sont nos dents, nos cheveux, et notre charpente qui marquent les saisons de notre vie. Tenter d’échapper à son corps, implique une dissociation de soi vouée à l’échec parce que toujours déjà rattrapée par l’impossibilité de se scinder en deux êtres distincts.
Pour nous mettre face à la radicalité de cette terrible leçon, Coralie Fargeat s’inspire tout-à-la fois du fameux Étrange cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson maintes fois porté à l’écran et du non moins fameux Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. Deux illustres références qu’elle “rajeunit” avec ingéniosité et décalage. L’innovation introduite étant que pour la première fois les deux versions du même personnage sont à la fois “la même personne” tout en étant complètement dissociées; la plus ancienne servant de nourrice à la progéniture qui la sublime dans une version idéale d’elle-même. C'est ainsi posée que l'originalité de la métaphore donne toute sa richesse et sa profondeur au propos.
Chirurgie esthétique bien sûr, mais aussi transhumanisme, et clones manipulables, toutes les versions de nos fantasmes passent sur le billard de cette brillante et cruelle analyse. Dans un appartement qui ressemble étrangement à une salle d'opération ou un laboratoire, nos rêves les plus fous tombent sous le bistouri d'un regard extra lucide qui dit l'impossibilité majeure de ces transformations tant désirées. Et c'est sous le prisme de l'alternance imposée ancienne version/nouvelle version que se révèlent nos failles et nos contradictions.
Il y a en chacun qui s'imagine pouvoir rajeunir, la détestation active de cette personne actuelle qu'il ou elle est devenue d'une part, en même temps que la détestation de celle qu'elle a été, et qu'elle voudrait retrouver, d'autre part. Et cette détestation réciproque ne peut aller qu'en augmentant à mesure où le subterfuge de rajeunissement devient efficace.
Plus le rajeunissement fonctionne, et en un certain sens il le peut, plus le rejet de l'inéluctable devient douloureux. Chercher à combattre le temps, revient en fait mathématiquement et proportionnellement à s'exposer aux pires souffrances de ce que nous restons “en alternance” avec cette façade. Le temps restera toujours partagé. Les heures de l’intime VS celles de l’apparence, celles du jour VS celles de la nuit; mais aussi, la vie avec et sans maquillage, avec et sans les fillers divers et multiples qui masqueront nos rides, avec et sans les interventions chirurgicales qui laisseront leurs cicatrices indélébiles.
De plus, non seulement ces interventions augmentent le rejet de la part qu'elles cachent plus ou moins bien, elles accentuent la perception de vieillissement, en marquant par leur présence si symptomatique les failles qu'elles sont censées couvrir. La raideur du Botox est désormais une marque disgracieuse plus visible encore que la disgrâce originelle cachée. La laideur présumée des rides ou celle du flasque de la peau, n'est sans aucune mesure avec la laideur d'un visage déformé, grimaçant et engoncé par les substances qui promettent la maitrise du temps.
Mais ce n'est pas tout, l'intervention transformation-déformation, est de nature à générer un vieillissement accéléré des tissus, dans un cercle vicieux que l'on a tous vu sur nos stars préférées. En effet, une fois que la peau a été distendue par les produits, plus aucun retour en arrière n’est possible. La dépendance grandissante à l'injection -qui était facultative au départ- devient injonction. Ce qui semblait être un choix, se transforme bientôt en obligation de combler en permanence la distorsion produite par les substances, EN PLUS du relâchement naturel liée au vieillissement. Ce cercle vicieux interminable, parfaitement figuré à l'écran, par une règle supplémentaire (complètement géniale) impliquée dans ce scénario, montre qu’à mesure que la nouvelle version se veut plus longtemps parfaite, le vieillissement de la matrice, s’accélère d’autant, jusqu’à produire un monstre, aussi difforme qu’effrayant.
Les effets du jeunisme et l’obsession de la perfection des apparences, sont dévastateurs relativement à la faille de plus en plus profonde que ces démarches imposent au sujet. La jeune et belle déteste la vieille qui devient de plus en laide, dont elle issue. Elle la renie et la refoule tout ce qu'elle peut, mais la marâtre-matrice qui reste maitresse à bord, finit par détester plus encore la progéniture aussi ingrate que belle, qu'elle est dans l’obligation d’alimenter quitte à vieillir plus vite encore. La référence à Rapunzel-Raiponce est juste parfaite, on pourrait encore longuement gloser sur la façon dont The Substance actualise aussi bien cette référence majeure.
La leçon, que dis-je, toutes les leçons sont aussi radicales que saisissantes. Tout n'avait pas encore été dit sur la question du jeunisme, et Coralie Fargeat nous donne à le ressentir dans un frisson aussi désagréable et dérangeant que hurlant d'une vérité assassine et monstrueuse. Mais elle n’oublie jamais le plaisir qu’elle se doit de donner au spectateur venu se distraire; qui attend aussi de se régaler de l'esthétique très particulière de ce film d'horreur. Pour cela, elle ne se prive pas de convoquer les grands réalisateurs qui ont dû forger sa cinéphilie auxquels elle rend hommage à plusieurs reprises. Stanley Kubrick et Stephen King, David Cronenberg pour l’ensemble de son œuvre et notamment celle des débuts, David Lynch ou Brian De Palma pour la scène finale.
Le film est parfaitement maîtrisé et notamment très équilibré dans l’importance qu’il donne à toutes les phases de l’intrigue. Certains ont fait la fine bouche reprochant à Coralie Fargeat d’exposer trop généreusement les formes de miss Qualley, altérant à leur yeux le message sur la masculinité toxique. La réalisatrice qui ne semble pas militante jusqu'au bout des doigts a sans doute estimé que le pauvre Dennis Quaid et tous ses acolytes avides de bénéfices, avaient assez donné de leur personne pour que le message soit clair. Et puis, elle fait peut être partie de celles qui osent encore remettre en question (voire accuser, quel courage!) la posture des femmes dans leurs obsessions et leurs contradictions patentes. J’y vois le plus grand bien d’un féminisme dont je me réclame bien davantage que ce féminisme qui milite pour faire des femmes les éternelles victimes de tout mais surtout de chacun.
La progression psychologique, anxiogène et oppressive de ce scénario implacable se fait crescendo, avec un final qui restera dans les mémoires. La conclusion relève presque d'un sentiment de parodie du genre, tant le curseur est volontairement placé à l'excès, mais il va de pair avec le processus et le mécanisme de plus en plus destructeur de la prise de substance. Le tout est admirablement bien mené (le prix à Cannes n'est pas volé) avec en plus d'un propos riche et profond, beaucoup de thématiques effleurées et développées en surface et en parallèle. On ne peut s'empêcher de sourire devant des détails superflus comme les casiers de livraison (façon Amazon Lockers) bien représentatifs des circuits de vente en ligne et des plans “unboxing” de chaque colis, très évocateurs de la sphère de l'influence.
Mais au paroxysme, la scène finale et le défilé du monstre qui est applaudit, n’est pas sans évoquer l’exhibition de toutes les monstruosités humaines dans leur monstration sur les réseaux, sous prétexte d’inclusion. Des milliers de like ovationnent les modes de vies les plus discutables (littéralement inconscients, dangereux ou détestables), jusqu’aux mensurations les plus difformes, en passant par les cicatrices les plus revulsantes. Le spectacle n’a même plus besoin d’être beau, pourvu qu’il fasse sensation.
Le choix du genre Body-Horror pour porter un tel propos, ne peut séduire tout le monde, il est profondément dérangeant et peut même virer au dégoût pour ceux qui n'en ont pas l'habitude. Mais il est parfaitement adapté à ce message cinglant et sanglant, voire sanguinolant de toutes parts.
NOTE 18/20 - Si ce conte met particulièrement mal à l’aise, c'est d'abord grâce à l’interprétation perturbante à souhait et sans concession de Demi Moore, qui retrouve ici un véritable grand rôle qui pourrait l’emmener jusqu’aux prochains Oscars. Ce malaise et même les trop longs moments de dégoût, sont au service de vérités qu’il est encore temps de faire exploser comme on voudrait parfois le faire face à des visages surgonflés aux substances.
La générosité du film déborde un peu mais, décomplexée par rapport aux totems du cinéma gore, mais cet excès reste en permanence justifié par un propos original, très fort, profondément juste et percutant. Pour les besoins de cette fable aussi grandiose qu'écœurante dans ce qu'elle dit et ce qu'elle montre, Fargeat crée de nouvelles images et assume un cinéma d’auteur et de divertissement qui éclabousse l’écran. Bravo.