Un homme, une femme, une chanson
Aujourd'hui, nous allons nous attacher à deux textes similaires par la forme et qui, d'une oreille distraite, pourraient s'apparenter dans le fond également. Sept ans séparent la sortie de « Bye bye » de Ménélik (1997) de celle de « Femme Like You » de K-maro (2004). Dans les deux cas, la chanson met en scène les répliques d'un couple hétérosexuel ; dans le premier cas, l'auditeur surprend une dispute entre les protagonistes, alors que, dans le second cas, ils reviennent avec tendresse sur les premiers pas de leur histoire amoureuse. Point commun principal des deux textes : l'importante présence de termes anglais, et ce dès le titre même. Un point important sépare les deux textes, qu'une écoute plus attentive permet d'éclairer : là où le premier, l'air de rien, est, en fait, constitué d'injonctions à ce qui est un « bon » couple (hétérosexuel, encore une fois ce n'est que supposé), le second se pare de subjectivité et s'envole dans le lyrisme en se détachant complètement de règles générales.
Commençons par nous attarder sur le texte de Ménélik, « Bye bye », dont, peut-être, vous fredonnez le refrain gaiement à sa mention seule. Les protagonistes ont, chacun.e, des répliques courtes. Le dialogue est évident par la forme : phrases interrogatives, exclamatives, interjections... On comprend vite qu'il s'agit bel et bien d'une altercation. Le texte agit en plusieurs temps : d'abord, une mise en situation Les deux personnages ont l'air à bout de nerfs l'un envers l'autre et, alors que le premier couplet succède à la première occurrence du refrain, menace incluse (« Reste cool bébé, sinon je te dirai bye bye »), permet de comprendre le contexte d'énonciation de la dispute. La chanson prend place au retour du soirée de l'homme, passablement « éméché », qui rentre vraisemblablement en retard au regard de ses promesses, ce qui semble récurrent. La femme paraît à cran et ses premières paroles sont assez agressives : « Où t'étais ? », « Ah ouais ! ».
Le champ lexical, péjoratif, du voyou se retrouve tout au long de la chanson, par les deux personnages : « voleur », « lascars », « bâtards », « horde de serpents », « mépris », ce qui renforce l'idée d'un échange interpersonnel hautement négatif et agressif. La femme y a principalement recours afin de qualifier son compagnon, qui, lui tente de l'adoucir avec des petits noms affectueux tels « chérie ». Ainsi, la dispute semble, au début du moins, asymétrique : le registre de discours de la femme se situe davantage dans la complainte et l'agressivité, là où celui de l'homme exprime l'étonnement et l'agacement léger.
Attardons-nous sur le refrain, qui comprend deux temps : d'abord l'assertion d'amour unique, « Tu es le/la seul/e qui m'aille », qui implique pour les deux protagonistes une obligation mutuelle de rester ensemble car, en dehors d'eux deux, aucun espoir de retrouver l'amour. Ils posent cependant une limite : « Reste cool bébé sinon je te dirai bye bye » Impératif et menace, les choses sont claires : alors qu'ils semblent essayer d'arranger leur situation, le point essentiel qui maintient leur couple uni est qu'ils sont leur seule option pour un couple, vraisemblablement. Cela pose l'idée d'un amour constitué d'une âme sœur unique qui nous voue au malheur si jamais on la perd. Ce refrain a une certaine portée universelle, en ce sens que cette théorie d'amour unique n'est pas remise en question, ni l'hypothèse, selon laquelle ils ne se conviennent pas tant que ça au vu de leurs disputes qui semblent récurrentes, avancée.
Les couplets suivants constituent des analepses où, pour le dire clairement, le couple lave son linge sale. Encore une menace, de la part de la femme, véritablement décrite comme une agressive sans cervelle : « Change d'attitude, Ou je sculpte un nouveau décor ». En effet, un autre point qui semble couler de source : la femme se montre nécessairement agressive là où l'homme est calme, posé, détendu. L'auditeur.ice pourrait être tenté.e de prendre parti pour l'homme, qui, au fond, n'a rien fait de mal à part sortir avec des amis, et ne le faisons-nous pas tous.tes ? L'attitude de la femme est exagérée par rapport à la situation ; les souvenirs qu'ils se jettent au visage permettent de comprendre un peu mieux pourquoi elle s'énerve à ce point.
Le refrain intervient une nouvelle fois, puis, soudain, l'homme s'énerve et ses propos deviennent inquiétants, pour ce qu'ils laissent transparaître de sa considération envers les femmes : « Ce qui me contrarie, c'est d'avoir trouvé la femme parfait : pas d'amis, pas de sorties, pas de fille au lit, pas d'envie, et accessoirement, pas de sexe aussi. Le bonheur ! Mais je rajouterais sur la notice, il faudrait pouvoir dégonfler après service ! », à quoi sa compagne, dont on commence à se demander ce qu'elle a bien pu trouver à un tel goujat, répond avec une bonhomie incroyable : « C'est un coup bas. »
Il enchaîne ainsi sa tirade d'insultes par de promptes excuses et un ordre d'être câliné : « Excuse-moi, mais, je t'en prie, prends-moi donc dans tes bras ! » Ce couplet, à bien des égards, pose question. En effet, la tirade s'ouvre sur une affirmation paradoxale : « Ce qui me contrarie, c'est d'avoir trouvé la femme parfaite ». Rencontrer « la femme parfaite » (ou : la personne parfaite), voilà qui aurait tendance, spontanément, à réveiller des sentiments et sensations positives. Or, cela est contrebalancé par la première partie de la phrase : le protagoniste s'affirme « contrarié » par cette rencontre pourtant « parfaite ». Paradoxe, ou attitude passive-agressive ? Nous aurions tendance à nous pencher sur la seconde option, quand on lit le reste de la salve... qui constitue en elle-même une accumulation d'injonctions : par l'antiphrase, l'homme mis en scène critique sa compagne en lui reprochant, en clair, d'avoir perdu sa liberté de mouvement depuis qu'ils sont en couple. Ses piques sont particulièrement mal reçues (et à raison), puisque sa compagne enchaîne avec l'ultime couplet : « Je me suis lassée, je suis cassée, j'en ai plus qu'assez ».
Les derniers mots de la chanson résonnent alors en boucle pendant qu'est répétée la dernière occurrence du refrain, « Bye bye ». Libre aux auditeur.ice.s d'interpréter : soit la porte ouverte avec « L'ardoise est chargée ; fissa, tu ferais bien de l'effacer », permettant d'espérer une issue favorable et une réconciliation, soit une rupture, un au revoir définitif. Cette chanson, impitoyable à bien des égards, est négative de bout en bout, jusqu'aux idées véhiculées par les propos des personnages en scène.
Passons au second texte, « Femme Like You », de K-maro. Il s'agit encore une fois d'un duo entre un homme et une femme. Fait notablement rare pour être souligné : le caractère hétérosexuel de la relation est caractérisé clairement, l'homme se qualifiant de « mec à dames ». Mais commençons par le début. La chanson s'ouvre sur un refrain, qui mêle des mots français et anglais. Le recours à l'anglais semble donner une touche plus tendre encore aux termes employés : « ta soul » (ton âme), « une femme/un homme like you » (une femme/un homme comme toi)... D'entrée de jeu, cette chanson relève du registre affectueux, contrairement au texte précédent qui mettait en scène une dispute. L'usage de « bad boy » se trouve même mélioratif : « Bad boy, tu sais que tu me plais ». En outre, le désir de l'être aimé s'exprime par un article indéfini : « un/une ». Ici, pas d'idée selon laquelle un seul amour et une seule relation sont possibles. Les deux protagonistes peuvent se déclamer leur amour, affranchis de cet impératif de rester ensemble car, séparés, point de salut.
Le champ lexical de la beauté permet d'appréhender davantage la tendresse entre les personnages : « belle », « sexy », « glamourous », « fabulous », « parfaite ». L'émotion et la joie sont donc pléthore dans le texte.
La musique est employée comme métaphore à l'intensité de leurs sentiments : « Quand tu chantes, j'oublie, j'ai plus le moindre souci » ; « Quand on est sur la scène et l'on brille sous la même étoile »... Cette dernière phrase n'est pas sans rappeler « L'amour brille sous les étoiles », extraite du dessin-animé Le Roi Lion (Disney, 1994), dont la version originale est interprétée par Elton John. Par la référence à un classique d'animation Disney, l'imaginaire tendre et affectueux du texte se trouve renforcé. Nous sommes cependant encore à la recherche des 20 000 francs gagnés par le « retour à la case départ » généré par « ce regard dans la face ».
Si la compagne du protagoniste principal (il est possible de supposer qu'il en est le principal quand le titre de la chanson est « Femme Like You » et non pas simplement « Like You » ; bien que les temps de paroles soient répartis à peu près équitablement, l'homme de la chanson tient une place prépondérante) est décrite comme générant autant de bien-être qu'une belle musique, pour un mélomane, il arrive aussi qu'elle soit objectivée : « Tu es un délice pour un mec à dames ». Cependant, l'analogie amour-musique tient la route jusqu'à l'ultime métaphore de leur rencontre, mise en scène comme la rencontre de deux artistes en spectacle.
« Tu es le seul/la seule qui m'aille » s'oppose ainsi à « Je veux un homme/une femme like you ». D'un côté, le caractère unique précisé par l'article défini semble enfermer les personnages dans une histoire qui ne leur convient plus ; de l'autre, un article indéfini souligne la joie de s'être trouvés. La hargne et un couple sur la fin d'un côté, la réjouissance et le bonheur de l'autre. Il en faut vraiment peu pour être heureux.