La nuit est tombée depuis longtemps et avec elle la pluie. Les gouttes nagent sur les vitres de la voiture, sur le toit et le capot aussi. Les échos de lumières rouges et vertes glissent. L’air frais me caresse le cou mettant en mouvement les mèches tombées sur mes épaules.
Sa fenêtre est un peu ouverte, assez pour que l’air rentre mais pas autant que les gouttes de pluie arrivent sur son visage, ou peut-être oui, je ne vois pas très bien.
Pendant un instant, la voiture s’arrête. Je tourne ma tête vers lui. Ses cheveux, son visage et son corps recouvrent une lumière rouge. Il est beau.
Je suis assise sur la place du passager. Je le préfère ainsi. Mes paupières sont lourdes et le bruit ambiant de la voiture chuchote dans mes oreilles, tout est si calme.
Comment suis-je arrivée à ça ?
Dans la radio passe « Ocean Eyes » doucement accordée par la pluie qui tapote tout autour. J’ai la chair de poule juste en regardant les lumières de la rue passer une à une. Les magasins fermés, les stations d’essence et les maisons endormies. Il conduit en silence.
Je crois qu’il aime la pluie même si elle n’est pas rare là où on vit. Je décide de ne pas parler, ce n’est pas nécessaire et puis je ne trouve plus de force. Je laisse mes paupières tomber. C’est comme si elles se fermaient à clef, il était impossible de les rouvrir même si l'agréable vue sur le flou qui coule sur la vitre m’apaisait depuis mon plus jeune âge. Je m’enfonce plus fort dans le siège et je sens mes muscles se desserrer.
Je m’endors avant que la chanson n'ait le temps de se terminer
La porte se ferme derrière moi avec un doux clac. L’odeur de vieux livres et de bois remplit mes narines. La salle d’entrée est silencieuse et assez vide. Quelques personnes sont assises parci-parlà dans la section de la bibliothèque. Je passe lentement entre les rayons, mes doigts courent sur les dos des livres. J’avance jusqu’au rayon des tragédies.
Lorsque j’arrive près de Socrate, avec mon index droit je commence à chercher quelque chose d’intéressant.
Je m’arrête entre Molière et Shakespeare. Bizarrement les livres dans cette section ne sont pas rangés alphabétiquement. Sûrement quelqu’un n’a pas voulu faire un effort de les ranger correctement. Mes yeux recherchent Hamlet et après un moment il se retrouve dans mes deux mains. Je l’ouvre automatiquement à l’Acte |||, scène 1 et sous mon souffle je récite doucement :
-/Être, ou ne pas être : telle est la question. Y a-t-il pour l’âme plus de noblesse à endurer les coups et les revers d’une injurieuse fortune, ou à s'armer contre elle pour mettre frein à une marée de douleurs ?/
-/Mourir... dormir, c’est tout,/ une voix derrière mon oreille continue à réciter et moi je sens mon cœur tomber à mes pieds. Je sursaute sur le côté et je ne peux pas m’empêcher de pousser un cri, heureusement étouffé par ma main. Le livre se retrouve sur ma poitrine, pressé par mes bras. Lorsque je me retourne je vois son visage.
C’est Ethan. Il a un sourire d’une oreille à l’autre, il trouve ça marrant, ce bouffon.
Je sors un soupir offusqué et je lui donne un coup dans son bras gauche, il porte une veste rétro rouge, elle fait du bruit quand il se déplace.
-/Calmer enfin, dit-on, dans le sommeil les affreux battements du cœur/, il continue à réciter, toujours avec un sourire.
Il s’avance vers moi, les bras légèrement ouverts et les genoux pliés on dirait il est en train de chasser les moutons après leurs fugues.
Non, on dirait plutôt un loup se moquant de sa proie.
Je ne veux pas être sa proie.
Je recule sans réfléchir.
-/Comment tu fais pour le connaître par cœur ?, /j’essaie de lui changer les idées parce que cette situation me met mal à l’aise mais aussi me donnerais envie d’éclater de rire, si seulement ce n’était pas une bibliothèque.
Mon plan a échoué, Il m’écoute même pas. Je grimace à cette pensée. Il va continuer ses délires.
-/; quelle conclusion des maux héréditaires serait plus dévotement souhaitée ?/, Il finit de réciter lorsqu’il se trouve tout près de moi. Il me semble que d’un coup mes poumons cessent de fonctionner, j’ai chaud. Lorsqu’il est si près,c’est vrai qu’il ressemble à Hamlet, du moins celui que je m’imaginais. De plus, il a la même pilosité faciale, je ne peux pas m’empêcher de glousser doucement à cette remarque
Il me sourit en retour et mets son avant bras au-dessus de ma tête.
pitié, je pense, pourquoi il doit toujours faire son coquin?, je pourais bien le repousser mais j’ai decider de jouer son jeu, après tout, la vie n’est-elle pas une pièce de théâtre ?
-/J’ai pris des cours de théâtre quand j’étais petit, ce passage est resté gravé dans ma cervelle à jamais.,/ il répond à ma question de toutes à l’heure. Ça alors, il m’écoutait donc vraiment. Je le regarde encore quelques secondes, il est un peu plus grand que moi. Ses cheveux sont mis longs et un peu ondulés, il a aussi une boucle d’oreille, je ne l’avais pas remarqué , ça doit être récent.
Il a laissé un espace à ma droite, une chance d’évasion. Avec un air théâtral et exagéré je plis mes jambes et je me libère de sa présence. Dos à lui, j’entrelace mes mains pâles et je lui demande.
-/Eden m’a dit que tu travaillais ici pour de bon et que tu t’es fais viré du taf principal, c’est vrai ?/,je me retourne à moitié et je le regarde.
Il se redresse et ajuste sa casquette mise à l’envers, il pourrait l’enlever, c’est malpoli.
-/Depuis deux mois, oui. /,il me répond un peu gêner. Je lui lance un regard curieux et je me penche un peu en avant:
-/On est si gêné que ça ?/,dis-je avec un sourire moqueur.Il me répond par un soupir et repousse ma tête jusqu’à ce que je me redresse.
-/Bon, tu fais quoi là ?/
-/J’me promène. J’évite aussi de me faire espionner/.
-/Ça n’a visiblement pas marché,hein ?/
On partage un rire et la conversation s’efface d’un coup. Le sentiment gênant rampe à nouveau vers mes pieds. C’est bizarre d’habitude je ne me sens pas si nerveuse que ça avec les gens. Heureusement, Ethan brise le silence:
-/J’vais me chercher un café, tu veux quelques choses ?/ , sans que j’aie le temps de lui dire quel type de café j’aimerais qu’il me prenne, il est déjà à la fin du couloir. J’arrive a lire l’ecriture sur sa casquette lorsqu’il à le dos tourné avant qu’il disparesse derrière les massives étagères en bois
« In dog years, I’m dead », pas mal.
Je me retrouve seule et un peu incertaine de quoi faire maintenant.
Je décide de chercher quelques beaux livres dans le rayon d’à côté et je me dirige vers la salle commune de la bibliothèque. Je choisi de m’installer au fond, les grandes fenêtres laissent passer la lumière qui éclaire le côté droit de la table.
Je depose la pile de livres qui s’intitulent comme ça, suivant l’ordre dans le quel je les ai pris :
« La cuisine et les épices du Moyen-Âge. », « Guide de couture selon Mamie Grindersgärd. », « Paniers fait maison et comment les décorer.» et « Photographies du temps n14: Les placards médiévaux. »
Je me plonge dans la lecture. Le soleil me chauffe partiellement le visage. Les photos du romarin et de la cannelle me font rêver. J’imagine que je suis dans une cuisine médiévale. Dans l’air flottent les odeurs d’épices et de légumes. Au fin fond de la cuisine quelqun’un mijote une soupe aromatisée aux herbes fraîchement récoltées du jardin. Sur la table à manger se trouve un panier fait à main, rempli de fleurs et de quelques brindilles d’arbres. Il y a aussi des bougies blanches au milieu. Il s’agit sûrement d’une décoration.
En dessous d’un tiroir se trouvent quelques bouteilles de vin et d’hydromel. Il y a aussi deux petites bouteilles de lait, qui sait d’où proviennent-elles ?
Tout est fait de bois ; le sol, les murs, le plafond, sauf la cheminée de laquelle proviennent les doux craquements de feu. En haut de celle-ci, se trouvent une collection de bougies et de livres anciens. Sur les étagères de la cuisine il y a de nombreux petits pots en verre contenant des poudres d’épices et les ingrédients secrets afin de produire des repas de qualité.
Mon rêve se brise l’orsqu’une main depose une boisson chaude devant moi. Je frétille mes cils deux fois avant de lever les yeux pour rejoindre celles d’Ethan. Ses yeux verts vont bien avec ses cheveux noirs. Tout s’accorde parfaitement, comme dans les photographies sous mes mains.
Je bredouille un merci et il s’assit en face de moi. Il prend une gorgée de son café et moi je prends le mien entre mes deux mains. Le goût de cannelle et de caramel se verse sur ma langue et la boisson est si bonne qu’un bruit de satisfaction sort de ma bouche.
Je retire le mug en papier de mes lèvres et je continue à tourner les pages du beau livre sur la photographie.
Je sens un mouvement en face de moi et lorsque je lève mes yeux à nouveau je vois qu’il tend son bras vers moi.
-/Passe j’vais goûter./, il m’explique.
Je lui passe mon café et j’ai l’intention de retourner à la lecture mais il continue à me fixer dans les yeux. Lentement il pose le mug sur ses lèvres et prend une gorgée, tout en gardant le contact visuel. Il le dépose devant moi et mords ses lèvres de telle façon qu’elles disparaissent et réapparaissent après un moment. Je remplis mes poumons d’air parceque visiblement aujourd’hui j’ai du mal à respirer.
/C’est quoi son problème/, je me demande, /à quoi il joue aujourd’hui ?/
Je le vise avec un air confus mais je ne dis rien et je continue à tourner les pages. Dans mon champ de vision je vois qu’il a aussi un livre avec lui. J’ai envie de lui demander pourquoi il ne travaille pas mais je ne veux pas sembler malpolie, après tout ce n’est pas comme si je n’aimais pas sa présence.
Le temps passe et nous nous tenons compagnie en silence. Aucun de nous ne parles, tous les deux avec un nez entre les deux pages du livre. C’est bête mais j’ose plus toucher au café. Ethan prend quelques gorgée toutes les 5 minutes du sien et moi je n’y touche pas. Je suis énervée sur moi-même , /quelle gamine/, je me lance dans les pensées.
Le claquement de la porte qui s’ouvre me fait sursauter, décidément ce n’est pas mon jour. J’entends le bruit des pas qui s’intensifient et ensuite une voix que je reconnaîtrais même dans le noir.
-/Coucou mes pépettes./, lance Eden et s’assit à côté d’Ethan, /Que faites vous ici ?/, il monte un sourcil et mets son bras gauche sur l’épaule du garçon avec la casquette.
-/On était en train de s’embrasser entre les rayons mais comme tu peux voir on a décidé de s’éduquer un peu./
Je fais un déplacement de 180 degrés avec mes yeux et je ne réponds même pas.
-/Et vous n’avez même pas pris un café pour moi ?/, répond-t-il avec un air choqué. Il tend son bras droit, choppe mon mug d’en face et prend une gorgée. Ethan et moi partageons une grimace silencieuse.
-/Qu’est-ce qu’il y a, pourquoi vous grimacez comme ça./,demande Eden en regardant d’abord moi et ensuite Ethan
-/Mec, tu viens de m’embrasser/, répond-t-il comme s’il s’agissait d’une affaire grave
-/Hein?/
-/J’ai bu dans dedans, mec.
« Indirect kiss »/, il poursuit.
-/Oh./
Je secoue ma tête en désapprobation et je retourne à ma lecture.Eden me demande si j’ai bu après Ethan et jai de nouveau désapprouvé sans le regarder.
/Ce sont des histoires d’enfants/, je me dis , même si je ne suis pas plus différente qu’eux.
Les garçons continuent à discuter doucement pendant que moi je termine de feuilleter le dernier livre. Le soleil maintenant caché derrière les nuages, brille moins fort et je commence à avoir le sommeil. Malgré tout je sens un mépris pour le café devant moi.Je dis au garçons qu’il peuvent le finir et que j’vais remettre les livres à leurs places.Ethan me fixe avec un sourire caché dans les coins de ses lèvres et je sens qu’il se moque de moi.
/Sait-il que je n’ai pas encore..?/,je me demande pendant que je remets le livre sur la photographie et celui sur la cuisine médiévale entre les autres.,/Non,ce n’est pas si flag que ça.Du moins j’espère que ça ne l’est pas./. Je regarde à droite et à gauche si personne ne me regarde et je me frappe les deux joues.
/Remets toi en place,Eve./, je me chuchote doucement et je rejoins les garçons à la table
Visiblement quelque chose ne va pas.Eden a l’air mécontent et mordille ses lèvres pendant que Ethan ne le quitte pas des yeux avec un visage ferme.
/Quelque chose ne va pas ?/,ma voix trahit mon inquiétude.
Avec Eden je sais me montrer vulnérable mais lorsqu’il s’agit d’Ethan j’ai une sorte de blocage, je ne veux pas qu’il me traite de façon condescendante. Des fois j’ai envie de le pousser contre un mur et lui enlever ce sourire de ses lèvres.
/Mais de quelle façon ?/
, une voix raisonne dans ma tête et je me pince le cou en réponse, je n’ai pas besoin de ses remarques stupides.
-/Rien,on n’est juste pas d’accord sur le type de musique qu’on aimerait bien mettre à la soirée/, me répond Ethan, il ne me regarde toujours pas, /hein,Eden ?/
-/À la soirée ?Vous faites une soirée ?/, aucun des deux ne me répond, je commence à me sentir ignorée. Que s’est-il passé quand je n’étais pas là ?
-/Oui./, Il répond à Ethan sèchement après un moment d’hésitation.
Je les regarde encore un moment et je prends une grosse inspiration. Je prends mon sac que j’ai laissé sur la table et je le passe par mon épaule gauche. Ils ne parlent plus, l’ambiance est totalement morte. Je me remets à l’endroit où je les ai trouvé et je leur affirme ceci :
-/Bon. J’vais aller. Vous réglez ça entre vous deux./
-/Je t’accompagne./, ils répondent en chœur. Tous les deux se sont levé à une vitesse immédiate.
Je les regarde encore plus perdue.
/Bon sang, qu’est-ce qu’il leur arrive ?/
-/J’vais prendre mon temps,vous rester ici./, Je pousse tout les deux à s’asseoir.,/Je ne sais pas ce qui s’est passé mais j’suis sûre que ce n’est pas là peine d’en venir à là. Vous pouvez bien mettre la première chanson choisie par l’un et la deuxième par l’autre../,j’essaie de les apaiser mais cela ne produit aucun effet
-/T’en fais pas on va trouver un moyen/, Eden me regarde avec un sourire rassurant et ensuite il le perd lorsqu’il retourne son visage vers Ethan, /J’abandonne pas facilement./
Je les méprise tous les deux, ils se comportent comme des enfants. Je les salue et je sors de la bibliothèque. L’air est froid et je sens les frisons recouvrir ma peau. Je renferme ma veste grise et je regrette de ne pas m’avoir habillé plus chaudement aujourd’hui. Avec un esprit toujours troublé je tourne dans la rue d’à côté.