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Matthias & Maxime, portrait de deux jeunes-hommes en feu
« Nous avons parfois le sentiment de ne pas être celui que nous sommes, de jouer un rôle, d’être en marge de notre propre vie, sans y adhérer, comme si un souffle d’air passait toujours entre le monde et nous, un voile de brouillard qui le rend flou, sans saveur, sans goût. Ce monde là n’est pas fait pour nous, nous ne pouvons pas nous en contenter. On ne saurait pas dire pourquoi, on le pressent simplement, on ressent un malaise et une honte à l’idée de nous fondre dans cette vie. On est agité, instable, inquiet. On ressent un manque, une insatisfaction, une tension intérieure s’intensifie d’une manière si pressante qu’il devient nécessaire de rompre avec celui qu’on a été. » Par heureuse coïncidence, je lisais Rupture(s), de Claire Marin, quand j’ai vu Matthias et Maxime pour la première fois. On peut rencontrer un film. Je veux dire, comme on rencontre un être humain qui nous bouleverse. On se fait traverser précisément à l’endroit de nos doutes et de nos obsessions. Cela fait mal puis très chaud. On vient de se faire happer, pas uniquement par affinité esthétique et thématique.
Depuis, j’y pense chaque jour. Je veux comprendre. J’en parle comme d’un rendez-vous, je crois que c’en était vraiment un. J’ai énormément de gratitude pour Xavier Dolan, pour la saveur et la joie que diffusent ses dialogues. Pour la beauté de certains plans à travers une fenêtre ou dans les profondeurs d’un lac, pour les détails cachés en arrière plan comme autant de strates de lecture. J’ai énormément de gratitude pour la subtilité avec laquelle il arrive à jouer un être marqué dans la chair mais sublimé par le stigmate.
Aux côtés de Matthias et Maxime, je me suis blottie dans les punchlines de potes, l’humour, les références à la pop culture, les chansons fébriles qui composent la b-o. J’ai ri avec tendresse de cette bande d’amis hyper-tactiles et bavards, qui n’arrivent jamais à parler au cœur des choses. Je me suis sentie en proximité de ces jeunes trentenaires un peu enfantins et fort heureusement maladroits avec la virilité. J’ai contemplé les routes du Québec, les couleurs chaudes du début de l’automne, le sépia des fins de soirée. Bougies, lumière tamisée, capsules de bières et cendriers pleins en guise de nature morte. J’ai été percutée par les ruptures de ton. Ce long silence qui arrive au tiers du film, qui vient triturer en nous ce qu’il faudrait déborder et crier, mais qu’on ne peut que contenir.
J’ai passé tout un week-end avec ce film puis, au bout de cinq génériques de fin, j’ai eu besoin de faire un geste. Il fallait quelque chose d’assez ritualisé et sacré, un tatouage. Logical Family en caractères d’imprimerie sur le bras droit. (Je pense que tu peux comprendre ce truc du tatouage). Une manière de froisser la photo de famille qui nargue sur le frigo, de laisser l’asphyxie derrière moi.
Je pense que tu peux aussi comprendre ce truc de l’asphyxie, toi qui laisse ton personnage principal se liquéfier et perdre pieds, littéralement submergé par trop de fulgurance. Alors on suit Matthias qui se perd. Qui se crame. On l’observe vaciller sur un matelas à eau, plonger dans des profondeurs limpides et nager jusqu’à l’épuisement. On partage ses obsessions hallucinées, ses regards en biais, le prix que lui coute son costume et son masque de jeune avocat en vogue. On l’observe s’éteindre, blêmir, les yeux dans le vague.
On l’entend, l’avocat à la parfaite maitrise du vocabulaire, perdre sa langue, bafouiller, se confondre en lapsus et en incapacité à prononcer un discours sensible. En incapacité à dire au revoir.
C’est dans ce déni aliénant que la tension s’installe. Dans l’incapacité totale de Matthias à réfléchir ou verbaliser ce qui le hante et l’anime.
Mais la tension c’est aussi le désir. Et c’est par Maxime que le désir vient.
Maxime, c’est ce personnage second et néanmoins central, observé à son insu derrière la fenêtre d’une chambre, fantasmé derrière une vitrine, filmé a travers les miroirs qui le blessent. (Je ne montre pas ton visage mais de ton cœur le désir). Une tache de naissance lui balafre la joue et dit beaucoup de ses yeux baissés, des sweets à capuche qui lui dévorent le visage, de sa gentillesse et de son trop grand sens du compromis.
C’est l’ami d’enfance que Matthias dessinait à la maternelle, celui qu’il a peut-être embrassé une fois au secondaire, mais bon il ne se souvient plus. C’est le complice du quotidien, celui avec qui il va au sport toutes les semaines, avec qui il a dormir des tas de fois, mais qui, d’un coup, déclenche des insomnies. C’est surtout celui qui pousse Matthias hors de lui - tellement que ce dernier en viens aux mains et aux insultes - qui le force à muer, à se risquer loin du confort des faux-semblants.
Matthias et Maxime est un film à miroirs, c’est aussi un film en miroir. Comme on souffle le chaud et le froid, il y a le brun et le blond, le bleu et le rouge qui, à l’image de l’affiche du film, se confondent et se complètent. Barman la nuit, Maxime est trop occupé par sa mère toxico pour s’offrir le luxe d’une carrière ou d’une vie sentimentale. Il porte comme un fardeau sa loyauté toxique à sa famille, suinte de sang, de larmes et d’écorchures. Matthias, lui, est le gendre idéal aux chemises fraichement repassées et au sourire figé. Il a un poste à responsabilités, une famille aisée et une relation de couple pourvue d’autant d’aspérités qu’une maison témoin. Depuis qu’il a embrassé Maxime pour de faux, le monde autour de lui est un larsen permanent.
Il faut parler de ces masculinités-là. Celles qui ont été élevées avec une pénurie de mots pour les relations intimes, qui sont à la peine mais qui, quand même, vont oser un geste pour craquer le système. Surtout, il faut parler de Maxime. De la violence de classe qu’il endure avec lassitude. De ses yeux fermés sur l’unique photo de famille qu’il possède. Il ne s’est pas encore vu vraiment.
“Il est temps de prendre soin de soi” l’implore une de ses mères de substitution. Dans quelques jours justement, il va tout plaquer pour partir en Australie, loin du placard sous l’escalier. Peut-être. Il n’a plus qu’à faire une valise. Mais le voyage qui devrait lui rendre sa liberté a aussi un goût de fuite. Les jours avant le départ s’égrainent, comme un compte à rebours cruel. Il faudrait qu’il se passe quelque chose.
Dans Matthias et Maxime, l’asphyxie guette mais ne gagne pas. Dans la buanderie au fond de l’appartement, le désir la vainc par KO. Un couloir d’appartement devient le plus beau des jeux de pistes. L’un cherche l’autre et sait qu’il est attendu. Les portes s’ouvrent sur du vide qui exacerbe la tension. Il faut chercher encore. La lumière vacille. L’alcool fait le souffle court et les mains tremblantes. Un verrou se ferme et Xavier Dolan nous offre un moment de grâce. Quatre minutes d’extase où Song of Zula se mêle au plus intense, au plus douloureux et au plus nécessaire des baisers.
Some say love is a burning thing / That it makes a fiery ring. Une pluie battante contre le brasier d’une étreinte. Le portrait de deux jeunes-hommes en feu.
Que peut-on faire après ça ? Reprendre son souffle, se recomposer un visage social, se cramer vraiment cette fois ? Vodka ou mélanges rien ne sera assez fort. So honey I am now, some broken thing… And I'm racing out on the desert plains all night.
Apprécier la brûlure de la neige sur les larmes. Courir dans Montréal pour ne plus penser, ou pour trop bien se rappeler ce qu’on fuit. Tourner la page sur ce qui fait battre le cœur, ou baisser la garde et être à l’heure au rendez-vous.
Choisir de basculer en soi.
#matthiasetmaxime #xavierdolan https://www.instagram.com/p/B3ZijsdJIwP/?igshid=1jyh16wc5vina
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