Comment les musulmanes de la région vivent le ramadan ?
Le Conseil français du culte musulman (CFCM), à l’issue d’une cérémonie qui fixe le début du mois de jeûne, de partage et de prière, a annoncé mardi 15 mai au soir que le ramadan commencerait ce jeudi 17 mai en France.
Dans le calendrier musulman, ce mois de ramadan dure 29 ou 30 jours. Le début du mois de jeûne est déterminé par l’observation visuelle du premier croissant de lune (Al Hilal) au soir de la dernière nuit du mois de Châabane (8e mois du calendrier musulman). Si le croissant est visible, le ramadan durera 29 jours, s’il est caché par les nuages, alors les fidèles jeûneront 30 jours.
Des milliers de musulmans entament donc aujourd’hui le jeûne du ramadan. Une période sacrée pendant laquelle il est interdit de manger, boire, fumer et d’avoir des relations sexuelles de l’aube au crépuscule. A Lille, cette première journée, durera de 5h57 à 21h32.
Mais quelle est la place des femmes dans tout cela ? Je me suis donc intéréssée aux musulmanes de notre région. Rencontre.
"Une occasion de se retrouver en famille”
Farida, 52 ans, est d’origine marocaine, elle habite en France depuis 35 ans, plus précisément à Croix. Pour elle qui est pratiquante et très attachée à la tradition, le ramadan a une dimension sociale et conviviale. Mère de famille nombreuse, la rupture du jeûne (le ftour) est surtout « l’occasion de rassembler toute la famille ». « Mes enfants et petits-enfants (sauf ceux qui résident à l’étranger) viennent tous les jours à la maison pour partager le repas. […] En même temps ils savent que maman cuisine bien ! »
Farida m’explique ensuite que cela ne la dérange pas, elle ne travaille plus et a donc plus de temps que ses filles ou ses belles-filles qui elles travaillent et ont des journées bien remplies. De plus, il y a quelques années, Farida était gérante d’une pâtisserie-traiteur orientale. Donc les grandes quantités ne lui font pas peur. Elle a également l’habitude de passer plusieurs heures dans sa cuisine.
Elle attend toujours le ramadan avec impatience car ce mois de jeûne est pour elle « l’occasion de se remettre en phase avec sa foi et de se purifier ». Elle m’avoue aussi que les premiers jours sont très durs, surtout en France car nous ne sommes pas dans un pays musulman et il y a beaucoup de tentations. « Comme je ne travaille pas, je sors le moins possible pour ne pas être tentée ». Elle m’explique également que les 3 ou 4 premiers jours, les migraines et la fatigue sont difficiles à supporter. « Mais il faut faire avec, la vie continue ».
Une journée type pour Farida en ce mois de jeûne c’est quoi ?
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, je ne fais pas la grasse matinée car j’ai certains de mes petits-enfants à déposer à l’école ! Parfois, même il faut faire les petits déjeuners car ils ont passés la nuit chez moi. La matinée passe très très vite. Je mets de l’ordre à la maison et c’est déjà l’heure d’aller récupérer les petits qui ne restent pas manger à la cantine. J’avoue, les premiers jours, j’essaie de m’économiser sinon mon corps ne suivra pas !
D’un jour à l’autre, les après-midi sont souvent identiques.
Il faut commencer par la préparation de la soupe (l’harira ou la chorba) car c’est ce qui prend le plus de temps. Chez moi, c’est toujours l’harira car c’est plus consistant. Et, un ramadan sans soupe n’est pas un vrai ramadan ! J’en prépare souvent de grandes quantités car premièrement nous sommes nombreux et deuxièmement, s’il m’en reste je peux la resservir le lendemain.
Ensuite j’enchaîne avec un tajine de viande ou de poisson. Chez moi ils sont plus amateur de viande, alors le poisson, c’est pas trop souvent. Puis les bricks fourrées, le pain, la pâte à crêpe (les mille-trous comme chez nous au Maroc) et le melloui que je cuit juste avant l’heure du ftour. Lorsqu’on est un peu plus avancé dans le mois de jeûne, et donc un peu moins fatiguée, je fais des pâtisseries orientales (cornes de gazelles, chebakia, etc.), mais au début comme aujourd’hui, je tape dans les réserves si j’ai été prévoyante ou alors je les achètes. Cette année, j’ai eu le temps de les préparer à l’avance et ces dix derniers jours j’ai fais des pâtisseries tous les après-midi.
La chose à ne surtout pas oublier : mettre les boissons au frais, sinon c’est la catastrophe ! Eau, jus de fruits, sodas et lait, il m’arrive aussi de faire des smoothies à base de lait et de fruits de saison qui ont beaucoup de succès. Les mois de ramadan le frigo n’est jamais assez grand !
En fin d’après midi, arrive le coup de fatigue. J’essaye de me reposer un peu mais souvent cela coïncide avec la sortie des classes et les enfants n’ont pas toujours conscience qu’il est dur pour nous de jeûner. Les premiers jours, comme ce soir, ils feront leurs devoirs seuls ou avec l’aide des plus grands car je ne serais pas en état !
Trente minutes avant le ftour, c’est la dernière ligne droite. Elle dresse la table et fait cuire les préparations de dernière minute. Dates, salades, biscuits, oeufs durs et autres spécialités prennent place avant d’être rejointes par les boissons fraîches et la soupe brûlante.
« Souvent lorsqu’on peu enfin passer à table, je n’ai plus faim ! » conclura Farida « Du coup, je picore à droite à gauche tout en servant les plats à mes proches. » Son dernier conseil : « Ne pas manger trop vite, car contrairement à ce qu’on pourrait croire, après une journée de privation, l’estomac se rempli très vite. »
"Pour les hommes c’est relax !”
Latifa, 63 ans, de Marcq-en-Baroeul, elle aussi est très famille. Ses enfants ne sont plus dans la région, par conséquent, elle est seule avec son mari. Elle a toujours fait le ramadan et ne peut s’empêcher de faire des quantités astronomiques. Du coup, elle invite tout le monde. Amis, voisins, connaissances… Même moi j’ai eu droit à mon : « Passe ce week-end si t’as le temps ! »
Pour elle, il faut que la rupture du jeûne soit joyeuse et conviviale même si les fin de mois sont difficiles. Tout est fait main. Hors de question d’acheter de la soupe en sachet comme le font certains jeunes. « Je comprends, ils n’ont pas de temps, les femmes travaillent et ont des vies bien chargées […] elles sont les bienvenue chez moi » annonce-t-elle dans un éclat de rire.
Latifa aime le mois de ramadan pour son côté festif même, si elle reconnait qu’hommes et femmes ne vivent pas le même mois. De son point de vue, pour les hommes « c’est cool, ils ont le temps de se reposer », quant aux femmes, elles sont quasiment toute la journée dans la cuisine, elles assurent le quotidien, les enfants, les préparations, les invités… c’est parfois fatiguant. « Heureusement ça ne dure qu’un mois ! »
Et dans un pays musulman ?
M’Barka, 55 ans, elle vit à Meknés au Maroc. Elle vit un tout autre ramadan. Ingénieur agricole, elle a une activité salariée mais reconnait que dans un pays musulman c’est tout à fait différent. Le ramadan fait parti de son quotidien même si elle n’est pas une fervente pratiquante.
Au Maroc, les horaires de travail sont adaptés. « On fait l’horaire continu (8h à 13h). Du coup c’est plus facile. » Elle m’explique également que même s’il fait plus chaud (surtout lorsque le ramadan tombe les mois du printemps ou d’été comme ces 3 dernières années), il y a beaucoup moins de tentations qu’en Europe. « Ici les boutiques sont fermées en journée, on vit la nuit. Et si une personne ne souhaite pas faire ramadan en général elle mange chez elle, à l’abri des regards. Pas en pleine rue comme chez vous. »
Pour elle aussi le mois de jeûne est un mois de partage. « Je passe une bonne partie de mes nuits à discuter avec mes enfants à l’étranger (un fils en Belgique et une fille en Allemagne) ou mon frère en région lilloise. » Elle reconnaît qu’elle aimerait pouvoir faire de grandes tablées tous les soirs mais en travaillant c’est difficile. Par conséquent, avec ses frères et soeurs qui habitent également Meknès, elle fait un roulement. « Parfois chez l’un, parfois chez l’autre et tout le monde met la main à la pâte. »
M’barka ajoute, que pour elle, les douze premiers jours sont terribles. Elle a souvent de très fortes migraines. « Souvent lorsqu’il est l’heure de manger, je n’y arrive pas ! Je grignote plus que je ne mange ! »
Pour elle le ramadan est un mois long. Ce qu’elle préfère, c’est l’après ramadan et plus précisément la fête de l’Aïd (70 jours après la fin du ramadan). « Cette fête représente plus le partage, on offre et on reçoit des pâtisseries de la part de notre entourage ». Souvent pour cette fête, tous ses frères et soeurs s’arrangent pour se retrouver en un seul et même endroit afin de fêter l’Aïd.
« A cette période on ne jeûne pas. Il m’est donc plus facile de me lancer dans des pâtisseries plus élaborées comme on le fait pour les mariages ou les baptêmes »
Néanmoins, elle terminera en me donnant son trio gagnant pour un ramadan réussi avec ses plats préférés : Harira avec léger filet de citron, tajine de poisson au four et melloui nature ou pimenté.