Je crois que je suis un peu in love de Sara Baume.
J’ai lu son dernier (deuxième) roman, Ligne de fuite, avec enchantement. Malgré la tristesse.
Il y en effet une profonde tristesse qui irrigue le récit : la narratrice Frankie, vingt-cinq ans, a tous les symptômes d’une dépression assez sévère. Perdue, égarée, elle quitte Dublin et ses études d’art pour se réfugier dans la maison de sa grand-mère qui vient de mourir, en pleine campagne, non loin d’une éolienne déconcertante.
J’ai un peu fouillé des articles à son sujet, de l’autrice irlandaise, et il semblerait que ce récit ait quelques dimensions autobiographiques. Elle-même a fait des études d’art et de création littéraire, et a dit s’être à un moment sentie un peu perdue avec l’art conceptuel qu’elle a étudié et dont elle parle beaucoup dans le récit. Elle erre, dans la campagne et essaie de faire quelque chose de la mort de sa grand-mère, et de tous les petits animaux qui meurent autour d’elle, un rouge-gorge, un hérisson, une grenouille… elle les photographie. Sans repères, elle essaie de se créer des rituels comme elle a appris que d’autres le faisaient, dans son école d’art. Des installations, des performances. Après l’étude, il semblerait qu’elle ait besoin d’expérimenter. Elle promène son regard cru et poétique sur son quotidien morne, dans cette maison décrépite qui lui rappelle la mort de sa grand-mère, répare un vélo avec le vieux voisin évangéliste, tourne dans le village et sur les routes désertiques, enfonce sa tête dans la moquette, mange peu, lit sans comprendre ce qu’elle lit, essaie de sauver un moineau, erre encore. On assiste à ses élucubrations et déambulations sans être particulièrement perdu. On la suit car elle a l’esprit d’escalier et fonctionne par association d’idées, avec ces fameuses références aux œuvres conceptuelles qui ponctuent sa réflexion vagabonde.
Pourquoi est-on si touché par sa tristesse, sa sensibilité, sa difficulté à grandir loin de sa mère si rassurante ? Sans doute grâce à la vérité nue qui suinte des pages, à l’absence d’apparat, de fioritures. Un vrai questionnement existentiel, sur l’art et la vie, leurs sens respectifs, la tristesse qui leur est essentiellement inhérente. Un questionnement qui n’exclut aucune interrogation, même saugrenue ou naïve.
On envie un peu cette vacance de Frankie (cousine éloignée de celle de Carson McCullers ?), ce temps pour flâner, cette volonté têtue de regarder vraiment les choses, la nature, sur un temps long, la désagrégation des choses, des particules pourrait-on dire, qui se mettent alors à recréer du vivant, à muter, qui servent de terreau à autre chose. Cette ligne que Frankie trace par ses pas sur l’herbe (cf le titre irlandais), c’est l’image de tout le livre. Le temps fait son œuvre, la nature aussi, les choses bougent, se transforment, Frankie aussi, elle ne résorbera pas la tristesse mais fera avec.
(Elle a aussi publié un livre après sur son travail fait avec ses mains, elle a expliqué dans une interview que ce livre -non publié en france- était le pendant de ce roman, qu’après l’art conceptuel elle s’était replongée dans l’art tel qu’il était pensé par William Morris -les fameux Art & Craft que j’affectionne aussi-, plus proche de ses réelles aspirations.)
Une vraie personnalité, singulière, originale et attachante.