AYN RANT ou "Je viens de terminer La Source Vive et c'est con comme comme un marteau sans manche."
Salut à toi jeune entrepreneur,
Comme beaucoup d'entre-vous, j'ai joué à Bioshock. Comme beaucoup, j'ai d'abord entendu parler d'Ayn Rand via cet incroyable jeu. Bon et puis, évidemment, il y a le reste : je ne fais pas trop de secrets de mes penchants politiques, alors forcément, quand j'ai entendu parler de la Mamie Zinzin des libertariens, je me suis dit qu'il fallait que j'en apprenne plus.
J'avais déjà lu La Grève/Atlas Haussa les Epaules (1957) il y a quelques années, ainsi que La Vertu d'Egoïsme (1964). Je me suis dit que j'allais laisser une dernière chance à Rand en lisant un autre de ses succès : La Source Vive (1943).
Je vais pas trop m'étendre sur la biographie de Rand, tout est déjà sur Wikipédia. Imaginez Darth Vader + une odeur de cendrier + un badge en forme de dollar pour faire la maligne + une ressemblance très vague avec Louise Brooks et vous avez plus ou moins une idée de la dégaine de l'autrice.
Bon ok, mais pourquoi tu comptes nous parler de tes penchants masos pour la lecture d'autrice de droite dont tout le monde se fout ? J'y viens.
Bah il se trouve que même si en France, on se fiche un peu de Rand, c'est pas vraiment le cas aux USA et notamment, c'est vraiment une référence qui est convoquée régulièrement par des gens de pouvoir. Par exemple, en 2016, Trump dit dans une interview que La Source Vive est l'un de ses livres préférés (je refuse de croire un seul instant qu'il l'ai réellement lu). Donald s'est même comparé sans vergogne au personnage de Roark (le perso principal du bouquin). Et Rand est une figure qui est réellement invoquée (sûrement en traçant un pentagramme en billets de 500 dollars au sol) par des gens comme Alan Greenspan, Peter Thiel, etc. Et puis, il faut savoir que les bouquins d'Ayn Rand c'est 25 millions d'exemplaires vendus. C'est un peu un poids lourd.
Bon, du coup, je me suis dit que ça avait l'air assez important pour que je me penche un peu sur le sujet et que ça n'était à priori par réductible à de la lecture de fiches wikipédia. Et puis autre chose aussi : je suis artisan à mon compte. Du coup, des livres sur des entrepreneurs solitaires qui luttent contre le système injuste, ça devrait me parler non ? Je suis le public cible non ? (non).
Déjà, on va parler un peu de forme (oui, je sais, je répète toujours que la forme et le fond sont une seule et unique chose, mais là pour simplifier, on va parler de forme dans le sens communément accepté).
Et bien… C'est pas formidablement écrit. Alors Ayn Rand s'en tire toujours lorsqu'il s'agit de décrire des personnages (en faisant le strict minimum) ou des bâtiments (on sent qu'elle a bossé un peu son sujet vu que le bouquin ne parle quasiment que d'architectes) mais alors… dès qu'il est question de dialogue c'est la purge totale. Elle arriverait à faire passer du Jean-François Porry (toi même tu sais) pour du Pierre Corneille. Les dialogues sont ineptes, lourdingues au possible et chargé de pseudo sous-entendus tous plus idiots les uns que les autres. Et le problème c'est aussi que… bah les bouquins de Rand (La Source Vive et La Grève) sont excessivement verbeux. Pire encore, comme Rand se pique d'écrire des sortes de "contes philosophiques", elle utilise (avec la légèreté d'un éléphant gavé d'aligot) ses héros pour asséner ses opinions politiques dans des monologues chiants comme la pluie un dimanche d'octobre dans la Beauce. Un enfer. Spécial dédicace à la plaidoirie d'Howard Roark à la fin du bouquin ou au gigantesque monologue insupportable de John Galt dans La Grève. Puisqu'on parle d'éléments formels… on pourrait tout aussi bien parler de la taille que Rand prend pour développer ses histoires. La Source Vive, c'est quasi 700 pages. La Grève, c'est quasi 1200 pages. Alors, autant, j'ai aucun soucis à me farcir des oeuvres longues quand c'est justifié, mais là… sérieux. Va à l'essentiel ! Et surtout, arrête de croire que ta pensée est à ce point complexe qu'elle a besoin de se développer dans des centaines de pages (je préshot déjà les moqueries sur le fait que mon pavé est long et que je tombe dans les mêmes écueils que Rand).
Et maintenant… le reste.
Bon alors, il en va de La Source Vive comme de La Grève, on a des récits qui se mettent en scène des héros qui triomphent de l'adversité par la seule force de leur volonté et de leur force de travail. C'est aussi con que ça, mais c'est vraiment la base des deux bouquins. Tout est construit sur l'idée, au coeur de la philosophie d'Ayn Rand, que l'égoïsme est la seule force positive capable de pousser les humains à développer leur incroyable potentiel. Soit.
Mais alors du coup, comment on fait pour écrire un bouquin à partir de ça ?
Stan Lee disait que la force de ses récits c'est d'avoir fait en sorte d'avoir des super vilains qui soient toujours assez forts pour demeurer un enjeu à affronter pour les héros et de faire en sorte que ces derniers soient toujours mystérieux et intéressants. C'est comme ça qu'on se retrouve avec des Dr Fatalis, des Magneto, des Galactus, des Loki, etc. On a à la fois une force à affronter mais aussi des personnages qui ont un background qui explique ou justifie leurs actions et les place sur une échelle morale.
Mais le soucis dans La Grève, comme dans La Source Vive, c'est que les antagonistes… et bien ils puent du cul. Ils puent du cul grave. Ils ne sont ni des personnages puissants à affronter (ils sont souvent un peu manipulateurs et ambitieux, mais jamais vraiment menaçants. On est plus dans des personnages qui ressemblent à des fonctionnaires un peu mesquins plutôt qu'à des génies du mal), ni des personnages avec des backgrounds réellement intéressants qui permettent de comprendre leurs actions. Tout au plus, ils sont des sortes d'incarnations ratées, des allégories de l'altruisme ou du collectivisme, mais ça va rarement plus loin. Par exemple, dans La Source Vive, l'un des personnages qui est sensé être le "méchant", Ellsworth Toohey, est décrit comme un personnage manipulateur (ok, pourquoi ?) qui fait preuve d'un altruisme de façade pour s'en prendre au personnage principal (Howard Roark) parce que ce dernier représente tout ce qui fait horreur à Toohey (l'individualisme, le génie créateur etc). C'est un peu léger comme motivation et le personnage est tellement creux que lorsqu'il se penche, on entends la mer.
Ce qui fait horreur à Ayn Rand (et ça s'explique en partie par son histoire familiale) c'est le communisme. Et je peux entendre qu'elle ait envie de mettre cette idée en avant que le communisme c'est le mal. Ok. Sauf que les bolchéviques de 17, ils avaient des motivations profondes à faire ce qu'ils faisaient. Et globalement, les communistes ont des raisons profondes d'agir comme ils le font. On peut être en accord ou en désaccord avec ces raisons (ou avec les moyens employés), mais ils agissent dans un sens qui est compréhensible, et si on prends quelques minutes pour comprendre le contexte dans lequel ils agissent et qu'on lit leurs écrits, leurs motivations sont assez limpides. Il y a des raisons derrière une grève, une insurrection, une révolte.
Sauf que le personnage de Toohey, sensé incarner le collectivisme qui fait tant horreur à Rand, et bien il n'a aucune motivation profonde pour agir. Il fomente des grèves mais pour… rien. Juste pour nuire aux génies de sont temps et se complaire dans la médiocrité. Alors non seulement, c'est complètement idiot (un ouvrier qui sacrifie son salaire pour faire grève, ne le fait pas pour des motifs aussi futiles) mais surtout… bah c'est pas tellement raccord avec toute logique politique. Et puisque l'idée de Rand c'est de faire de Toohey, l'incarnation de la volonté d'abaisser les masses à se complaire dans la médiocrité artistique, et bien c'est pas fondamentalement cohérent non plus. Je ne vais pas revenir en détail sur l'histoire du Suprématisme et du Constructivisme russe pendant la Révolution Russe, mais pour le coup, on est justement dans des courants artistiques qui ont pour principe même d'être des courants d'avant-garde et d'être à la pointe de la création de leur temps (même si au bout de quelques années, on est passé à des formes d'art type Réalisme Socialiste vraiment bien moins marrantes). L'inverse même de la médiocrité pour le coup.
Et dans La Grève, l'antagoniste un peu nul (Jim Taggart) est un peu calqué sur le même moule que Toohey (sauf qu'il est encore plus incompétent que réellement nuisible). Du coup, on se retrouve avec exactement les mêmes écueils narratifs que dans La Source Vive.
J'aurai trouvé intéressant que les antagonistes soient des vrais cocos pur jus, des emmerdeurs finis qui haranguent les foules pour collectiviser les moyens de production. Au moins, on aurait eu des échanges intéressants entre les personnages. Sauf qu'en fait… bah c'est jamais ça. A la place, on a des épouvantails (dans le sens rhétorique) mais qui ne tiennent même pas debout et sont juste vraiment piteux. Ayn aurait mieux fait de moins se renseigner sur l'architecture et de lire un peu de théorie marxiste pour avoir au moins des vrais arguments à mettre dans la bouche de ses personnages. Là, honnêtement, ça fait juste pitié. Pour faire une équivalence, les méchants "collectivistes" des bouquins d'Ayn Rand ont autant de substance que les pollueurs de Captain Planet…
Un autre truc qui est intéressant et qui renforce l'impression que les antagonistes sont encore plus nuls, c'est qu'en comparaison les personnages principaux sont tous géniaux, brillants, cultivés, polymathes, etc.
Howard Roark ? Il n'est pas seulement un architecte de génie qui révolutionne le monde de l'architecture par sa seule vision. Il est aussi : électricien, soudeur et ouvrier dans une carrière de granit. Genre le gars, il sait tout faire. Mieux que ça : il est capable de donner des leçons à un ouvrier de son chantier sur la façon de faire passer des cables à travers une poutrelle tout en lui montrant ses qualités de soudeur. C'est absurde. Pour peu, vu qu'il excelle en tout, Rand aurait dû lui mettre une cape de chauve-souris et Roark aurait aussi pu être cascadeur, détective, super-héros etc. C'est tellement forcé que ça en devient risible. Ah et j'ai failli oublier un point important : c'est aussi un violeur. Il viole Dominique Francon, mais en fait, c'est pas si grave parce que sa montre que sa volonté et son égoïsme priment sur tout (oui oui, c'est l'argument). Non mais quelle personne sensée écrirait une connerie pareille ?
Dominique Francon (le love interest de Roark) ? Elle est à la fois une maitresse de maison incroyable, mais aussi critique d'art, journaliste, rédactrice dans un journal, cuisinière. J'ai été étonné que Rand ne la fasse pas monter en haut d'une poutrelle pour poser des rivets la tête en bas, mais c'est probable que Rand n'ait juste pas eu l'idée.
Gail Wynand (un décalque assez grossier de William Randolph Hearst) ? Le self made man par excellence, il part d'une famille qui vit dans la misère au sein de Hell's Kitchen pour s'élever, parce qu'il est trop fort et vraiment très motivé, au rang de magnat de la presse. La grosse blague c'est que… et bien le vrai William Randolph Hearst ne vient pas du tout de Hell's Kitchen mais avait pour père un riche homme d'affaire qui avait fait fortune dans l'industrie minière et était devenu sénateur. Mais comme Gail, il est trop balaise, il peut tout faire.
On peut aussi parler des personnages principaux de La Grève qui sont de la même trempe :
Dagny Taggart ? Dagny est trop forte et elle est la dirigeante d'une compagnie de chemin de fer (au moins, celle-ci a été fondée par le grand-père Taggart, c'est au moins à peu près réaliste). Elle est aussi capable de… conduire des locomotives. Tranquillou.
Hank Rearden ? Il n'est pas seulement le patron d'une fonderie d'acier mais il est aussi… chimiste et ingénieur. Il conçoit lui-même un nouvel alliage révolutionnaire d'acier. Et comme si ça ne suffisait pas… il est aussi capable de manipuler un haut-fourneau pour gérer les coulées de son propre métal. C'est fou comment ces millionaires sont capables…
Francisco d'Anconia ? Être le dirigeant d'une grande compagnie minière c'est trop facile, du coup il est aussi (roulement_de_tambour.flac) mineur ! Et ouais carrément. Et à la fin du bouquin, il pousse tranquillement son wagonnet parce que… pourquoi pas.
On termine avec le big boss de La Grève : John Galt. Alors lui, il est carrément tout : philosophe, ingénieur capable de transformer l'électricité statique de l'atmosphère en énergie cinétique (un précurseur des loulous qui font des vidéos clickbait sur l'énergie libre qu'on trouve sur Facebook), ouvrier de chemin de fer… Quasi sûr qu'il répare aussi les ordinateurs à distance et faire revenir l'être aimé.
Je conclue :
Vous l'aurez compris, les deux bouquins de Rand dont je parle arrivent à réaliser l'exploit d'être encore plus manichéens et stupide que les comic books les plus bas du front. Les gentils sont très gentils. Les méchants sont très méchants.
L'idée même que ces livres puissent être cités comme des références par des hommes politiques est absolument consternante. Bon après, c'est sûr que quand c'est Donald Trump qui en parle… ça permet tout de suite de relativiser. Mais clairement, il n'est pas le seul. Et franchement, ça fait un peu mal au derche que ces bouquins, tout juste du niveau des Guignols de l'Info en terme de représentation du politique, soient autant des références cinquante ans après leur parution.
Si un jour, vous avez l'occasion de tomber sur un de ces bouquins dans une boite à livre et que vous avez du temps à perdre, tentez le coup, mais sachez que ça ne vaut probablement pas le temps que vous y consacrerez. Rétrospectivement, je crois que le temps que j'ai passé ado sur Rotten était mieux utilisé que lorsque j'ai lu ces bouquins.
Bon je vous laisse, je vais chercher s'il existe du SFM porn avec Alain Madelin.













