Eugene S. Robinson a plusieurs cordes à son arc : chanteur en slip chez Oxbow, freefighter cultivé, vanneur de mes potes dans son émission de radio. Et ce grand malin a décidé d’en rajouter une, plutôt casse-gueule, romancier. Je tiens d’abord à préciser que je n’ai lu qu’une traduction de « A Long Slow Screw », celle de Nicolas Richard aux Editions Incultes. Bel objet au passage, comme souvent chez Incultes.
En revanche le roman en lui-même… Si on est généreux avec Robinson, on reconnaîtra qu’il est difficile de tirer son épingle du jeu dans un genre aussi balisé et exploré que le polar hard-boiled (comprenez dur à cuir, dans la lignée du père du genre, Dashiell Hammett). Mais il est tout de même difficile d’oublier la lignée de clichées que nous sert Robinson. On connaît les codes du roman noir : un type paumé qui tente de s’en sortir, et la merde lui tombe dessus jusqu’à l’ensevelir. Pas que le type soit con ou quoi, juste un mec normal, comme toi et moi, avec la même dose de prétention et d’espoir de s’en sortir. Donc, ce mec, chez Robinson, c’est Paternostra. La cohérence du personnage, au-delà de l’intrigue et de ses multiples rebondissements à tiroirs totalement what the fuck, est déjà questionnable. Abandonné, devient une petite racaille, puis la taule, puis l’humiliation de la taule parce que Jake Paternostra n’est pas raciste, Jake s’en sort grâce à la Femme. Cellequi le sauve, l’attends, celle qui s’accroche à lui comme une moule sur lui le roc. Bon, déjà, ça ne tient pas. Enfin, pas qu’une femme sublime ne puisse être éperdument amoureuse d’un homme pauvre et paumé (mais non les mecs, c’est possible), mais pour qu’on y croit à leur histoire, il faut autre chose que des dialogues de la trempe « Du café baby ? –Ouais, envoie », deux scènes de sexes qui font 10 lignes avec zéro passion, du détail, un peu de subtilité et de profondeur. En un mot : du style.
Les personnages ne font juste pas envie : tous les mecs dangereux autour de Jake sont pédés (certes depuis Omar et The Wire on peut mêler gangstérisme et homosexualité, mais faut pas pousser), les meufs sublimes ne sont pas décrites autrement que classes parce qu’elles savent fumer avec classe, les autres personnages sont tous des demeurés (Mike, le libraire malin puceau qui n’arrive pas à serrer la meuf de ses rêves…Robison ? T’es allé chercher ça où ?). Et encore, je ne parle pas de l’intrigue. Elle n’est pas complètement pas crédible, mais tout de même, Jake qui sort des flingues de sa manche alors qu’il se fait braquer, on n’est pas au Far-West. Et les types qui en braquent un, se font retourner, mais retourne le mec car leurs potes sont là en fait, non, vraiment, non.
L’ambiance est parfois réussie, mais c’est tellement simple de balader ses personnages dans les quartiers miteux du Bronx et de Brooklyn, avec les images de Scorsese en tête, et de tous les films de gangsters, on est en terrain conquis d’avance. Le moins réussi comme je l’ai déjà évoqué plus haut, ce sont les dialogues. On touche là au problème classique de la traduction, et plus précisément de la traduction de l’argot. Comme Robinson est malin, rien n’est daté dans son récit. Ca pourrait se passer aujourd’hui comme dans les années 80 : puisqu’il fait dans le cliché, les mecs passent leur coup de fil dans les cabines téléphoniques, pas depuis un portable. La traduction de l’argot donne des résultats tout à fait étrange : entre des expressions qui ont encore cours aujourd’hui et d’autres totalement datées (« se casser la nénétte », « que pouic » « le morcif »…etc), le lecteur est malmené d’une époque à une autre. Sans doute la tentative de stylisation du roman de Robinson est palpable en langue originale, mais la traduction réduit à néant cet effort. L’auteur hésite entre un roman vraiment noir, donc vraiment violent avec beaucoup de détail, et un roman plus classique, où le personnage se reçoit une petite leçon mais rentre en un seul morceau chez sa femme. Il n’a pas le cynisme des Frères Coen, pas l’intelligence romanesque d’Ellroy, pas la violence cruelle de David Peace (qui court pourtant après Ellroy).
On ne peut qu’avoir de la sympathie pour Robinson, qui, manifestement, veut écrire un bon livre, mais ne pousse ni son intrigue, ni ses personnages, ni son style, vers autre chose qu’un amas de clichés poussiéreux.