Les Deux corps écotés
À propos de La Réunification des deux Corées de Joël Pommerat au TNP - Villeurbanne du 10 Janvier au 1er Février 2019. Séparer les deux Corées pour parler des sexes et des races amoureuses. Dresser une typologie calculée des histoires relatives aux scènes d’amour du quotidien. Un traité aurait pourtant tout arrangé. En voilà l’esquisse où s’affrontent deux rangs de spectateurs : l’une de Pommerat, l’autre de moi.
Un homme se réveille dans son lit et voit sa femme le quitter avec un sac sur le dos. L’homme est défait par ce surprenant départ. Et pourtant l’histoire s’arrête là, au moment précis où l’autre a décidé de dire « c’est fini ».
Dans ma chambre, un soir de printemps, j’ai moi aussi fait face aux adieux de la première fille que j’ai aimé. Il était minuit et j’avais peur ; elle a pleuré, je ne suis pas arrivé à la rassurer. Nous avons décidé de nous quitter. Sauf que ma copine n’a pas pris son sac à dos : elle est restée dans mon lit, cette nuit-là, pour me parler de nous dans le creux de nos bras.
Un couple de parents rencontrent un maître d’école. Ils lui assènent des mots violents alors qu’ils découvrent que cette personne d’autorité, à qui ils avaient fait confiance, n’était qu’un homme malsain, pervers et qui pensait bien faire en massant leur enfant. Le gosse était absent de la scène.
Le cardinal Barbarin avance devant Lyon, une croix brandie au-dessus de sa tête et regarde le diocèse dont il est l’ange protecteur en contrebas. J’avais pris la coutume de scruter depuis la fenêtre de ma meilleure amie les lumières de la Basilique Notre-Dame de Fourvière. J’avais cru en un symbole réconfortant, égal à la tour Eiffel parisienne ou au Fernsehturm berlinois. Mais le film de François Ozon détruisit brutalement cette réalité : ne faire confiance à personne et les hautes lumières tombent, mon amour.
Une prostituée se tient sur le plateau de Pommerat et harangue un jeune homme noir. Il décline l’offre mais la marchande insiste : il ne connaît rien, lui, des possibilités de son corps et ne veut pas la découvrir, elle, qui offre son humanité, son corps fébrile et ses bras en argent. Commence ainsi une longue discussion, basée sur les règles du jeu battus par un néo-libéralisme primaire. A la fin, ils se sautent.
En contrebas des routes qui mènent à Vienne, cette cité antique qui s’aplatit le long du Rhône et qui m’ouvrait les portes de l’infâme autoroute A7, toujours corrompue par le trafic des voitures, des petites camionnettes, rouges, blanches et noires demeurent. À travers leurs vitres, je distinguais parfois une silhouette ; lorsque le trafic s’intensifiait, je discernais des visages et j’imaginais des noms, des parcours attachés à ces personnages. Je me demandais la raison d’un choix aussi radical, forcément crucial et qui n’est pas réductible à une question de marchandise.
Sur la scène, les acteurs conduisent des auto-tamponneuses et s’amusent à entrer en collision les uns dans les autres. Les vives lumières des appareils donnent à la salle une ambiance de fête votive, de vogue de champs de mars : l’action dramaturgique fait office d’intermède musicale au cœur de la mise en scène. Les histoires d’amour sont toutes des électrocutions publiques ; la musique de fin de ballet des voitures, actionnée par le forain à qui on ne donne pas d’ordre, incarne la rupture des amoureux.
J’avais vu ce jeune garçon le matin même. À la nuit tombée, il écartait les chaises pour laisser passer les visiteurs, les bagarreurs et les amis des amis qui voulaient s’amuser sur son manège. On était en Juillet et il était torse nu tandis que pendait autour de son cou une fine chaîne en argent scintillant. Il ne me remarquait pas mais j’avais acheté pour trente euros une quinzaine de jetons, ce qui m’avait permis de conduire ses fameuses voitures tamponneuses. Il finit par me voir mais seulement. J’avais manqué. Écarté par les derniers badauds, je m’assis sous un gros chêne et regardai avec une attention toute relative l’agitation téméraire des derniers forains, jusqu’à qu’il ne reste que trois camions et des pisseurs égarés sur le sol laissé vaquant par ces voyageurs.
La femme ne se mariera pas car son futur mari a couché avec toutes ses sœurs. L’homme dînera avec sa femme et verra son ex-copine venir chercher des clés. Une prostituée tentera de retenir un client qu’elle aime ; il prit peur.
Les frustrations des garçons et des jeunes gens civilisés, en vingt petits morceaux, mis en scène par Joël Pommerat. La peur d’être abandonné par une femme, comme le motif récurrent de l’homme contemporain. La marchandisation des corps et les thèmes du libéralisme amoureux houellebecquien plaqués sur le vivant. A la sortie du TNP, mes amis avaient aimé ou adoré. Sous les flocons, je fus habité d’un sentiment de solitude étrange : je n’avais pas aimé cette pièce misogyne. J’avais chaud, il était vingt et une heure et personne ne m’attendrait.










