HMS Hercule as depicted in her fight against the frigate Poursuivante
Louis-Philippe Crépin (1772 - 1851) - Combat de la Poursuivante contre l'Hercule, 1803 by the Musée national de la Marine
HMS Hercules, a detail of a larger canvas: Combat de la Poursuivante contre l'Hercule, 1803 (“Fight of the Poursuivante against the Hercules”, 1803). Which shows the French frigate Poursuivante raking the British ship HMS Hercules, in the action of 28 June 1803.
[Exceptionnellement, cette nouvelle est une suite directe à S’en fut Poursuivant, que je conseille donc fortement de lire avant ce texte.]
Prostré sur le côté, les mains enroulées dans les cheveux, Poursuivant-des-monstres gémissait. Le souffle qui remontait de sa gorge était chargé et brûlant. D’une ruade, il se retournait dans le lit comme un ver, sans que les draps bouillants n’offrent le moindre répit à son flanc trempé de sueur.
Il brûlait, il brûlait plus que l’incendie. La discipline et une vie d’habitude seules l’empêchaient de hurler. La salive de sa gorge était pâteuse et les larmes de ses yeux lui irritaient tout le visage comme de l’acide.
Chaque soir, c’était la même chose, désormais.
Chaque soir était le pire de sa vie. Chaque nuit amenait un lot de cauchemars physiques pires que la mort. Il se sentait ployer à une force inextinguible qui le broyait – mais qui ne daignait pas le tuer. Un répit ! N’importe quel répit !
Il se sentait dévoré par sa propre sueur, et peu importaient les bains, peu importaient les draps propres. Sa peau étrangère ne lui laissait aucun repos. Elle rampait sur ses muscles, s’infiltrait dans son corps, jusqu’à ses os… mais la brûlure n’était pas le pire de sa condition.
Car quand la chaleur refluait, quand les suées se transformaient en frissons sur son cuir moite, les démangeaisons commençaient. Alors les ongles de Poursuivant se transformaient en instruments de libération et de supplice.. Mais il fallait gratter et c’était impossible de ne pas le faire. Gratter en arrachant le plus possible de cette peau terrible.
Le visage dans l’oreiller, les genoux serrés l’un contre l’autre à les casser, les mains frénétiquement plongées dans ses côtes, Poursuivant pria jusqu’à ce que sa conscience défaille.
La plus vraie des prières n’est pas en vers mais étouffée dans un matelas. Celle-ci n’avait ni mots ni raison. Elle n’avait même pas la grâce d’un souffle. Elle avait pour elle la terreur et la douleur à leurs états les plus purs – et la foi sublime des martyrs, qui les sublimait en détermination.
Poursuivant ouvrit les yeux. Un jour incertain flottait derrière la fenêtre. Dans l’angle de ses yeux, il voyait des fils de gris et de blanc sale. Contre sa joue et son flanc nus, les draps étaient encore trempés et collants, au point qu’il lui semblât percevoir le moindre fil de leur tissage comme autant de lames de rasoir. Ses paupières et sa gorge étaient toutes engluées de sucs pâteux.
Il faisait jour – assez jour en tout cas – et il voulut se lever, tendre son bras devant lui pour saisir le fer froid de son épée, pour s’y appuyer ou s’y rafraîchir, il ne savait encore trop. Son épaule pesante refusa de lui répondre. Il voulut tenter autre chose, mais même se râcler la gorge pour en évacuer les glaires lui était impossible. Pourtant, son corps était bien là – il le sentait, si lourd, si brûlant, si irrité, si grand – mais hors de portée de son esprit.
Son regard croisa la lame de son épée, posée à la verticale contre le mur, à quelques dizaines de centimètres à peine. Dans le métal-miroir, il aperçut son propre visage.
« Ah, je rêve. » songea-t-il en soupirant intérieurement. L’année passée, si le reflet de son rêve disait seulement vrai, ne lui avait pas été tendre. Le garçon face à lui avait de longues cernes noires et les yeux à la fois rougis et chassieux. Le duvet qu’il tentait, à l’époque de son adoubement, de transformer en barbe digne, était devenu un chagrin de boucles noires déjà parsemées de gris.
Cela faisait un an, et une vie, qu’il ne s’était pas vu. Le garçon, l’homme devant lui lui donna envie de pleurer, mais ni ses yeux, ni sa gorge, ne répondirent, et il en fut heureux.
« Je suis désolé. » fit-il au garçon, en pensée. « Je ne prends pas soin de nous. Quand nous aurons terminé la mission… »
« Quoi alors ? » fit une voix comme une cascade glacée. Le poids qui épinglait Poursuivant au lit se fit plus écrasant encore. Il sentit une main gelée ramper dans son dos, puis sur son épaule, laissant sur son passage un sillage d’échos tactiles. Mais il ne pouvait pas se retourner.
Dans son reflet, la main émergea dans sa nuque. Elle avait des petits doigts gris et des ongles rongés bien court.
« Quand tu auras fini ta mission… qu’est-ce qu’il se passera, Poursuivant ? Une autre mission ? Ou un monstre ? » La tête de la fille – la fille de l’auberge, celle avec les cheveux – émergea de derrière la sienne. Ses longues boucles caressèrent le front de Poursuivant, son souffle aux odeurs de charogne passa sur son visage en ravivant toutes les irritations de ses yeux et de sa peau. « Ou tu vas faire une pause, des vacances, tu sais ? Pour massacrer quelques innocents, histoire de bien leur faire comprendre que tu vas les sauver ? Tu vas nous sauver, Poursuivant ? Tu nous sauveras tous ? »
Poursuivant sentit un long gémissement faire vibrer sa poitrine. Mais il ne pouvait toujours pas parler, même pas desceller ses lèvres. A la place, il songea :
« Tu n’es pas réelle. C’est encore une paralysie.
-J’étais réelle. Tu t’es arrangé pour régler ce problème.
-Je suis désolé.
-Ha ! Nous, tu n’es pas désolé. Si tu étais vraiment désolée, tu ne m’utiliserais pas comme instrument d’auto-apitoiement. J’avais un nom, Poursuivant, j’avais un visage, une histoire, de la famille et des amis. Maintenant regarde ce que je suis. »
Les mains grises le saisirent, l’une au menton, l’autre à l’épaule, et le tirèrent violemment sur le côté, le forçant à rouler sur le dos.
Il se sentait comme une poupée désarticulée. L’un de ses bras se retrouva coincé sous sa cuisse, l’autre glissa du lit et se mit à pendouiller, les phalanges contre le parquet. Au dessus, la jeune femme morte se tenait à quatre pattes, son visage à quelques centimètres du sien. Ses boucles pendouillaient contre sa peau, envoyant des ondes de fièvre à chaque fois qu’elles l’effleuraient. Sa face était détruite et son expression, haineuse et méprisante.
« Je ne suis même pas un fantôme. Je ne suis RIEN. Tu ne me penses même pas assez importante pour te souvenir de mon putain de nom. Je ne veux pas être l’accessoire de ton histoire, salaud. Je voulais vivre, tu m’entends ? J’avais ma vie ! Et parce que tu t’es cru plus important que moi, tu m’as tuée. Tu as tué mon père. Et tu penses avoir le droit à la culpabilité, maintenant ? Pourquoi ? Pourquoi est-ce que je ne peux pas raconter mon histoire ? Salaud ! Tu t’en fous ! Tu n’as jamais écouté qui que ce soit !
-Tu en savais trop… ton nom… ton nom, Fortune ! C’est Fortune !
-Et le reste ? Tu sais qui j’aimais ? Ce que je voulais faire ? C’était quoi mon plat favori ? Le surnom que me donnait mon frangin ? Qui j’aurais été à trente, cinquante, soixante-dix ans ? Salaud !
-Oui. Salaud. Pardon…
-Tu m’as raconté ton histoire. Je voulais t’aider. Tu m’as tout lâché dessus, toutes tes conneries et tu m’as tuée pour t’avoir écoutée. Et maintenant tu OSES, tu OSES utiliser mon visage pour… pour ça… pour TOI. Branle-toi sur mon cadavre, tant qu’à faire !
-Tu es partie. Je sais que tu es partie. Je sais que tu étais réelle, et tu ne l’es plus. Je suis désolé, je suis désolé. Je ne voulais pas te faire de mal.
-Pas partie. Morte. Crevée. Clamsée. TUEE. Dis-le aux juges noirs ! Oh, dis-le à tes pairs chevaliers ! Dis-leurs tiens ! Excusez-moi je ne voulais pas lui faire de mal, je l’ai juste massacrée, mais tout va bien puisque je ne voulais pas ! Salopard ! Et pour me faire pardonner, je pleure tout seul !
-Fortune. Tu n’es PAS. Réelle. »
Le fantôme furieux encadra le visage de Poursuivant de ses mains et rapprocha le sien, dents serrées.
« Ose le croire. Ose seulement le croire, Poursuivant. Laisse-moi pourrir où tu m’as laissée. Tu n’as pas le droit de te servir de moi pour te flageller. Je voulais vivre.
-Je sais. Il n’y a rien que je puisse réparer à la mort.
-Et tu prétends sauver le monde par elle ! Porteur de lame ! Porteur de lance ! Porteur de mort !
-Oui. Je n’ai plus le choix maintenant. Il faut que je sauve le monde. »
Comme un miracle, Poursuivant sentit ses paupières se débloquer. Il ferma les yeux et prit une grande inspiration. Le monde vacilla un instant. Il bascula sa tête sur le côté et risqua un regard.
Dans le fer de sa lame, le visage moqueur du barde rouge le sondait. Il se passa doucement la main du front – lisse – au nez – retroussé – au menton – glabre. Ah, il n’y avait pas de doutes. Il était bien de retour à la réalité, et il était bien, et toujours, et à jamais, Poursuivant-des-monstres, le chevalier sans visage.
Il lança ses longues jambes sur le côté et s’assit sur le lit, tâtonnant à proximité à la recherche de son masque. Avant même tout le reste, il fit glisser les lanières de cuir pensivement entre ses mains, et l’enfila – bien serré. L’étouffement persistant l’ancrait au monde. La pression de l’argent contre son visage le forçait à la réalité, le rappelait à sa mission. Plus de fièvre, plus de sommeil, plus d’hallucinations. Il y avait des choses à accomplir.
Poursuivant s’habilla et sortit. Son habit bleu était si taché de sang, désormais, qu’il fut tenté de le jeter ici et maintenant, et de partir en exigeant une chemise de l’aubergiste. Et ajouter le racket au meurtre, songea-t-il avec amertume. Vraiment, la fine fleur de l’Humanité.
Dans la salle principale, plus d’ailleurs un salon que, véritablement, une salle de service, l’aubergiste l’attendait. C’était une petite vieille femme qui se tordait les mains et sursauta à son approche. A la grande surprise de Poursuivant, une jeune femme de dos était également attablée, malgré l’heure tardive.
Puis elle tourna la tête vers lui – et c’était Fortune, le visage en sang. Le chevalier marqua un arrêt, puis tira la chaise à lui, et s’assit au travers de l’hallucination.
« Bon matin, madame. Vous n’aviez point à m’attendre. Mon cheval a-t-il été nourri ? »
La vieille femme acquiesça.
« Puis-je emporter quelques provisions pour la route, ainsi qu’un sac d’avoine ? »
Elle secoua vaguement la tête vers une table au fond, où trois miches de pain, trois saucissons et un sac de pommes l’attendaient.
« Je… je n’ai pas pensé à l’avoine, messire. Je vais la chercher. Je prie monseigneur de m’excuser, la saison a été rude..
-Rude pour tous, madame, je ne vous en tiens pas rigueur. Je vous attendrai dehors. Merci pour cette générosité, c’est plus que l’on ne me donne habituellement.
-La grâce du Onzième.
-La grâce du Onzième ! »
Il lui sourit avant de se souvenir qu’elle ne le verrait pas – et que même en retirant son masque, elle ne ferait qu’en voir un autre, particulièrement haï, en dessous. Il vit que ses yeux étaient froids, ses mains toujours serrées l’un à l’autre pour ne pas trembler, et qu’à l’idée de l’avoine, elle avait presque bondi vers la porte pour fuir, sans pour autant le quitter des yeux.
Il eut envie de pleurer et se retint avant de se souvenir qu’elle ne le verrait pas.
Mais le Onzième Dieu te voit, lui.
Il s’en fut prendre pain, saucissons et pommes, et en faire un baluchon piqué à sa lance. Il emboîta le pas de la vieille femme nerveuse et passa la porte de l’auberge modeste – elles finissaient par toutes se confondre.
Au sortir, il bruinait légèrement et Fortune l’attendait, debout au milieu de la pluie, le regard fixé sur lui et les bras croisés. Il inspira et passa au travers d’elle sans un frisson et se dirigea vers la grange où sa haquenée l’attendait. Du coin de l’œil, il perçut le mouvement bringuebalant de la vieille femme, qui luttait sous trois lourds sacs de grain.
Son œil tiqua et il vit le sabot de la vieille femme glisser dans la boue. Poursuivant bondit en lâchant son épée et tendit le bras pour la saisir à l’écharpe. Il l’entendit glapir, puis s’étouffer.
« Vous tombiez. Vous devriez faire attention, madame. Cela suffira bien, je vous remercie de votre générosité. Je pars, rentrez à présent. Ce n’est point un temps pour votre âge. »
Dieu, qu’elle tremblait. Ses dents claquaient, et ce n’était pas la bruine. Poursuivant fit sauter les trois sacs sur son épaule. La vieille aubergiste n’en demanda pas plus, et recula vers sa porte en marmonnant quelque chose, un adieu peut-être, qu’il n’entendit guère.
« Evidemment, connard, que tout le monde a peur de toi. » siffla la voix de Fortune lorsqu’il fut seul.
Poursuivant amena sacs et baluchon à l’intérieur de la grange, et revint pour son épée. Il la ramassa souplement et fendit la bruine de quelques coups pour débarrasser la lame de sa boue.
« Je sais bien. Je ne puis rien aux cœurs des hommes. Ou des femmes.
-Tu les effraies. Tu les dégoûtes.
-Je n’y puis rien. Je ne suis que passager dans leurs vies tranquilles. Il y a de plus larges causes que leur amour.
-Ça te dévore hein ? Que personne t’aime. Avec toutes les histoires. Tout ce que tu penses que tu fais. Personne t’aimera jamais, Poursuivant.
-Je sais. »
Il rentra et décrocha les brides du clou au mur. Une ombre barra la porte – Fortune l’avait suivi.
« Pourquoi t’acharnes-tu ?
-Je te renvoie la question.
-C’est du dépit. Non… c’est de la hargne.
-C’est la foi qui me maintient.
-Tu crois !»
Poursuivant souleva la selle de la jument d’un bras, et, de l’autre, secoua vivement le tapis qui avait pris la poussière pendant la nuit.
« Maints de mes pairs, Fortune, ont des illusions sur qui nous sommes.
-Parce que tu n’as pas d’illusions, toi. TOI.
-J’ai survécu à plus que chacun d’entre eux. La fortune n’a jamais été de mon côté. Je sais ce qu’est l’espérance, parce que j’ai connu le plus pâle désespoir. Je sais ce qu’est la vraie foi.
-La Fortune jamais de ton côté… ha ! Tu l’as gagnée, ta Fortune, regarde-moi.
-Je suis désolé de ce qui t’est arrivé.
-De ce que tu m’as fait ! Regarde-moi. »
Il la regarda un instant, puis serra la sangle de la selle d’un coup sec de poignet.
« Fortune, il faut que tu entendes. Tu n’es point le premier de mes fantômes.
-Je ne suis pas réelle.
-Non, tu n’es pas réelle… et tu ne bloqueras pas mon chemin. »
De la bride, il guida gentiment la haquenée au travers du fantôme.
« Salaud. » lui siffla t-elle.
« Me suivras-tu, Ô Fortune ?
-Tu me laisses pas le choix, hein ? J’existe qu’en toi. Ha. J’existe que pour toi. Salopard. J’aurais pu être quelqu’un.
-La vie est ainsi faite…
-Ta gueule ! Plus un mot ! La vie c’est pas ça !
-… la vie est ainsi faite, mon ombre… ainsi faite que… la seule chose qu’il me reste de toi, l’inconnue, c’est l’idée que tu m’aurais haï pour ce que je vous ai fait, à ton père et à toi. Je n’ai rien d’autre à offrir à ce que je t’ai volé. Je ne te connaissais pas. Marche auprès de moi si tu veux… marche… reste…
-Tu es complètement fou.
-Certainement, oui. »
Poursuivant allait courbé au travers du hameau, et bientôt, sur la route. Il mit le pied à l’étrier et se hissa souplement.
« Où allons-nous ? » gronda Fortune, lovée dans son dos avec le poids d’un cadavre.
« Vers ma quête ! Toujours vers ma quête. Ou je ne suis pas Poursuivant-des-monstres. Demain ou après-demain, nous auront rattrapé le barde rouge et son apprentie.
-Et quand tu les auras ?
-La justice.
-Laisse-moi rire. Pour eux ? C’est toi qu’on devrait occire !
-Peut-être, oui, après. Je demanderai pénitence auprès de l’ordre.
-J’espère qu’ils te détruiront. »
Poursuivant eut un long frisson. Les écailles sous sa peau le lancèrent. « Je crains que ce ne soit déjà en cours, Ô Fortune. »
Les pas de la haquenée faisaient doucement bruisser les herbes mouillées, juste avant de les écraser.
« Pourquoi ne pas te tuer, Poursuivant ?
-Je n’ai que par trop péché et je dois trouver la rédemption avant ma mort.
-Chacune de tes tentatives empire la situation.
-C’est… c’est pour ça que je dois continuer. La rédemption, je la trouverai, je l’arracherai au monde même. Plus j’erre plus le prix est vaste à payer, mais je ne peux ployer la nuque devant mes frères ou devant les civils.
-Alors tu nous tues… comme si nous n’étions rien… et après, tu te permets de pleurer et de promettre que tu finiras par compenser nos morts… un jour.
-Ô Dieu, oui. Je ne puis perdre la foi.
-Tu veux mourir en martyr, Poursuivant.
-Cela ne me déplairait point.
-Egoïste ! On ne peut rien dire sur les martyrs. Ni cracher sur leurs tombes ! Tous autant que vous êtes, chevaliers d’argent, dragons, vous êtes les architectes de votre violence et de votre impunité. Vous buvez le sang qui vous rend fort et qui vous rend mort… le sang des dragons… et dragons, vous êtes.
-Nous ne devenons point tous dragons. Point tous !
-Mais toi, Ô le plus parfait des chevaliers, le plus fort et le plus vif des chevaliers d’une génération… Ô toi qui de ta main déchire le bois d’un arbre, qui de ton poing fend la pierre, qui du talon brise la terre… Ô toi… tu es déjà plus qu’à demi bercé de ténèbres.
-Oui, je sais, je sais. Cela importe peu : ma foi demeure. Je ferai mieux. Ce que je fais a un sens, et je le montrerai au monde.
-Tu ne sais que donner la mort !
-Au moins je suis bon à une chose. Fi ! Tais-toi, Fortune. Il n’est pas bon pour un chevalier d’argent de se morfondre à son sort. Tu es le plus doux de mes fantômes, mais tu as raison. Il ne sied pas que j’abuse de ton souvenir, pauvre enfant…
-De ton âge… nous aurions pu être amis…
-Je ne sais point aimer.
-J’avais remarqué. Au revoir, Poursuivant. »
Et la pensée de Fortune descendit de selle et Poursuivant fut bien seul avec son cheval et la pluie, et songea à sa proie qui se rapprochait.
Je suis Poursuivant-des-monstres. Nul n’est besoin de plus, je pense. Dites-moi à présent :
Où sont-ils ? Où vont-ils ? Qu’ont-ils fait ici ? Non, ne tremblez pas, aucun humain n’a à s’inquiéter de ma compagnie ou de mes questions. Le masque est celui de notre messie, contemplez-le avec pensée. Je n’ai pas de sourire à vous offrir, mais pas de mal non plus. Je veux simplement des réponses. La vérité ne vous condamnera pas, je ne suis pas ici pour vous. Je suis Poursuivant.
Je cherche le barde rouge, Jean à la Lyre, et je cherche la femme qui voyage avec lui. Un peu plus grande, les épaules carrées, l’écharpe à la ceinture. Son nom est Charité. Ils se seront peut-être présentés sous un autre nom, mais vous ne pouvez pas confondre le barde rouge avec un autre. Petit, l’air d’une femme, ne ressemble à personne d’ordinaire.
Oui, un hongre gris et une ânesse. D’accord. J’aurai besoin de fourrage pour ma propre monture, d’ailleurs.
Est-ce que je peux voir la chambre ? Merci. Je vous ai dit de ne pas trembler. Aucune de ces armes n’est pour vous.
Non, cela ne presse pas à ce point. Je suis plus rapide qu’ils ne le sont. Leur chambre m’ira très bien. Personne depuis ? Non, non. Pas plus de ménage, justement.
Ah, je prendrai ce que vous avez, de la soupe me va très bien. Si vous avez de quoi me faire des rations pour demain, en revanche, je le prendrai aussi. Pourriez-vous également faire porter un message à votre prêtre ?
Raconter des histoires est l’apanage des bardes, pas le mien. Et vous feriez mieux d’oublier celles de ce barde dès maintenant. Cessez de trembler, vous dis-je ! C’est le visage de notre Infante, un peu de respect.
Vous m’amènerez cela à la chambre. Je vous remercie. Vous pouvez m’oublier, vraiment, car je partirai tôt.
Prospère frottait le verre si fort et si frénétiquement que Fortune commençait à sentir ses propres dents en grincer. La grosse main velue de son père serrait le torchon comme s’il cherchait à l’étrangler, serrait le fond du gobelet comme si sa vie en dépendait et ses yeux dansaient à des lieues de la réalité.
« Hey P’pa, c’est bon, il est sec là. » souffla t-elle doucement. Son père sortit de sa rêverie anxieuse et sourit vaguement. « J’étais ailleurs… tu sais si ta mère a fini la soupe ? »
Fortune secoua une main indécise. « Tu sais qu’il a pas payé, not’ face-de-fer, hein ? » les yeux de Prospère s’écarquillèrent et il siffla à voix basse : « L’appelle pas comme ça… ! »
« Il a quand même pas payé. L’a dit qu’il partirai tôt en plus.
-On fait pas payer les serviteurs de Dieu, Fortune…
-Ben voyons ! La Mère Souvenir, ça la dérange pas d’allonger l’os…
-C’est différent, c’est une amie et elle repaie à la communauté ce qui en vient…
-Et les bardes, au moins, ils jouent… et ils remplissent l’auberge…
-Grand bien que ça nous a fait, ça, qu’ils passent ici, les bardes... ! Quand on voit ce que ça nous ramène derrière…
-Et lui, j’veux dire ? Il fait quoi à part terroriser la compagnie ? T’as pas vu qu’il y a personne ce soir ? Dès qu’ils ont vu que le gris arrivait, pfuiit !
-Fortune… on va pas en discuter ici. Il fait ses affaires et il repart demain.
-M’paraît injuste quand même.
-La-la contribution des chevaliers à la communauté, c’est tous nous protéger.
-Pourquoi t’as peur, alors ? Pourquoi tu trembles papa, si t’en es si sûr ?
-… treize, Fortune… tu veux pas choisir un autre moment pour faire ton ado ? Un guerrier, c’est un guerrier. T’approche jamais de ce qui peut tuer comme ça. Tu as vu ses armes ?
-C’est dur de pas voir. Mais c’est pas comme s’il allait les utiliser. Je trouve ça un peu beau, le fer, en vrai, et c’est pas différent d’un couteau… ha, pour quelqu’un qui a des trucs à compenser ! Papa, j’crois que tu te montes le bourrichon pour rien. C’est juste un gars avec un masque de l’Infante. Il sonne normal en dessous. Ça t’pose pas de problèmes quand on accueille des chasseurs, et eux sont foutrement plus chiants à loger.
-Tu comprendras quand tu seras plus vieille. Tu sais pas ce que c’est, une vie. Ou un gonze capable d’en prendre une. » Et puis il soupira en la regardant :
« Mais t’as raison, t’inquiète pas, va. Il va partir et ton vieux père arrêtera de se faire du mouron.
-Hey… M’man a fini la soupe. Tu veux que j’lui amène ? »
Prospère fixa sa fille un long moment. Fortune tenta de l’encourager en souriant ; il répliqua automatiquement, mais le pli à son front ne se lissait pas, et le pétillant de son rictus n’atteignait même pas la hauteur de ses yeux.
« Je préfèrerais que tu te charges du message pour Mère Souvenir.
-Je ferai ça après. Ou envoie Chance ! Il tourne en rond dans les pattes de M’man.
-L’embête pas, hein. Le chevalier. Tu lui amènes juste sa soupe.
-T’inquiète pas, P’pa. »
Fortune se faufila de la grand’salle à la cuisine, où sa mère papillonnait entre la marmite à soupe et le four à pain, en manquant à chaque aller-retour de trébucher sur Chance ou l’un de ses jouets. Le garçon se voyait à chaque passage gratifier d’un coup de torchon excédé, et Maryam émettait un bruit sifflant comme une bouilloire :
-Qui ça… ? Ah ouais, le gris. Ben voyons ! Et qu’il se prive pas de demander du rab’, parce qu’il a fait fuir tout le monde. Ça finira aux cochons, tout ça.
-Ce n’est pas sa faute, M’man. Il est juste entré. C’est pas sa faute si tout l’monde est parti. Il est dans sa chambre maintenant, il veut pas déranger.
-Va le dire aux habitués, ça ! Tiens Chance, tu vas aller me les chercher et leur dire que ce foutu face-de-fer est parti… !
-Il a aussi envie de rations pour demain, il dit qu’il partira tôt.
-Fallait le dire avant que j’fasse toute ma cuisine. Il aura des pains plats et c’est tout. Une outre de soupe, s’il a une outre à remplir. Et puis quoi encore, on va lui donner notre viande en plus qu’il fait fuir nos amis ?
-Vous l’aimez vraiment pas, hein, P’pa et toi ?
-Non. On a pas b’soin de gens comme lui, vraiment. »
Fortune haussa les épaules et enjamba Chance avec précaution, plateau en main. Elle parvenait, la plupart du temps, à dominer l’esprit de contradiction malicieux qui la possédait, mais le désamour soudain et absolu de Prospère et Maryam envers ce Poursuivant attisait sa curiosité. L’homme avait une voix jeune, sous le masque qui l’étouffait. Armé, enarmuré même, mais poli et presque timide. Alors elle répéta à sa mère de ne pas s’inquiéter, qu’il serait bientôt parti, et que c’était quelqu’un de normal sous le masque effrayant.
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Fortune, bien entendu, connaissait par cœur les lattes de l’escalier – il y en avait deux types. Les lattes de politesse et les lattes d’espionnage. Les lattes de politesse grinçaient quand l’on souhaitait s’annoncer aux résidents sans interrompre quoi que ce soit de fâcheux, et les lattes d’espionnage, au contraire, parfaitement calées, laissaient tout le loisir de flirter avec les petits secrets murmurés par les clients. La jeune fille se défit de ses deux sabots d’une petite ruade du talon, avant de prendre, sur la pointe des pieds, la voie des lattes d’espionnage. Il y avait un endroit où il fallait enjamber trois marches d’un coup et c’était, avec un plateau rempli de soupe, un exercice assez amusant. Mais Fortune y était rompue depuis des années, et sa dernière poussée de croissance n’avait fait que lui donner un avantage supplémentaire.
Si le parquet avait une voix, les murs, eux, avaient des oreilles et même des yeux, que Fortune connaissait tout aussi bien. Il était parfois intéressant de savoir ce que tramaient les voyageurs entre eux. Educatif, parfois un peu trop d’ailleurs. Fortune s’en était parfois voulu – et puis, songeait-elle alors toujours, ce n’étaient que des étrangers, et sa connaissance de leurs secrets étaient inconséquente pour elle comme pour eux. Ils ne se revoyaient jamais, après tout.
Poursuivant, quant à lui, était seul, ce qui tendait à limiter les secrets croustillants. Mais il avait avec lui un bagage fascinant.
Quelle arrogance, ces chevaliers d’argent ! Cacher leur visage en prétextant à l’anonymat et l’humilité de leur fonction, quand ils devaient bien savoir la peur et la curiosité qu’ils suscitaient ! Les rares déjà passés sous le regard de Fortune ne s’étaient jamais arrêtés au village, encore moins à l’auberge. Toi, mon grand, avait-elle songé de l’instant où il avait passé leur seuil, toi, je verrai ton visage.
Fortune posa, très doucement, le plateau sur le sol du couloir, pour qu’il ne l’encombre pas, et se glissa dans la deuxième chambre, qui était vide. Du bout d’une manche, elle ouvrit l’armoire murale, qui n’avait pas de fond, et s’y faufila, passant la main sur la paroi jusqu’à ce que ses doigts s’arrêtent sur la texture tiède d’une boule de cire. Elle gratta du bout d’un ongle jusqu’à ce que le bouchon daigne se déloger et accola son œil au trou.
L’homme portait toujours son plastron d’étrange chitine, mais ses gantelets, son casque et ses grèves étaient jetés en vrac sur le lit. Elle ne vit ni l’épée, ni la hallebarde qu’il avait insisté pour traîner avec lui et en déduit qu’elles devaient être posées contre le mur mitoyen. Avec un peu de frustration, elle dut bien le constater : assis entre ses affaires, il lui tournait le dos, semblant inspecter entre ses mains un objet qui ne lui était pas visible. Pour ce qu’elle pouvait en voir, il avait un cou long mais musclé, surmonté d’une tête à la peau brun pâle et aux cheveux noirs, coupés en un bol approximatif et collés par la sueur. Deux lanières de cuir passaient au milieu des mèches noires en les écrasant : il n’avait pas retiré son masque d’Infante !
Il le faudra bien, s’il mange, songea Fortune avec malice. Que voulait-il aux deux voyageurs d’il y avait trois jours ? La barde rouge et son apprentie étaient venues, avait chanté et conté jusqu’à minuit, et n’avaient guère passé plus de quelques heures dans cette chambre et ce lit. Fortune savait, oh oui. Il y avait eu des choses intéressantes, mais rien qui ne puisse expliquer pourquoi ce Poursuivant les poursuivait.
A la soupe ! songea-t-elle avec la gravité d’un « A la guerre ! ». Elle recula doucement, sortant de l’armoire puis de la chambre, prenant le temps, à chaque pas, de viser la bonne latte, la latte espionne, retourna récupérer le plateau dans le couloir, prit une inspiration et se planta à la porte de Poursuivant.
« Votre repas monseigneur ! » fit-elle de la voix la plus flûtée-sucrée qu’elle avait, toquant du coude.
« Ah ? Merci. Posez-le devant la porte, je vous prie.
-C’est que j’ai peur de renverser la soupe…
-Ah. »
Trois pas résonnèrent et la porte s’ouvrit. L’homme masqué du visage inexpressif de l’Infante se pencha sur elle. Les contours de son corps, même sans l’armure, étaient difficiles à déceler – il portait d’amples vêtements aux crevés bleus et verts, délavés de taches brunes que Fortune identifia sans trop s’en surprendre. Tout au mieux pouvait-on le deviner grand, sec et probablement musclé, aux angles de son long cou et au dessin de ses mains brunes. Mais sa peau, à quelques cicatrices, quelques poils, quelques tatouages près, était lisse et solide. Sa peau confirmait les accents de sa voix : il n’était pas bien vieux.
« Merci, mon enfant. » fit-il en saisissant le plateau. « Avez-vous des rations que je puisse repartir demain sans vous importuner ?
-Juste du pain, désolée m’sieur. On mange peu de viande ici. On en a mis un p’tit peu dans vot’ bol mais on a pas de saucisson ou de choses qui se gardent comme ça.
-Le pain suffira, tant que j’ai de l’avoine pour ma monture. »
Le souffle de Poursuivant peinait derrière son masque. Il n’y avait de trous que pour ses narines, et pour ses iris – que l’on devinait gris pâle. Quelle chose inconfortable ! Porter cela toute la journée ! Pure dévotion, pure vanité, les deux ? Fortune souffla un grand coup. Ne disait-on pas qu’elle souriait aux audacieuses ? Elle se sourit et leva l’index à l’adresse du chevalier.
« Est-ce que je pourrais voir votre visage, monseigneur ? »
L’homme fit un pas en arrière.
« Non. » Du tac au tac mais sans méchanceté, comme elle s’y était attendue.
« Pourquoi pas ? Vous serez parti demain.
-Mon ordre n’a ni noms ni visages, c’est la règle.
-Vous vous êtes appelé Poursuivant-des-monstres !
-Nous avons des devoirs. C’est un devoir, pas un nom. »
Du coin de l’oreille, Fortune entendit le parquet de l’escalier sonner. Au pas, c’était son père. Oh, c’est vrai qu’elle s’attardait. Prospère s’inquiétait si vite ! Il lui fallait agir vite si elle voulait avoir des réponses, et elle souffla une nouvelle fois pour son courage :
« Monseigneur Poursuivant, je veux passer un marché avec vous. Je peux vous parler du barde rouge et sa compagne, car je les ai beaucoup vus… et en échange, vous me montrez votre visage.
-Fortune ? N’importune pas monseigneur. » fit la voix douce de Prospère, du haut des escaliers. Douce mais tremblante. Les cheveux grisonnants dépassaient des marches, avec, en dessous, son regard préoccupé. Les sourcils froncés étaient tout pour elle. Bien entendu, le chevalier ne le réalisa pas, et répondit :
« Votre fille ne m’importune pas, monsieur Prospère. Vous ne me mentez pas, mademoiselle Fortune ?
-Non, je mens pas. Juste, m’aviez pas posé la question… moi j’ai des informations sur ces deux là.
-Bien. Venez. » et il ouvrit plus large la porte de la chambre. Derrière, Fortune entendit Prospère soupirer, longuement, siffler même, entre ses dents. Le parquet grinça quand elle entra, et elle chercha de la main la poignée, glissant au travers de l’ouverture : « T’inquiète pas P’pa, j’explique juste ! »
Elle ferma la porte.
En dehors des morceaux d’armure et d’un petit sac de toile brune, l’intérieur de la pièce était vide. Les clients, surtout de passage aussi rapide, laissaient rarement beaucoup de leur identité. Poursuivant posa la plateau sur la table de chevet et se saisit de la seule chaise de la chambre pour la tirer vers elle, l’invitant muettement à s’asseoir. Quant à lui, il se laissa tomber sur le lit.
La qualité de l’air avait changé avec la fermeture de la porte, et l’adolescente darda le regard vers les deux armes qui reposaient contre le mur Est – et le trou, presque indécelable, dans le panneau de bois, entre les deux. L’ombre était telle dans l’autre chambre que l’on ne pouvait voir si un œil y était, ou non, accolé. Mais Fortune n’avait pas entendu les lattes de l’escalier grincer à la redescente de Prospère. Cela lui redonna du courage et elle ignora la froideur de l’air, s’asseyant.
Que dire maintenant qu’elle y était ? Du bout des lèvres, elle laissa les souvenirs parler :
« C’était y’a trois jours. J’ai un peu rangé la chambre… de toute manière, ils avaient pas laissé beaucoup de trucs.
-J’ai vu ça. Vous n’avez pas lavé les draps ?
-Ah si, si… seulement ces temps ci, le savon, c’est pas évident. Vous d’vez bien comprendre les problèmes de lessive… » elle désigna la tenue maculée de taches brunes du Poursuivant. Celui-ci hocha sa tête inexpressive.
« Ce n’est rien, ça. Le sang part mal.
-On voit qu’vous êtes un homme. J’vous donnerai la recette. De toute manière les draps hmmmm… z’allez pas y trouver grand-chose hein.
-Leur odeur.
-Pardon ?
-L’odeur des proies. Pardonnez-moi, je sais que c’est étrange à dire. L’une d’elles – le barde rouge, a une odeur particulière. Vous l’avez peut-être sentie.
-… alors, non, j’ai rien remarqué. Mais j’ai pas trop fait attention…
-Des pavots. Le barde sent les coquelicots.
-Ça sent quelque chose, un coquelicot ?
-Comme le barde rouge. Qu’aviez-vous à me dire réellement, mademoiselle Fortune ?
-Oh ! Oui… c’est-à-dire, vous le savez peut-être, mais ces deux là… heu… m’en veuillez pas mais vraiment c’est mieux que j’aie lavé les draps. Voilà voilà…
-Le barde et sa compagne… ?
-J’vous fais pas un dessin… » Fit-elle en frottant ses doigts. Si ses sourcils avaient été visibles, elle en était certaine, il les aurait haussés.
« Et vous savez parce que… ?
-NOS CHAMBRES SONT JUSTE… à côté. Voilà ! Je partage la mienne avec mon frère et au bout du couloir, y’a nos parents. Ces clients étaient pas, hem, discrets. »
Dans quoi me suis-je embarquée ?, songea-t-elle. Je voulais juste voir son visage. Maintenant je lui parle, seule dans sa chambre, des coucheries des autres clients qui ont eu lieu sur le lit sous ses fesses à lui. J’aurais pas dû commencer par ça, cague.
Poursuivant marqua un arrêt.
« Je vois. Quoi d’autre ?
-Le conte qu’ils ont chanté… c’était l’histoire d’un chevalier comme vous, ils ont appelé Auréat. Léonard l’Auréat. C’était assez long.
-C’était un mensonge. Vous feriez mieux d’oublier ce conte là. Quoi d’autre ?
-La fille avait une fronde, j’ai bien vu. Elle avait l’air capable de la manier aussi, avec un p’tit sac de pierres du fleuve. Je pense que c’est une chasseresse, on en a beaucoup ici, je reconnais leurs manières de bouger.
-Quoi d’autre ? »
Fortune hésita à répondre.
« Ils ont demandé si on avait vu des gens comme vous…
-Ils se savent poursuivis. Quoi d’autre ?
-On leur a dit… non, parce que c’est vrai. S’ils repassent…
-S’ils repassent, serez-vous candide comme vous l’êtes avec moi, ou prendrez-vous mon parti en mentant ?»
Le masque de l’Infante la fixait, impassible. Derrière, pourtant, la voix frémissait, mais Fortune aurait bien été incapable d’évaluer son sentiment. Elle se mordit la lèvre. Maintenant, oui, les poils se dressaient sur ses avant-bras, et sa robe lui collait dans le dos. Maintenant, elle comprenait ses parents.
L’Infante au visage rond et métallique, l’Infante aux joues baignées de larmes saintes, l’Infante avec des trous pour le nez au travers duquel les narines palpitaient, l’Infante avec des orifices à peine de la taille des iris, dont les pupilles étaient des aiguilles au milieu d’une mer de fer gris… l’Infante devant elle, oui, vraiment, leur sauveuse à tous, lui posait la question et Fortune déglutit.
Et l’homme paraissait si grand, même assis.
« Qu’est-ce que vous préfèreriez ? Je-je-ah-je sais que le mensonge est un péché… je sais bien !
-Je ne peux pas répondre au nom de Dieu ou notre messie. Mais je veux savoir ce que vous choisirez.
-Je sais pas ! »
Le Chevalier Poursuivant marqua une pause. Au travers du masque, sa respiration sifflait lourdement. Et comme il s’était rapproché, penché sur elle, peut-être même sans réaliser à quel point il pouvait être menaçant, Fortune sentait, à chacun de ces souffles violents, le contact de son haleine brûlante.
« … me tuez pas. Vous avi-avez l’air gentil. »
Le souffle se calma brusquement et Poursuivant sursauta en arrière, retrouvant hâtivement sa place. Fortune sentit son propre cœur faire un petit bond glacé. Il bégaya :
« Ne tremblez pas. Je… vraiment… ce n’est pas la peine d’avoir peur comme ça. Je ne désire que des réponses. » Sa voix sonnait de nouveau si jeune, mais Fortune peinait désormais à trouver cet accent attendrissant. En fait, sourdement, passivement, il l’effrayait presque même plus que le souffle de bête qui venait de la terrifier.
Combien d’années avait-il sur elle ? Peu, elle gageait. Et malgré elle, la damnant, la question lui échappa :
« Quel âge avez-vous, monseigneur Poursuivant ?
-Je n’ai pas d’âge. Je n’ai pas de nom. Je n’ai pas de visage. Je ne peux pas vous les dire.
-J’ai dix-sept ans pour ma part. » C’était irrépressible, pesta-t-elle en son for intérieur alors que, de nouveau, les mots s’enfuyaient d’elle. Il y avait réellement une partie d’elle assez curieuse pour aller titiller un dragon. L’appâter.
« Ah… ! » fit-il avec une tristesse naïve. Et cette fois, elle put le lire. Il eut un sursaut nerveux, remonté de ses épaules à sa nuque. Et, dans la voix, tellement de défaite. Et une gravité fausse en se raclant la gorge pour la rendre plus grave, en reprenant : « … ma foi… c’est un bon âge. »
Elle en eut la certitude : il était plus jeune qu’elle. Celui qui l’appelait « mon enfant », celui qui faisait trembler son père et sa mère, qui l’avait faite trembler, celui-là même, ce n’était qu’un adolescent.
-Je n’aurais pas dû promettre ça. D’ailleurs je ne l’ai pas vraiment promis.
-Vous… vous avez dit que vous acceptiez mon marché…
-Je vous ai juste dit d’entrer. »
Maintenant qu’elle avait réalisé son âge, Fortune se surprit à s’irriter. Ce qui pouvait être un décret solennel, de la voix d’un chevalier, n’était, de celle d’un ENFANT, qu’un caprice de mauvaise foi. Un instant, elle crut voir le visage de Chance sous le masque d’argent.
Mais elle voyait aussi les muscles qui palpitaient à son cou, et aussi les deux armes posées contre le mur, et ses gros poings bruns, et l’instabilité de son regard. Alors Fortune canalisa en elle toute sa puissance de grande sœur, ferma un bref instant les yeux pour se donner du courage, et sourit.
« Vous ne montrez jamais votre visage, n’est-ce pas, Poursuivant ? Ni nom, ni visage. Mais je ne vous connais pas. Votre visage, ça veut rien dire pour moi. J’en saurai pas plus sur vous, vous aurez pas moins un devoir à accomplir. Mais ça vous gêne pas ? Ça vous pèse pas d’être tout le temps masqué quand y’a d’autres gens ? En voyage, vous le portez tout le temps, même avec ce cagnard, au cas où vous croisez quelqu’un ? Moi je veux voir votre visage… pour vous. Parce que… parce que personne vous demande des choses pour vous hein ?
-Je suis… nous ne sommes personne.
-J’vous promets que je dirai rien. Si vous voulez être quelqu’un un moment. Je jugerai rien de c’qu’il y a sous le masque, Onze fois juré.
-D’accord. Mais vous attendez pas à… à… un truc… bref.»
L’enfant en arme, alors, passa ses mains derrière sa tête, sous les mèches collées de sueur de sa coupe au bol. Fortune retint son souffle. Les gros doigts pleins de cicatrices peinaient avec la lanière serrée, peinaient avec le cuir rêche et la sueur collante.
« … j’peux vous aider… ?
-Non ! » Encore une fois, comme un enfant. Un enfant qui veut tout faire seul.
Un visage fripé et trempé de transpiration se démoula de sa prison de métal et les yeux gris, au milieu, fixèrent Fortune avec un mélange de terreur et de défi. La jeune fille, elle, laissa échapper un cri brusque.
Elle s’était attendue à quelque chose comme les garçons du village, quelque chose avec une vaine tentative de barbe au milieu de taches de son – ou alors, quelques poils mal rasés, ce qui devait être plus confortable sous le masque. Peut-être quelques cicatrices de guerrier, un air benêt et boutonneux, tout ce qui devait aller avec un adolescent bégayant.
A la place, devant elle, les iris gris qui la foudroyaient s’agitaient, comme prisonniers, d’un visage androgyne, patient, souriant, aux sourcils blonds-blancs et à l’âge parfaitement indéterminable – mais clairement adulte. La peau était d’un brun fumé, le grain très lisse comme une statue. Les lèvres ourlées étaient peintes de rouge, et sept points rouges encore formaient un cercle qui allait des joues au milieu du front. C’était le visage du barde rouge, de Jean à la Lyre, comme collé sur le corps d’un autre. D’ailleurs, à son front, les deux nuances de brun formaient une limite nette.
Fortune resta une dizaine de secondes hébétée. Les lèvres du visage devant elle s’entrouvrirent pour laisser échapper, d’une voix désormais claire mais bien amère :
« Ce n’est pas mon visage non plus… je vous avais dit…
-P-pourquoi ? Pourquoi ça ?
-Je suis un chevalier d’argent.
-Non, ça n’a pas de sens. Expliquez-moi. »
Poursuivant se laissa abattre sur le dos sur le lit et fixa le plafond. Onze ! comme ses yeux avaient l’air piégés derrière les traits sereins du barde Jean !
« Je suis maudit. Nous sommes tous maudits… j’ai bu le sang d’un dragon… nous buvons tous le sang d’un dragon… c’est lui qui nous donne la force de… vous savez ce qu’est un dragon ?
-C’est les pires monstres de la Féérie… il paraît ?
-Oui, ce sont les ennemis de… les chevaliers, nous, voilà. Ce sont nos plus grands ennemis. Nous devons en tuer un pour gagner notre armure, et boire son sang pour gagner notre force. Avant, nous ne sommes qu’écuyers. Un dragon ! Un dragon… je… »
Il tourna la tête sur le côté pour la fixer. Les morceaux dispersés de son armure, et le plastron qu’il portait toujours, renvoyaient dans toutes la pièce des éclats de vert et de rose surnaturels. Il la regarda longtemps, pupilles tremblantes derrière le visage souriant de Jean, et puis les vannes s’ouvrirent et tout coula, sans interruption, du côté de ses yeux à la couverture froissée, et aussi de ses lèvres aux oreilles de Fortune.
« Un dragon, c’est un cauchemar fait vivant. Les gens parlent de grand lézard mais un dragon c’est… c’est comme un insecte géant… il y en avait un… mon maître !... est mort… alors ils nous ont assemblés, les écuyers, et j’étais le premier pour le venger… pour nous prouver ! Un dragon, c’est comme un très grand insecte. Ils brillent tellement, ils ont… là, leur carapace. »
Il tapota de l’index sa cuirasse. « Comme ça, mais… imaginez une créature… une créature…
-Du calme. Racontez-moi. » fit Fortune en un souffle doux. Il semblait sur le point de tomber en morceaux. Si grand, si fort, si jeune et si perdu ! Il sembla un instant se calmer, et cilla :
« … non, non, je ne devrais pas...
-Raconte-moi les dragons. Tu seras parti demain. Tu vas pas bien, tu peux… je veux dire, tu t’en fous, non ? Raconte-moi. Je promets que je dirai rien à personne. Je veux juste t’aider, raconte-moi pas pour moi, mais pour toi. »
Il inspira longuement. Une minute, deux peut-être, passèrent. Quand il se remit à parler, c’était avec une précautionneuse lenteur, calme et distante.
« Nous entrons en apprentissage auprès de maîtres chevaliers. Nous sommes écuyers, venus de l’Humanité, partout, à dix, douze ans. Tout garçon peut servir, s’il est solide et droit. J’avais fait le chemin seul, moi. Je ne laissais rien de… rien de valeur derrière moi, rien, vraiment. Ils le virent, je ne dis pas cela pour me vanter, mais ils le virent et me donnèrent à un maître glorieux, monseigneur Trouveur. Il m’éduqua, m’apprit les armes… je ne portais point encore d’armure mais j’appris l’épée, la lance et la fronde auprès de lui… j’étais fort bon, et c’est la réalité. J’avais déjà dû batailler avant de trouver l’ordre. Je les rejoignis pour cela. Il me fallait une bataille qui ait une raison. Maître Trouveur fut un excellent maître. Rien ne sortait de lui que la rigueur et le devoir. Il fut impitoyable envers mes erreurs, et j’en grandis rapidement. Il faut normalement cinq ou six ans à un écuyer pour prétendre à une première tentative d’adoubement. Et il faut aussi un dragon. Mais moi, on m’éleva vite, et on me dit, avec des garçons plus âgés : au prochain dragon, vous vaincrez ou périrez. Vous sortirez chevaliers. Je vis un dragon émerger, mademoiselle Fortune. Je vis aussi le dragon dévorer Maître Trouveur. Pourquoi lui, pourquoi pas les maîtres de ces garçons plus âgés ? Dieu fonctionne d’une manière que j’entends pas… je n’entends pas les mots de Dieu… pour ce qui est du dragon, imaginez-le aussi grand que votre auberge… terriblement beau à sa façon, éclatant d’une chitine verte irisée, des écailles larges comme des boucliers… comme un scarabée tissé avec du cauchemar. Sa gueule, Ô Dieu ! Sa grande gueule ! Et ses ailes ! Et les yeux… non, je ne suis pas barde, je ne peux pas peindre ce qu’est un dragon. En larmes et en armes, pourtant, j’étais face à lui, avec les autres garçons. Il y avait du sang partout. Celui de mon maître, les autres. Je n’avais pas chargé le premier. Celui qui l’avait fait, le plus âgé, était mort et ses… le pire c’est qu’on voyait encore sa tête, comme avant. Comme s’il dormait mais juste… détaché… c’est bizarre, la mort, Mademoiselle. Vous penseriez qu’elle est terrible et dramatique, et qu’on la reconnaît au premier coup d’œil, mais la réalité, c’est qu’un homme mort ressemble à un homme vivant, mais découpé comme une chose. La vie, ce n’est pas une étincelle spéciale. Elle ne fait que nous faire croire que nous ne sommes point des choses. Nous sommes des choses. Il faut bien le réaliser quand on voit mourir. En marge du champ, les maîtres nous hurlaient de nous souvenir de leurs leçons. Nous allons solitaires en terre d’Humanité, nous autres chevaliers d’argent, mais face à l’ennemi fée, nous devons nous assembler, car il est mille fois plus terrible que nous. Nous ne pouvons plus agir seuls. Alors nous nous mimes coude à coude, et certains dressèrent les lances pour offrir aux autres la place de planter leurs épées, par en dessous, comme nous l’avions appris. Nous le harcelâmes, ce dragon, sans haut fait d’héroïsme, mais avec la méthode de nos glorieux prédécesseurs. Autour de lui, comme des vautours autour d’une proie, nous nous rapprochions. Ses gestes, parfois, emportaient l’un d’entre nous, et nous n’y pouvions rien. Son corps était si large. Nous tournions pour tromper ses sens, pour l’épuiser, et puis, les quatre survivants que nous demeurions alors, nous chargions pour planter ses chairs et répandre son sang sur le champ, dès qu’une opportunité se présentait… s’il tentait de voler, ses grandes ailes nous renversaient de leur vent, mais son inertie nous laissait alors le temps de changer d’arme et de le harceler de nos frondes, si bien que nous criblâmes ses ailes. Cela dura je ne sais combien de temps, cette danse épuisante, mais nous trouvâmes notre rythme à la mort. Nous trouvâmes la compréhension de ce qu’était une bataille. Et puis lui aussi mourut, comme dans un hoquet, il leva son grand cou et pleura de tous les yeux de son corps. Il chût et celui qui voulait obtenir sa tête, le plus courageux d’entre nous, chût avec lui et fut brisé en deux sous sa nuque. Nous ne fûmes plus que trois. Nous ne tenions point, mais on nous enjoignit à boire le sang du dragon, encore brûlant comme de l’eau bouillante… on me fit don de l’épée et la hallebarde de Maître Trouveur. Nous dûmes encore tirer les corps de ceux qui avaient échoué le test, et détacher les parties de la carapace de la bête qui devraient nous être forgées en armure. Après, seulement, nos maîtres nous laissèrent-ils nous reposer, chevalier méritants. Tout ce que vous voyez ici, Mademoiselle Fortune, vient du ventre du dragon. Tout, sauf le masque, qui est d’argent, et les armes, qui sont de fer. Mais tout cela, je l’ai obtenu de toute la peine qu’il fallait pour mériter d’abandonner le nom de ma naissance. Oh, Mademoiselle, comprenez-vous l’abîme qui nous sépare ? Comprenez-vous le lourd devoir qui est le nôtre, à présent ?
-C’est. Horrible. J-je ne sais vraiment pas quoi dire.
-Oui… ah… c’est mon visage qui vous intéressait… c’est le sang, mademoiselle, le sang ! Le sang que nous buvons et qui nous donne la force de dix hommes… le sang du dragon, mademoiselle. Il nous maudit. Nous sommes différents, chacun d’entre nous, et pourtant, tous maudits. Il m’a maudit de cette manière, le sang : je suis condamné à poursuivre et à porter le visage de qui je poursuis… alors je sais que je dois poursuivre le barde rouge. C’est le devoir sacré que Dieu m’a confié. Quand j’aurai tué le barde, je trouverai un autre visage et je le poursuivrai aussi. Je… je suis Poursuivant.
-Je suis désolée pour vous. Je ne comprends pas pourquoi. Je. Poursuivant, monsieur Poursuivant. Vous méritez mieux que ça. C’est horrible, horrible.
-C’est nécessaire. Nous devons souffrir pour vous protéger des dragons et des autres créatures fées. C’est notre devoir le plus noble. »
Le souffle de Poursuivant était monocorde, et ses yeux pleuraient toujours, mais avec indifférence, presque désormais plus par habitude que par besoin. Cela coulait de l’arrête de son nez comme la pluie d’une gouttière. Sa voix retombait dans des accents cadencés, calmes et méthodiques. Non, dans des récitations. Fortune sentait sa tête bourdonner, assommée. Les mots du chevalier avaient peint des tableaux déchirants dans son imagination fertile.
« Comprenez que votre terreur nous blesse. Que vos tremblements nous peinent… car nous faisons cela pour vous. Vous tous. Ne nous craignez point.
-Je n’ai pas peur de vous. Mais je… j’ai pitié. Je hais vos maîtres pour ce qu’ils vous ont fait. »
Le poing du chevalier se serra sur le drap et son regard se focalisa de nouveau sur Fortune, presque furieux.
« Ne nous haïssez point. Je ne suis point différent de ce qu’ils furent, et je suis chevalier à présent. Médisez de mes maîtres, vous médisez de moi.
-Poursuivant, tu es TROP JEUNE. Personne à ton âge ne doit vivre cela. N’importe qui, même.
-Femme ! Evidemment que vous ne comprenez pas. »
Il s’appuya sur un coude et se redressa de toute sa hauteur noueuse. Les morceaux d’armure sur le lit cliquetèrent et glissèrent au sol avec le mouvement de la couverture. Du revers de la main, il se frotta les yeux.
« J’ai un petit frère, Poursuivant. Je vois qui tu es. Tu aurais mérité une, une enfance normale.
-Je ne suis pas votre frère. Ne me prenez pas en pitié ! Je n’ai point l’intention d’être pris en pitié, enfant que VOUS êtes !
-Tu avais besoin de… tu AS besoin de parler. Tu t’es entendu ? Tu t’entends toi-même, pauvre Poursuivant ?
-Vous ne comprenez rien. Je vous ai raconté cela parce que vous en aviez besoin, que vous ne compreniez pas. Vous avez été curieuse, hé bien ! Vous voilà ravie ! L’histoire des chevaliers d’argent n’est pas triste, elle est glorieuse ! Notre sacrifice est nécessaire ! Vous ne comprenez point !»
Sa voix commençait à tempêter. Fortune se leva à son tour de sa chaise et leva une main apaisante. Elle se vit frissonner.
« Ce n’est pas de moi qu’il est question, Ô Poursuivant. C’est vous, Poursuivant. Vous méritez mieux. Je sais pas quoi vous dire, mais vous êtes une vraie personne. Pas la volonté de l’Infante ou de Dieu. Vous… vous méritez de pouvoir raconter votre histoire… et vous en remettre, aussi. Calmez-vous. Calme-toi.
-Ecartez-vous. Je n’aurais rien dû vous dire. Evidemment, une civile n’entend pas !
-J’entends bien. Ce n’est pas que je n’ENTENDS pas, treize de treize ! C’est que JE TROUVE VOS PRATIQUES HORRIBLES ET MONSTRUEUSES. J’ai mon avis ! J’ai le droit ! Cague à la fin ! Tu t’écoutes toi-même, petit chevalier ? Tu réalises ce que tu viens de me raconter ? Tu es plus jeune que moi et ils t’ont fait traîner les corps de tes potes ! Regarder ton maître se faire buter ! Tuer ! Ils te lancent sur la piste de je ne sais qui pour je ne sais quel crime, tout seul ! A pleurer tout seul, dans ta chambre, tout seul ! Maudit, tout seul ! Sans avoir le droit de te nommer, de raconter, de pleurer, de, je sais plus, je sais pas, foutreries de cagueries de, de, de CAGUE !
-Mais tout ça c’est POUR VOUS PROTEGER. Vous ne COMPRENEZ PAS. »
Fortune prit une grande inspiration. Elle tremblait. Peur et frustration, terreur même, fureur même. Elle sentait que les mots, si prompts à s’échapper de ses lèvres quand ils étaient taquins, commençaient à présenter à se terrer en son cœur, et bientôt, elle ne pourrait plus parler. Alors il fallait achever ce pauvre enfant, de tout ce qu’elle pouvait lui dire pour l’achever. Il fallait qu’il réalise.
« Personne ne vous a jamais demandé de faire cela. Je veux pas être protégée à ce prix. Moi. Voilà. Vous… vous faites juste ce que vous faites… pour, pour justifier ce que vous avez déjà fait et subi… voilà. Mais personne en veut, en fait. »
Il la regarda de toute sa hauteur, avec un spasme des épaules comme s’il allait s’effondrer de nouveau. L’air était épais comme de la mélasse. Le coin de la bouche du visage emprunté tiqua, les lèvres s’entrouvrirent sans rien dire. Et puis il fit, en deux pas à la fois lents, à la fois vifs, le tour du lit, et ferma sa grande main brune sur la poignée de la grande épée posée contre le mur. Fortune regarde cela en un cauchemar cotonneux. A quelques centimètres de la main, un œil brun déserta le trou dans la cloison.
Il fit deux pas vers l’avant, et Poursuivant leva son dernier argument, si haut qu’il en heurta la poutre. La lumière du jour mourant à la fenêtre se reflétait dans le fer tordu. Il tremblait. Les veines de son cou étaient toutes rouges, les phalanges de ses mains toutes blanches. Fortune interdite tituba en arrière. Le parquet du couloir cria ses avertissements. La porte s’ouvrit avec fracas, et Prospère se précipita dans la chambre en la bousculant d’un coup de coude.
Quelqu’un d’autre cria. L’enfant armé face à elle cria. Elle cria. Tout le monde criait. Et puis son père arrêta de crier, et il fit : « ah » et devint une chose dans ses bras. Et elle vit en s’agenouillant que Poursuivant avait raison. Pas pour ces cagueries de chevalerie, non. Juste sur un point. Ils étaient des choses. Ils n’étaient vraiment, tous, que des choses découpées en morceaux, à la fin. Pas de dernière sagesse, rien de spécial, juste un morceau de viande avec la tête de son père collée dessus.
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S’en fut Poursuivant, bégayant de colère, s’en fut avec son armure, avec son masque et avec tous ses morceaux et ses armes de fer, et nul ne se dressa en travers de son chemin. S’en fut Poursuivant du village, au milieu de la nuit, sans repos, traînant par la bride son cheval qui protestait. S’en fut sous vingt regards terrifiés, de gens qui ne comprenaient pas, qui refusaient de comprendre, sous des regards de ceux qui ignoraient leur PROPRE destin s’il échouait, sous des regards ingrats, civils, qui n’avaient rien connu de la terreur véritable. S’en fut Poursuivant, toujours plus sale, toujours plus rouge.
S’en fut Poursuivant, et, s’en allant, en rage, Poursuivant grattait furieusement les écailles de dragon qui poussaient sur son bras, sous l’armure et l’habit, et qui le torturaient.