Le Schwoertag
En 1263, au lendemain de la bataille de Hausbergen du 8 mars 1262 qui consacre le déclin du pouvoir épiscopal, Strasbourg devient une République intégrée au Saint-Empire romain germanique. D’abord aristocratiques, les institutions politiques de cette Ville libre d’Empire sont dominées par la bourgeoisie dès le terme du premier tiers du XIVe siècle. Écartant la noblesse du plein exercice du pouvoir municipal, les corporations de métiers incarnent désormais la réalité du Magistrat.
À partir de 1334, l’assise politique des corporations strasbourgeoises s’exprime à travers la cérémonie annuelle du Schwoertag ou serment civique qui est célébré sur le parvis de la Cathédrale dédiée à Notre-Dame, patronne de la cité rhénane. Protectrice de la ville, la Vierge figure sur le grand sceau et la bannière de Strasbourg.
Le premier jeudi de l’année est pour la République de Strasbourg le Churtag ou jour des élections. Les dix sénateurs renouvelables parmi les vingt que compte la ville sont désignés tout comme l’Ammeister, le chef de l’État, représentant les corps de métiers. Acte, ô combien symbolique, le Schwoertag a lieu le mardi suivant.
C’est jusqu’à la Révolution, le temps fort de la vie civique de Strasbourg où la bourgeoisie entière est associée à la prestation solennelle du serment d’obéissance.
Le cérémonial
Une estrade en bois surmontée d’un baldaquin rouge est dressée devant le grand portail de l’église épiscopale. Elle est agrémentée d’une balustrade au milieu de laquelle est suspendue une tapisserie aux couleurs blanche et rouge qui caractérisent Strasbourg.
Tôt le matin, dès sept heures, les membres de chaque corporation de métier se retrouvent dans les différents poêles (Zunfstube) répartis à travers la ville. Les présences sont alors méticuleusement enregistrées.
Après lecture des statuts de la corporation, vers neuf heures, au moment où retentit la cloche du Sénat ou Rathsglock, les délégations des vingt corporations quittent leurs poêles. Elles s’avancent en cortège derrière leurs bannières. Un protocole minutieux précise les voies autorisées pour cheminer ainsi vers la Cathédrale Notre-Dame : rue du Vieux-Marché-aux-Poissons, rue des Serruriers, Grand’Rue, rue des Grandes Arcades, rue du Dôme et rue des Juifs. La rue des Frères est réservée aux seuls sénateurs représentants de la noblesse. La rue Mercière est empruntée par les fonctionnaires municipaux qui s’avancent précédés des gardes de la ville portant solennellement le précieux coffret contenant le parchemin de la Constitution ou lettre de Serment (Schwoerbrief).
La prestation de serment
Après la lecture du texte constitutionnel par le Stadtschreiberl (greffier municipal), l’Ammeister prête serment dans les mains du Stettmeister (représentant de la noblesse) sortant qui reçoit ensuite le serment des autres personnalités présentes sur l’estrade officielle. Il s’avance enfin vers la foule des bourgeois massée sur le parvis de la cathédrale et l’invite à lever deux doigts en l’air pour prononcer à son tour le serment civique. Enfin, l’Ammeister conclut par cette formule invocatrice et protectrice : « Que Dieu vous donne prospérité, bonheur, sa bénédiction et longue vie ! ».
Durant tout le temps de la cérémonie du Schwoertag, les portes de l’enceinte fortifiée de Strasbourg demeurent fermées. Les gens d’arme entourent la place de la cathédrale et assurent le bon ordre de la manifestation.
Interdit aux femmes qui se réunissent entre elles, le Schwoertag se poursuit jusqu’à tard dans la soirée par de nombreux banquets, festivités et autres réjouissances qui ont pour cadre les poêles des corporations.
Jusqu’à la Révolution
Symbole de l’identité et de la souveraineté de la République de Strasbourg, le Schwoertag est maintenu bien au-delà de l’intégration de la ville au royaume de France le 30 septembre 1681. Il est toujours célébré, selon un rituel identique, jusqu’à la veille de la Révolution de 1789. L’année suivante, la cérémonie change de lieu. Elle est déplacée sur la place d’Armes - qui deviendra en 1840 la place Kléber - avant d’être supprimée par les aléas révolutionnaires.
Ainsi disparaît l’ultime avatar de la Ville libre royale dont le statut est défini à la fin du XVIIe siècle et qui perd ses privilèges de souveraineté lors de la célèbre nuit du 4 août 1789.
Serment d’obéissance, le Schwoertag a incontestablement contribué durant plus de quatre cent cinquante ans à favoriser le sens civique des Strasbourgeois et à renforcer l’harmonie et la cohésion politique de la cité.
Jean-François KOVAR













