Samedi 09 mars 2019. Se lever aux aurores, pas réussi à dormir correctement. “Mais ça va être long ces dernières 24H avant le départ”. “Oh mais zut, c’est trop bientôt, moins d’un jour, je suis pas prête. Pourquoi je me suis pas entraînée sérieusement ?”. Manger sushis le midi, mais rester raisonnable. Ne pas goûter pour rattraper. Prévoir pâtes-jambon pour le soir, pour au moins avoir un vrai repas de coureur, un repas nourrissant, un truc sans risque pour le lendemain et puis avec une utilité prévue. Aller chercher mon dossard avec C. Récupérer des chaussettes différentes Made by Leleu, des spéciales “distance semi-marathon”. Faire une photo avec elle. Entendre “Mais ! On s’est déjà vu nous, mais où ?” et halluciner qu’elle se rappelle de moi. Y’a six mois, je lui ai dit que j’allais bientôt courir ma première course officielle, mon premier 10km et elle était fière. Y’a deux mois, je lui ai dit que non, je n’avais aucune course prévue en 2019. Et là, je faisais une photo avec mon dossard, en lui racontant que je m’étais inscrite parce qu’une fille que j’ai rencontrée à une rencontre abonnés le fait par pure folie aussi. Et voir son sourire, et me dire “Et si, moi aussi, je passais l’arrivée ?”.
Imaginer, imaginer, imaginer. Et retrouver M. et N. pour parler de notre course du lendemain. Parler, et comprendre qu’ils n’ont pas mangé de la journée et qu’ils envoient loin le “pâtes-jambon” parce qu’ils voudraient une pizza. Les emmener manger pizza, mais rester raisonnable et n’en manger que la moitié. Pas de risques pour le lendemain. Rire à s’en décrocher la mâchoire, entendre les histoires de l’un, les coutumes de l’autre, et s’attacher incroyablement vite à leur simplicité, à leur écoute, à leur générosité, à leur bienveillance. Rentrer, parler course, parler running, parler dossard, parler équipement, parler timing, parler seuil, rire, mais surtout, jamais un mot négatif, jamais une négation, jamais.
Dimanche 10 mars 2019. Se lever 30 minutes en avance, pas réussi à trop dormir, inutile de tourner sous la couette pour si peu. Debout, hâte d’enfiler ma tenue de Semi. Mais pas encore, d’abord, petit-déjeuner forcé. J’aime pas, mais on pense Leleu, on pense réussite, on pense longue distance. Puis bonjour M., bonjour N., un plaisir ce réveil tout en sport, tout dans la discussion qui met à l’aise, qui donne envie d’y être, qui donne envie de remercier et remercier encore, le monde entier d’avoir accepté de courir ce semi de dernière minute. Puis la tenue. La vache, ce short, deuxième fois de ma vie que je le porte. Y’a 5 ans, jamais de la vie je l’aurais porté dehors. Et cette dégaine, le t-shirt technique, la montre, les manchons de compression. C’est bien moi ? On finit de blinder les sacs de ravitos, on ferme la porte. Et go. Sur le chemin, des centaines de coureurs. A l’arrivée 40 km/h de vent. Et c’est parti. Bisou maman, bisou petite soeur, à dans quelques heures, on se voit pendant mon aventure toute en souffrance. Je réalise pas, je suis dedans, et quand j’élancerai mes jambes, ce sera pour ne jamais s’arrêter avant d’avoir fini l’arrivée 2h30 minimum plus tard. Et puis on court, on rit, on rit aux éclats, on profite du vent dans le dos pour accélérer, on fait des vidéos, on tape dans des mains, dans les nôtres aussi. On applaudit les pompiers, la police, les coureurs, les musiciens, tout le monde. On s’applaudit nous, aussi. Et on avance. Je tombe en récupérant une bouteille (c’est bien moi.), les genoux ouverts, les genoux explosés, du sang et de la boue. Km5. Hors de question de s’arrêter pour un bobo. C’est reparti. Km10 “Je pensais pas avoir dépensé 62€ pour aller aussi vite, on doit profiter, on est en train de battre nos records d’allure alors qu’on est sur un semi les gars !”. Km 16, Maman rejoint la course, c’était pas prévu, c’était pour faire la surprise, pour finir avec nous. Km 17, 18, 19, 20, c’est dur. Très dur. En souffrance, je voudrais accélérer mais les jambes suivront pas. J’essaie, partagée entre le besoin de pousser fort les limites et voir où je peux craquer, et l’envie de montrer à ma mère qu’elle tient le rythme et que ça va aller. Je la soutiens, et puis il reste 300 mètres. Les 300 plus longs mètres de toute ma vie. On voit l’arche de l’arrivée, mais ça me donne envie de pleurer, j’en ai marre, c’est dur, on va vite et j’ai mal aux genoux, 15km avec la plaie ouverte dans le vent. Je rejoins M. et N. une dizaine de mètres devant. “Allez, on accélère ou quoi ? 200 mètres !!”. Et on finit à notre maximum. La vidéo l’atteste, on n’en pouvait plus. M. prend nos mains, et c’est ensemble qu’on passe l’arrivée. Et ce fameux burpee, le burpee de la victoire, le burpee du courage surtout. De la poussière de force qu’il reste en nous, qui prouve que quand on n’en peut plus, on peut encore, promis. Le burpee façon Leleu, le burpee qui fait qu’on était là ce jour-là. Et voilà. C’est fini. C’est fini et je réalise pas. C’était nous ? Je me suis jamais arrêtée ? J’ai couru chaque kilomètre plus vite que l’autre ? J’ai battu mes records à chaque instant pendant 2h30 ? Avec mes genoux ? J’ai couru en short ? J’ai couru avec des presque inconnus ? Je peux penser à quoi, j’ai plus rien dans la tête, j’étais bien, mais à quoi je peux réfléchir maintenant si c’est fini ?
Un truc de fou. 21,600 km. 2h18 pour une première. C’est bof, c’est bien, c’est un bon début, c’est magnifique d’avoir fini sans marcher. C’est magnifique d’avoir fini avec ces ressentis là, avec ces gens là. Que ça se soit bien passé, que j’aie vraiment eu le sentiment de voir passer le bonheur. Et c’est pas qu’un sentiment. Sur chacune des photos, sur chacune des vidéos, qui pourtant n’étaient pas calculées : je souris. Et c’est tout. Je souris pendant 21 500 mètres, je souris les genoux défigurés et je souris d’être cette personne, même si les gens comprennent pas.