Moment 0 : je suis une truite
“Deja de taparte Arrête de te cacher Que nadie va a retratarte” Personne ne va te tirer le portrait
~ Atrévete-te-te in Calle 13, Calle 13
Ça y est. Je suis quelque part, dans un espace-temps assez flou, entre le jeudi soir et le vendredi matin — et je ne parlerai pas de l’INSPÉ dans ce billet. Demain, je rencontrerai tous mes élèves — vraiment tous.
C’est que j’en ai déjà rencontré… deux. La pré-rentrée, c’était lundi. Et le jour d’après, c’était la rentrée des élèves, le premier septembre : j’y suis intervenu. Contrairement à ce que j’avais moi-même connu en temps qu’élève, au Lycée, à l’entrée en Seconde, il semble être d’usage de réaliser un entretien individuel avec chaque élève, afin de mieux cerner ses motivations, son parcours — et aussi ses moyens en terme de travail personnel et d’accès à l’informatique à la maison, en particulier dans le cadre d’un éventuel reconfinement. J’étais censé intervenir… mais j’avais une réunion avec mes collègues stagiaires sur l’établissement. Je suis donc arrivé en fin de bataille, et n’aurai rencontré que deux élèves.
Pendant la réunion des stagiaires avec la direction, le proviseur a été clair sur notre nouveau statut, nos devoirs et nos responsabilités. J’en retiens personnellement deux points majeurs : il ne faut pas faire cours en tailleur sur une table, et il faut éviter de se retrouver un caleçon sur la tête à courir dans la rue des bars de la ville. On risquerait de se retrouver affiché sur les réseaux sociaux, et les parents d’élèves ne seraient pas très contents de voir que les enseignants de leurs chers enfants ont une vie sociale.
OUI JE SAIS, ce n’est pas ça le problème. Les personnels de l’EN sont censés représenter un exemple pour les élèves, et il serait donc inconvenant d’avoir un respectable enseignant torché à quat’ du avec des sous-vêtements mal placés — quoiqu’avec les masques grand public distribués cette année, la question des sous-vêtements sur la tête est légitime. Je pense toutefois que dans le futur, je ferai un billet à propos de la respectabilité attendue et effective du personnel enseignant, qui me semble être à géométrie variable. Mais nous nous égarons.
Bref, les élèves sont rentrés le premier septembre. Dans le calendrier républicain, ce jour était connu comme le jour de la truite. Et je sens aujourd’hui une certaine sympathie avec cet animal. Une truite dans un fond d’eau seulement. Elle a juste assez d’eau pour respirer, mais ses mouvements sont difficiles. Elle s’effraie, elle panique, elle tressaute, elle bondit. Ce soir, je suis cette truite. Comme une petite sensation d’inadéquation ; d’usurpation peut-être. Ou finalement, tout simplement de peur panique.
Est-ce rationnel ? Probablement pas. Les élèves ont probablement les mêmes peurs : qui sera ce nouvel enseignant ? l’année se passera-t-elle bien ? Et dans le contexte actuel, en 2020, les angoisses liées au milieu scolaire n’ont pas dû s’amenuiser, bien au contraire. Par ailleurs, comme le l’ai mentionné dans un précédent billet, je sais qu’en dépit de ces angoisses que je tente de taire, j’ai un minimum de bagage derrière moi. Cela devrait aller.
Aujourd’hui, il est encore tôt lorsque j’écris ces mots. Ou peut-être est-il tard. Je ne sais bien. Beaucoup de choses risquent de se jouer à ce premier jour. Avec les deux élèves que j’ai rencontrés, j’ai eu la réponse à une question que je me posais depuis plus d’un mois : l’adresse aux élèves. Apparemment, cette année, je vais les voussoyer. Très bien. Il ne faudra pas que je glisse, par contre.
Les élèves sont-ils conscients de tout ce qui va se jouer ? En suis-je moi-même conscient ? Je pense que malgré ces incertitudes, demain je serai calme — peut-être à un quart d’heure près à tourner en rond dans la salle des profs de SPC les bras en l’air, d’accord.
En tous les cas, dès demain, il faudra faire face.














