HUIT PROPOS SUR "BASIC", par Steven Lambert
Hier a débuté (et jusqu'au 1er mai) le crowdfunding des préventes du livre John McTiernan : Cinéma Total. On y retrouve les plumes de Yal Sadat, Julien Abadie, Nicolas Tellop, Antoine Mocquet, Arthur-Louis Cingualte, Aurélien Lemant et Steven Lambert, qui en a aussi assuré la direction éditoriale. C'est à lui que nous devons ce texte écrit il y a bien longtemps pour une lointaine revue de cinéma, et qui lui a inspiré "Héroïne", le titre de sa contribution à cet ouvrage collectif à paraßtre au Feu Sacré dans la toute nouvelle collection La Forge dédiée au cinéma. Parlons donc ici de "Basic", un des tout derniers films de McT, parlons des femmes dans son cinéma, et par elles du secret sans mystÚre des hommes.
âFingebant simul credebantqueâ [1]
Imaginez devoir raconter lâhistoire de ce film, trĂšs simplement, Ă quelquâun qui ne le connaĂźt pas encore. La question est de savoir choisir votre point de dĂ©part et oĂč vous arrĂȘter. La vraie question, cela dit, est de savoir ce que vous allez cacher.
De toutes les histoires qui traversent, bifurquent, sâĂ©vanouissent, se ramifient ou encore sâemmĂȘlent au sein de ce film, celle qui nous est livrĂ©e dĂšs les premiers plans y tient une place discrĂštement centrale. Le BolĂ©ro de Ravel lance ses premiĂšres notes, dâimposants navires traversent dans un sens puis dans lâautre le Canal de Panama, et une voix de femme nous raconte lâhistoire de ces cadavres dâouvriers, sacrifiĂ©s Ă la construction du Canal, que lâon dissimulait dans des tonneaux remplis de vinaigre pour servir aux apprentis chirurgiens en Europe. « Cet endroit a toujours eu une façon particuliĂšre de traiter avec le profit et la mort », conclĂ»t-elle. Or ce ne sont pas des bateaux Ă vapeur qui dĂ©filent devant nous mais bien des cargos modernes : le profit et la mort sont lĂ , hier comme aujourdâhui, et la dissimulation toujours Ă leurs cĂŽtĂ©s. Cette dissimulation opĂšre non seulement au sein de lâHistoire mais concrĂštement dans ces quelques plans qui emboutissent passĂ© et prĂ©sent : derriĂšre les navires les bateaux Ă vapeur, derriĂšre les bateaux Ă vapeur les tonneaux et derriĂšre ces tonneaux les cadavres qui allaient rejoindre la florissante Ă©conomie de la mort. Selon le principe bien connu des poupĂ©es gigognes, chaque image sĂ©crĂšte ou est le signe dâune autre image. Ce sont ces images-signes anecdotiques qui nous indiquent, comme en passant, que le film tout entier se place sous le sceau de la dissimulation : lâimage est toujours un creuset dâautres images, dâautres histoires quâelle ne livre pas dâemblĂ©e, mais plus fondamentalement : lâimage ment.
Ce premier montage (image, son et musique) permet de voir dans cette « ouverture » une allĂ©gorie du film lui-mĂȘme [2]. Câest effectivement Ă la maniĂšre dâun palimpseste avec ses redites, ses ratures, ses ajouts que se prĂ©senteront tout au long du film les diffĂ©rents flashbacks. Ces images ne forment pas la matiĂšre continue dâun film (dans le film) que lâon reconstituerait patiemment pour arriver, enfin, Ă une rĂ©vĂ©lation finale mais sâentassent les unes sur les autres Ă la maniĂšre dâun imagier offert Ă notre distraction : câest-Ă -dire autant pour notre bon plaisir que pour nous Ă©carter de lâessentiel. Ă cet Ă©gard le fait que la voix de celle qui sera notre double dans le film soit sĂ©parĂ©e de son visage pointe vers lui. De la mĂȘme maniĂšre que la voix jetait le doute sur les images et les transformaient en signes trompeurs, le fait quâelle soit dĂ©saccordĂ© du visage qui est le sien nous fournit un indice prĂ©cieux dans un film qui multipliera les fausses routes et mensonges. Cet indice vient avec le visage de cette femme sortant théùtralement de lâombre au rythme des Ă©clairs et sur lequel on peut sentir ce mĂ©lange instable entre doute et certitude propre Ă toute rĂ©vĂ©lation.
Câest Ă cette rĂ©vĂ©lation quâil nous faudra arriver. Pour quâil y ait rĂ©vĂ©lation il faut quâil y ait eu dessaisissement et câest lâĂ©cart entre la voix qui faisait la leçon et le visage dĂ©sormais dĂ©fait qui en est la preuve. Ce visage, cette femme, câest nous : autrement dit quelquâun qui pensait savoir et qui sâest trompĂ© ou que lâon a trompĂ©. Quelquâun qui apprend.
La dĂ©ception de cette femme fait en ce sens Ă©cho Ă notre propre dĂ©ception une fois le dernier twist advenu avec la fin du film. Elle lâanticipe. Nous avons revu ce visage dans la nuit, son expression particuliĂšre laissĂ©e en suspens au dĂ©but du film et trĂšs vite retournĂ©e Ă lâoubli par force de retournements. Nous avons, comme elle et avec elle, compris, ayant suivi le mĂȘme chemin. On nous aura Ă©galement trompĂ©. La dĂ©ception du Capitaine Osborne (Connie Nielsen) est une dĂ©ception amoureuse qui ne dit pas (trop fort) son nom : elle ne concerne quâun seul homme et moins lâaboutissement de lâenquĂȘte ou une faute logique de raisonnement. La nĂŽtre concerne le film lui-mĂȘme ; bien que les deux soient liĂ©es. La raison tient Ă ce que Basic est une romance dissimulĂ©e dans un film qui prĂ©sente tous les signes dâun thriller : lâexercice qui tourne mal, les fusillades [3], la jungle, la nuit noire et la pluie battante : tout le dĂ©cor est bien en place, jusquâaux acteurs connus, mais lĂ©gĂšrement dĂ©calĂ©. Et ce dĂ©calage, qui donne lâimpression de voir un film dâaction oĂč il ne se passe rien (ou bien trop), tient au fait que lâaction est subordonnĂ©e Ă la parole, et plus prĂ©cisĂ©ment au mensonge, comme moteur de lâhistoire.
Tous les personnages masculins du film mentent et ce sont leurs mensonges qui dictent Ă la fois le prochain mensonge du voisin et les mouvements des enquĂȘteurs dans lâenceinte de la base, autrement dit lâhistoire du film. Seule Osborne ne ment pas parce quâelle est celle qui dâentrĂ©e de jeu voit ses capacitĂ©s mises en doute par son supĂ©rieur hiĂ©rarchique : elle est celle qui en silence assiste, observe, rapporte, apprend. Notre semblable, notre image. Elle est hors-jeu mĂȘme lorsquâon lui demande de participer, Ă lâexemple de cette premiĂšre trahison que lui inflige Hardy (John Travolta) en lui demandant de jouer au good cop/bad cop pour mieux Ă©venter devant le suspect la grossiĂšretĂ© dâun tel subterfuge. Ă la fin de lâinterrogatoire le Colonel Styles (Tim Daly) leur demandera sâil est coupable : Hardy rĂ©pond oui et ment, Osborne non mais nâest pas Ă©coutĂ©e. Il ment parce que lâobjet de lâenquĂȘte nâa jamais Ă©tĂ© de savoir ce qui sâest passĂ© mais de faire tomber un trafic de drogue et rĂ©cupĂ©rer un des siens infiltrĂ© dans la base : câest un whodunit oĂč les morts ne sont que simulĂ©es, fantasmĂ©es et qui porte sur un trafic dont nous nâapprenons que trĂšs tardivement lâexistence. Faire dâune femme, isolĂ©e dans un monde dâhommes qui tous (lui) mentent et quâon nous prĂ©sente comme inexpĂ©rimentĂ©e, le hĂ©ros cachĂ© dâun film nâest quâune des voies quâa trouvĂ© McTiernan pour renverser la logique du film dâaction quâil a su lui-mĂȘme imposer.
Cette logique repose sur trois grands principes oĂč action et parole sont insĂ©parables. Principe dĂ©mocratique : il nây a pas de distinction quant Ă la provenance de la parole, personnages principaux et secondaires sont sur un mĂȘme pied dâĂ©galitĂ©. Principe de confiance : la parole est intĂ©gralement acceptĂ©e quant Ă sa valeur de vĂ©ritĂ© ou son savoir, surtout dans lâurgence ou en cas de crises Ă rĂ©soudre. Et enfin, principe dynamique : la parole que lâon reçoit relance lâaction, qui sây accorde, dans lâespace. Ce sont les vestiges de cette logique que lâon trouve dans Basic oĂč lâon navigue entre les mĂȘmes lieux (bureaux, chambre dâhĂŽpital, salle vide, cabane dans la jungle), oĂč un mensonge chasse lâautre jusquâau vertige, et oĂč le mĂȘme petit nombre dâhommes Ă droit Ă la parole.
Le chemin quâemprunte lâhistoire est dĂ©sormais dĂ©terminĂ© par la vitesse propre de la parole, par la vitesse Ă laquelle le mensonge dâun homme biffure et se surajoute Ă celui dâun autre. Basic est certes un film trĂšs bavard mais câest un film oĂč les paroles prononcĂ©es sâenroulent autour dâun mĂȘme vide (le prĂ©texte de savoir ce qui sâest passĂ©), menaçant sans cesse de le faire sâeffondrer sur lui-mĂȘme. De cette spirale infernale ne rĂ©siste, rĂ©trospectivement, que la romance entre Osborne et Hardy. Autrement dit, dans ce monde peuplĂ© par le mensonge et le mensonge des hommes envers dâautres hommes, les seuls qui affectent rĂ©ellement Osborne sont ceux prononcĂ©s par Vilmer (Harry Connick Jr.), le mĂ©decin chef de la base et ancien amant, et par Hardy. Ce sont les deux seuls moments du film oĂč lâon peut la voir sortir violemment de la place qui lui a Ă©tĂ© assignĂ© : en envoyant Ă terre Vilmer Ă coup de bottin et dans un dĂ©but de corps Ă corps avec Hardy suggĂ©rant une parade amoureuse dĂ©guisĂ©e en combat.
Parmi tous les mensonges quâelle peut entendre, Osborne nâen retient que deux. Elle nâen choisit que deux, plus prĂ©cisĂ©ment. Et dans les deux cas, il sâagit pour elle de voir vraiment lâhomme quâelle aime, dâessayer de le lever le voile sur son secret. Pour Vilmer, les choses sont claires : câest un opportuniste, un trafiquant et un salaud. Pour Hardy, les choses sont plus complexes. La premiĂšre image quâelle a de lui est fausse bien entendu, câest celle quâHardy choisit de lui donner, Ă elle dont il ignore encore si elle est Ă la hauteur, et au Colonel Styles pour lui faire baisser sa garde : Hardy trempĂ© au milieu de la base se grattant lâentre-jambes le temps quâun camion passe devant lui. Le secret dâHardy est en fait liĂ© Ă un signe que seuls Hardy (parce quâil en fait partie) et Styles (de par son grade) peuvent comprendre : le « 8 » que lâon voit inscrit en bas du papier rendu par Pike (Brian Van Holt) et demandant Ă ne parler quâĂ un ranger. Avant de pouvoir le comprendre, mais seulement Ă la toute fin du film, Osborne ne sait pas vraiment qui est Hardy et quelle est son histoire. DĂ©ception lĂ encore : le secret de ce « 8 » est simplement de dĂ©signer une unitĂ© opĂ©rant dans le secret au sein de lâarmĂ©e : le secret dĂ©bouche sur le secret. Cette « 8Ăšme section » (ce nom, signe et sigle) est juste un Ă©pouvantail [4] que ses membres nâont pas jugĂ© bon de contester, lâacceptant sans quâil ne renvoie Ă rien (hiĂ©rarchie ou nombre de membres).
Osborne choisit pourtant Hardy ; assez pour le suivre, lâespionner et lui sauver la vie face Ă Styles. Elle retient son mensonge Ă lui, le poursuit, parmi tous les autres mensonges que le film peut offrir. Aimer quelquâun, aimer un homme, câest dâabord aimer son mensonge et aller jusquâau bout de lâarc-en-ciel avec lui : câest vouloir percer le secret sans mystĂšre dâun homme. CâĂ©tait dĂ©jĂ le cas pour Catherine Banning (Rene Russo) et Thomas Crown (Pierce Brosnan) dans le film prĂ©cĂ©dent de McTiernan. Deux romances dissimulĂ©es sous le manteau du thriller et comme passĂ©es en contrebande [5] : deux films dâinitiation Ă une romance secrĂšte comme au secret dâun homme. Et par deux fois les femmes sauvent les hommes de leur mensonge, pour leur mensonge.
Le fait massif du mensonge des hommes et la nature trompeuse des images sont intimement liĂ©s dĂšs que lâon replace la romance au cĆur du film. Ils Ă©clairent le sens Ă donner aux diffĂ©rents flashbacks. Câest en effet peine perdue que de vouloir monter ensemble ces diffĂ©rentes versions dâune mĂȘme sĂ©rie dâĂ©vĂ©nements dans lâespoir de combler un angle mort du film, de reconstituer la chronologie enfin irrĂ©futable des faits. La raison en est toute simple : ce sont des « visions » dâavantage que des flashbacks : les visions dâOsborne tirĂ©es de ce quâelle recueille auprĂšs des hommes et comme issues de cette nuit Ă©paisse, onirique dans laquelle baigne le film. Le flashback est un procĂ©dĂ© stylistique qui dĂ©voile tout ou partie dâune vĂ©ritĂ© factuelle (ce qui sâest passĂ©) mais en retard pour en renforcer la puissance de rĂ©vĂ©lation. Or, on le sait, rien de ce qui nous est montrĂ© dans la jungle ne peut prĂ©tendre Ă cette dĂ©finition car lâobjet avouĂ© de lâenquĂȘte nâest quâun prĂ©texte et la rĂ©vĂ©lation une affaire de sentiments.
Encore une fois câest par un indice noyĂ© dans la masse mais situĂ© Ă la toute fin du film que la preuve nous est donnĂ©e de cette lecture. Câest cette derniĂšre vision fantasmatique quâa Osborne dâHardy poignardant West (Samuel L. Jackson) dans la jungle qui autorise Ă lui attribuer la paternitĂ© de lâensemble des visions : derniĂšre vision qui vient couronner une longue sĂ©rie de retournements imaginaires et marquer son caractĂšre subjectif par la violence, le dĂ©sarroi de la trahison quâelle suggĂšre. Elle en est Ă la fois lâunique sujet, lâorigine et lâobjet, dans la mesure oĂč celles-ci sont dĂ©terminĂ©es par les mensonges des hommes. Ces visions nâadviennent dâailleurs quâaux moments oĂč Osborne est physiquement prĂ©sente pour projeter ce quâelle entend : ainsi ne saura-t-on jamais ce que Pike et Hardy se disent sur le tarmac, couverts par le bruit du rotor [6]. Elle essaie de mettre de lâordre dans tout cela, comme nous, mais il est impossible de bien voir ce que lâon ne comprend pas (la toute puissance du mensonge et des hommes entre eux).
Câest quâOsborne nâa pas encore choisi parmi tout ce quâelle enregistre. Elle nâa pas encore choisi quelle image et quel secret poursuivre, trop attachĂ©e quâelle est encore aux signes de lâenquĂȘte et Ă lâhistoire. En attendant les visions continuent dâarriver comme autant de symptĂŽmes dont la crise (ce trop plein, pour elle comme pour nous) sera marquĂ©e par cette image furtive dâHardy magiquement projetĂ© dans la jungle : image dĂ©sormais au-delĂ de toute vraisemblance et absolument sĂ©parĂ©e du reste du film : pure transposition Ă lâĂ©cran dâun Ă©tat dâĂąme. Le mensonge des hommes, les visions et lâhistoire (le scĂ©nario, lâenquĂȘte) ne font quâun.
Câest ensemble et dâun mĂȘme mouvement quâOsborne doit apprendre Ă sâen sĂ©parer : telle est, en fin de compte, sa trajectoire dans le film. Refuser enfin le rĂŽle quâon lui a donnĂ© et quâelle nâa pas choisi (quitte Ă en choisir un autre [7]). Le temps dâun film pour ne plus ĂȘtre ce tĂ©moin ou cette spectatrice passive, le temps dâun film pour se rendre compte quâon est amoureuse.
Cette dimension initiatique de la romance a un prix qui passe par le renoncement Ă un monde de mensonges pour lâĂ©lection dâun seul, mais ce prix ne sâarrĂȘte pas lĂ . Suivre jusquâau bout le mensonge dâun seul homme, câest accepter de disparaĂźtre avec lui pour pouvoir partager ce mensonge. Mentir est aussi vital que ludique pour eux. Tomber amoureuse câest traquer un homme pris dans un jeu auquel il ne renoncera pas, le sauver des consĂ©quences de son jeu, et savoir quâil nây a rien derriĂšre son secret. Un jeu du chat et de la souris forcĂ©ment dĂ©ceptif auquel on choisit de croire malgrĂ© tout. Lâautre nom de cette croyance, câest la confiance : celle que lâon attend sans cesse de lâautre et celle quâil nous accorde ou nous retire sans cesse. La confiance tant attendue entre deux personnes qui sâaiment et, dans le cas dâOsborne et Hardy, entre deux personnes travaillant en Ă©quipe. Cette promesse autour de laquelle lâhistoire de Banning et Crown sâenroulait dĂ©jĂ : la nĂ©cessitĂ© et, dans le mĂȘme temps, lâimpossibilitĂ© de se faire durablement confiance.
Ce double bind de la confiance est le cĆur secret de la romance et lui dicte son mouvement. De tous les dĂ©sarrois quâil occasionne, la dĂ©ception fait toujours figure de derniĂšre Ă©preuve et offre aux personnages fĂ©minins lâoccasion dâopĂ©rer une transformation du regard. Ce moment particulier oĂč toute la trajectoire du personnage et lâhistoire du film avec elle menacent dâĂȘtre frappĂ©s dâabsurditĂ©. Le non-sens dâun jeu que lâon nâa pas compris (ou trop tard) faute dâen ĂȘtre rĂ©ellement partie prenante, dâavoir Ă©tĂ© manipulĂ©e dĂšs le dĂ©but pour finalement revenir Ă notre point de dĂ©part : avec toute la confusion et la solitude qui lui sont propres. Câest le sens des larmes de Banning Ă bord de lâavion oĂč elle pense embarquer seule vers une nouvelle et dĂ©jĂ insipide enquĂȘte pour assureurs ; câest le sens de cette derniĂšre image dâHardy dans la jungle pour Osborne, en proie au dĂ©sarroi et Ă la colĂšre, tandis quâelle le file au sein dâun carnaval de rue aussi envahissant quâeffrayant. Tout ce que les hommes ont Ă offrir pour racheter cette tristesse et cette dĂ©ception câest une place dans cette vie qui sâaccorde Ă leur mensonge, Ă leur rĂȘve. Que les hommes fassent enfin confiance pour que les femmes partagent leurs vies ; que les femmes reconnaissent le jeu des hommes pour ce quâil est et acceptent lâespĂšce de poids quâils lui confĂšrent. Partager le secret, lâillĂ©galitĂ© ou une aventure : partager une « vie de cinĂ©ma » en somme, quitte Ă faire un pas de cĂŽtĂ© hors de ce monde pour cela [8].
Le signe de ce passage Ă lâombre du secret, de cette transformation du regard dâOsborne, est Ă la fois (encore une fois) anecdotique et paradoxale : câest cet aveugle assis dans un escalier et quâelle croise en sâengouffrant dans un bĂątiment signalĂ© par une boule de billard noire (« 8 »). Cet aveugle qui marque autant par son immobilitĂ© la fin de lâagitation qui rĂ©gnait encore dans la rue quâun seuil vers un endroit gardĂ© oĂč la lecture des signes (les visions) nâest plus dâaucune aide, si elle lâa jamais Ă©tĂ©. Câest aveugle quâOsborne pĂ©nĂštre dans ce bĂątiment : aveuglĂ©e par toutes ces visions absurdes qui Ă©taient liĂ©es Ă la nuit, autant quâimmunisĂ©e contre elles dĂ©sormais. PrĂȘte Ă dĂ©laisser dâun mĂȘme mouvement le double-jeu des signes, les luttes pour le profit et le pouvoir, le monde des vivants enfin.
Passer de lâautre cĂŽtĂ© et rejoindre les fantĂŽmes. Prendre place Ă cĂŽtĂ© dâeux par amour : tel est le dernier sens de la trajectoire dâOsborne et du film avec elle. Câest par la dĂ©ception (ce revers de la confiance) que mensonge et amour sont liĂ©s, mais il faudra une forme de sacrifice pour enfin sortir de ce cercle infernal et que soient liĂ©s amour et mort. Ce sacrifice est avant tout celui du monde des apparences dont il convient de sâĂ©carter en le redoublant : assumer le faux-semblant comme ce qui ne cache rien ; Ă lâimage des hommes pour qui le masque (le secret) ne dissimule jamais quâun autre masque (lâabsence de mystĂšre).
La « 8Ăšme section » est en ce sens pleine de fantĂŽmes : de ces individus qui ne sont dĂ©finis ni par leur place au sein de lâarmĂ©e ni par leurs noms « propres » ou celui de leur confrĂ©rie secrĂšte. Dunbar, Pike, Nunez, Castro sont tous des noms dâemprunts ; de la mĂȘme maniĂšre quâils ont empruntĂ© Ă leurs ennemis ce nom censĂ© les regrouper et les « identifier ». Autant de masques ou dâĂ©pouvantails interchangeables et vides qui peuplent le film, Ă lâimage de ce carnaval de rue cĂ©lĂ©brant le Jour des Morts. Cette fĂȘte qui est aussi bien celle quâOsborne interrompt lorsquâelle retrouve Hardy et ses coĂ©quipiers, sirotant des biĂšres et se prĂ©parant Ă petit-dĂ©jeuner comme si rien ne sâĂ©tait passĂ©. Leur derniĂšre et pour certains premiĂšre apparition hors de tout flashback. Des morts revenus une derniĂšre fois saluer Osborne et nous saluer avant de disparaĂźtre Ă nouveau ; ne serait-ce quâavec la fin du film.
Leur dimension spectrale est directement liĂ©e et anticipĂ©e par leurs apparitions au sein des visions dâOsborne : ces fantassins oniriques que lâon assassine Ă plusieurs reprises et de plusieurs maniĂšres mais qui reviennent, encore et encore, comme assoiffĂ©s, sans mĂ©moire.
Fiers dâavoir su sâen sortir encore une fois, remerciant le hasard ou la chance autant que leur sens de la dĂ©brouille, ils rient. Ils rient et Osborne se tient devant eux. Elle les regarde et leur dit calmement : « Vous nâexistez pas. Vous ĂȘtes tous morts ».
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[1] "Ils fictionnaient et au mĂȘme moment ils croyaient Ă leurs fictions."
[2] Et, Ă des degrĂ©s divers, câest le cas de bon nombre dâ « ouvertures » (ni scĂšne dâexposition, ni prologue au sens strict) chez McTiernan ; citons Last Action Hero (1993), Die Hard with a Vengeance (1995) ou encore The Thomas Crown Affair (1999). La malice â ce mĂ©lange dâironie et de ruse â est une des clĂ©s de lâĆuvre de McTiernan comme de ses personnages.
[3] DĂ©jĂ dans Predator (1987), des militaires vidaient des chargeurs entiers sur un ennemi invisible au cĆur de la jungle.
[4] De la mĂȘme maniĂšre que Samuel L. Jackson portant habits, cape et lunettes noirs joue ce rĂŽle dâĂ©pouvantail dans le film, dont la rĂ©putation bricolĂ©e est censĂ©e ĂȘtre lĂ©gendaire et source de terreur chez les cadets.
[5] Lâouverture du film trahissait dĂ©jĂ cette idĂ©e que Thomas Crown nâa rien Ă cacher, avec cette vertigineuse descente depuis une vue satellite jusquâau tissu de la manche de son veston (pure surface), entrecoupĂ©e de son entretien avec sa psychanalyste oĂč il ne dĂ©voile rien. On sait dâailleurs trĂšs vite que câest bien Thomas Crown qui a subtilisĂ© le tableau (et lâa remis en place, dissimulĂ© aux yeux de tous). LâenquĂȘte de Banning, lĂ encore, nâest quâun prĂ©texte.
[6] Une autre vision arrive une fois quâils sont tous revenus en salle dâinterrogatoire mais Pike ne rĂ©pĂšte pas ce quâil a dit Ă Hardy (pourquoi lui mentir puisquâils sont de mĂšche ?), il raconte une histoire pour Osborne.
[7] Hardy reconnaĂźt dans les derniĂšres minutes les capacitĂ©s dâOsborne, mĂȘme si le compliment Ă son Ă©gard est rapportĂ© par West. Hardy lui propose une place parmi eux mais la rĂ©ponse dâOsborne ne viendra pas. Ce nâest pas, aprĂšs tout, pour cette raison quâelle lâa suivi jusquâici.
[8] La premiĂšre et plus radicale occurrence de ce "disparaĂźtre ensemble" chez McTiernan se trouve dans Medicine Man (1992) oĂč le Dr Crane (Lorraine Bracco) se retirait dans la jungle avec le Dr Campbell (Sean Connery) ; autant par amour pour lâhomme que pour lâassister (croire avec lui) dans sa recherche dâun traitement contre le cancer, Ă la limite entre science et magie.