Présenté au Mérignac Photographic Festival en 2015, Sanlé Sory est de retour en terre girondine avec un accrochage augmenté et rétrospectif qui s’étend sur trois décennies. En trois ans, il s’en est passé des choses : une exposition collective à la Fondation Cartier, l’entrée dans la collection du MoMa de New York, un focus à l’Art Institute of Chicago, qui s’est achevé le 19 août dernier, sans oublier sa présence à la 60e édition des Grammy Awards avec ses images venues enrichir la compilation Bobo YéYé : Belle Époque in Upper Volta en lice dans la catégorie meilleur album historique. L’occasion de revenir sur le parcours du Burkinabé en compagnie du mélomane et commissaire d’exposition invité Florent Mazzoleni.
Comment avez-vous rencontré Sanlé Sory ?
En 2010, je préparais un livre sur les musiques du Burkina Faso. J’avais trouvé des 45 tours. Le groupe s’appelait Volta Jazz. D’abord, j’étais intrigué par ces photos de pochette avec l’inscription de ce nom et de cette ville : Sanlé Sory-Bobo-Dioulasso. Je me suis rendu à plusieurs reprises là-bas pour le trouver. En vain. Je l’ai rencontré au bout du troisième voyage. Ce n’est pas une légende urbaine, quand je l’ai vu, il était en train de brûler ses négatifs.
Pourquoi ?
Il faisait le tri, jetait ce qu’il considérait être des vieilleries. Je pense qu’il en a détruit des milliers voire des dizaines de milliers, car il avait une production extraordinaire.
À quelle cadence ?
Chaque jour, il pouvait faire entre 10 et 20 pellicules.
Comment est-il devenu photographe ?
Sory est originaire du sud du Burkina, de Nianiagara. À la fin des années 1950, il fait un voyage à la capitale, Ouagadougou, et il a besoin de papiers d’identité. À l’époque, on était encore sous colonie française. Quand on vivait à la campagne, on n’avait pas besoin de ce type de pièces, mais dès lors qu’on arrivait en ville, on avait besoin de documents à fournir. Sory s’est donc rendu chez un photographe. Il a été impressionné : par le métier et par le fait de devoir payer pour avoir des photos. Il s’est dit : « Tiens, c’est un truc que je pourrais peut-être tenter. » Il a fait son apprentissage pendant deux ans à Bamako auprès d’un Ghanéen. Par la suite, son cousin Idrissa Koné, qui était le fondateur de l’orchestre Volta Jazz et de la première auto-école de la ville, l’a aidé à lancer le premier Volta Photo. On date l’ouverture du studio au mois de mars 1960, c’est-à-dire quelques mois à peine avant l’Indépendance qui a lieu en août. Il a alors 17 ans.
Au début, à quoi ressemble son studio ?
Il y a juste une chaise, une table et à peine quelques éclairages. Il réalise alors essentiellement des portraits d’identité. Peu à peu, il va s’en distancier avec des photographies qui documentent le quotidien des gens et notamment de la jeunesse. C’est l’époque des yéyés, la belle époque en Haute-Volta. Il y a une forme d’insouciance, de liberté et d’indépendance. C’est ce qu’on retrouve dans toutes ses premières photos. Lui, ce qui lui plaisait, c’était de faire plaisir à ses clients. D’où les mises en scène. Dans la pièce où les modèles pouvaient se changer, il y avait des costumes, des cravates, un transistor, un téléphone, des pistolets en plastique. Bref, tout un tas d’accessoires qui faisait que le client quand il venait chez Volta Photo pouvait changer d’environnement et se projeter dans une certaine liberté. C’est ce qu’on retrouve aussi dans les fonds peints qui arrivent au début des années 1970. En parallèle, il documente son évolution physique. C’était un sportif, il pratiquait le karaté et un peu d’haltérophilie. D’où une centaine d’autoportraits dont le fameux Portrait au miroir, qui date des années 1960. Une merveille absolue.
Comment était-il considéré dans sa ville ?
C’était le photographe. Il avait un rôle social comme le commerçant qui vend le riz. Petit à petit, il est passé d’un rôle utilitaire à quelque chose de plus artistique. Dans les années 1970, quand son cousin lui demande de faire les photos des pochettes de Volta Jazz, il réalise qu’il se passe quelque chose, qu’une scène musicale est en train d’émerger. En ville, il y avait pas mal de dancings. Sory a l’idée de reproduire ces soirées dansantes dans les villages. À mon sens, ça a été son coup de génie. Dans ces bals-poussière comme on les appelle au Burkina et en Côte d’Ivoire, on n’est pas sur du béton, mais dans la brousse. Sory s’occupait de la buvette, ses assistants du son et de l’entrée. Ces soirées attiraient les paysans du coin, qui payaient pour se faire prendre en photo par Sory à des prix modiques. Pour moi, la photographie de Sory Sanlé est vraiment démocratique, ludique et fédératrice.
« Sanlé Sory - Studio Volta »,
du samedi 6 octobre au dimanche 16 décembre,
Vieille Église Saint-Vincent, Mérignac (33700).
Vernissage vendredi 5 octobre à 19 heures.
www.merignac.com