La 2e édition de La Grande Mêlée, rendez-vous de la création contemporaine autour des nouvelles écritures proposé par La Manufacture Atlantique, accueille quatre compagnies.
Par Lucie Babaud // photo La Tierce / DR
Non, tout n’a pas été fait, ou, en tout cas, rien n’est jamais totalement définitif. L’art est un mouvement perpétuel et l’écriture théâtrale n’en finit pas de se renouveler. C’est tout l’intérêt de cette Grande Mêlée que de donner sa place à des artistes qui continuent d’inventer, qui cherchent, tâtonnent, expérimentent. Plus ou moins abouties, à des degrés différents d’avancement, quatre propositions vont nourrir cette rencontre, amicale avant tout, sur le terrain de la création.
Ailleurs commence ici, par la compagnie Eightball
Jean-Emmanuel Belot s’est installé à Bordeaux il y a quelques mois. Venant de Lyon, il présente un travail déjà entamé, voire presque achevé. En effet, Ailleurs commence ici, inspiré du texte de Paul Virilio, a déjà été proposé en partie. Avec son planisphère posé au sol, Jean- Emmanuel Belot a entamé un travail au long cours, explorant le monde, le local et le global, il le déconstruit, le reconstruit, tente de le comprendre... et de l’expliquer. Ce chorégraphe a aussi en lui quelque chose du chercheur qui n’a de cesse d’explorer les frontières, les peuples, les villes, les mers.
« Ce planisphère sur lequel je travaille depuis plusieurs années me permet de faire d’autres projets, j’essaie d’aller dans des espaces hybrides, de créer des liens entre espace, thème et choix de l’expression artistique. Je fabrique ma propre fabrique, avec un vrai travail de recherche. En ce moment, je fais un long travail sur l’iconographie des journaux et des métiers de la presse, d’où l’impression que ça n’en finira jamais. Et l’actualité nous donne raison. »
Bedford Park, épisode 3, par la compagnie Fond vert
Laura Bazalgette continue, elle, son feuilleton, ou plutôt sa série Bedford Park. Inspirée par Mourning becomes Electra d’Eugene O’Neill, elle a souhaité créer une sorte de variation centrée sur un personnage, un artiste qui vit à New York dans un studio.
« C’est la première fois que je crée totalement, et cela fait un an que je travaille régulièrement avec La Manufacture Atlantique, avec des périodes de résidence. Ce que j’aime, surtout, c’est traiter la question de l’adaptation, travailler le cinéma au théâtre, élaborer des effets de montage, des ellipses. En concevant cette biographie au fil de mon écriture, je suis dans un travail relevant également de la série. Je suis partie de l’idée de créer une œuvre intégrale, qui s’écrit au fur et à mesure. Nous en sommes à l’épisode 3 sur les 7 prévus. »
Deux jeunes artistes au chômage, par Les Ateliers du panorama
Si cette pièce est la première des Ateliers du panorama, installés à Marseille, les trois comédiens qui les composent ne sont pas des débutants. François Sabourin (ex-Délices Dada), Sonia Mikowski et la plasticienne Carole Barc avaient envie d’autre chose, de se rapprocher de l’écriture contemporaine et de la poésie performative. En adaptant le roman éponyme de Cyrille Martinez, ils offrent une nouvelle vie au livre et réinventent la vie d’Andy Warhol et de John Giorno, avec la complicité de l’auteur, dans une ville imaginaire, « New York, New York ». Il s’agit d’un récit graphique, avec une expression plastique très active, pour une pièce où le metteur en scène peut se tenir relativement éloigné de l’écriture, se laissant surprendre par les propositions des acteurs.
Inaugural, par la compagnie La Tierce
Proches de Jean-Emmanuel Belot, avec lequel ils ont collaboré, les trois danseurs de cette compagnie installée depuis quelques mois à Bordeaux sont dans une recherche permanente, poussés par l’envie d’une réhabilitation du sensible face au divertissement.
« Durant plusieurs années, j’ai travaillé avec le bois et la pierre », souligne Charles Pietri. « Je voulais trouver une justification pour bouger dans l’espace, déceler comment de l’abstraction peut émerger un récit. Répondre à la question “Quel est le moment où l’on danse ?”. Avec La Tierce, on croit au geste, à la poésie de la forme, au spectateur actif. Et nous menons une vraie réflexion autour de ce qu’est l’art chorégraphique, avec un attachement tout particulier à la lumière. »
La Grande Mêlée, du mercredi 11 au jeudi 12 février, 20 h, La Manufacture Atlantique. Bordeaux
www.manufactureatlantique.net
Avec iTMOi, le danseur et chorégraphe britannique Akram Kahn propose une singulière relecture de l’emblématique Sacre du printemps, ballet composé par Igor Stravinsky et chorégraphié originellement par Vaslav Nijinski pour les Ballets russes de Serge de Diaghilev.
On a la chance en Gironde d’avoir découvert Akram Kahn dès ses débuts grâce aux Grandes Traversées. Célèbre pour puiser au traditionnel kathak indien afin de nourrir une danse des plus contemporaines, le chorégraphe britannique est déjà venu plusieurs fois à Arcachon. Il présente ce mois-ci sa dernière création, iTMOi (In the mind of Igor), « son » Sacre du printemps. En 2013, année du centenaire de la création par Stravinsky et les Ballets russes de la pièce la plus célèbre du XXe siècle, ou au moins celle qui a fait le plus de bruit, on a vu beaucoup de versions et adaptations, plutôt réussies et novatrices. De l’idée originelle le natif de Wimbledon n’a conservé que la rupture du rythme, la répétition et, bien sûr, l’image sacrificielle. Parmi les nombreuses propositions qui ont été présentées, toutes conservaient la partition originale, ou une partie au moins. Kahn, lui, a fait appel au fidèle Nitin Sawhney, mais aussi à Jocelyn Pook, célèbre pour la bande originale du film de Stanley Kubrick Eyes Wide Shut, ainsi qu’à Ben Frost, australien installé à Reykjavik, dont les guitares lancinantes et l’approche cérébrale de la musique en font un des talents les plus originaux, qualifié par The Wire d’« Arvo Pärt arrangé par Trent Reznor». C’est aussi un habitué de l’exercice, puisqu’il collabore notamment pour l’Icelandic Dance Company ou Erna Omarsdottir. Ainsi, musique électronique, chants folkloriques, instruments classiques et guitare électrique accompagnent iTMOi, réinterprétation d’une pièce qui est une référence absolue. Pour mieux s’inspirer, puis s’affranchir de Stravinsky, le Londonien a tenté de cheminer en imaginant la volonté de rupture du maestro russe avec le conformisme, l’envie et le besoin de bousculer les codes, de briser le rythme. Il s’est mis dans sa tête pour chercher ses propres limites, bien différentes, évidemment. C’est précisément cette tempête intérieure qu’il est allé chercher en lui-même en compagnie de trois musiciens pour une création qu’il souhaite tel un renouveau.
iTMOi (In the mind of Igor), direction artistique et chorégraphie d’Akram Khan, vendredi 23 janvier, 20 h 45, théâtre Olympia, Arcachon.
www.ville-arcachon.fr
Parmi les artistes d’ici, il y a Gianni-Grégory Fornet et sa compagnie Dromosphère, qui propose une adaptation de son nouveau roman en cours d’écriture. Oratorio vigilant animal est un polar, une histoire de violence sociale et de passion amoureuse se déroulant à Marseille. « J’aime concevoir des objets où je fais l’expérience d’une force, d’une sensation. Ce roman noir, c’est nouveau pour moi, très direct. Et j’y intègre l’univers de Rebecca Chaillon, une performeuse qui utilise la nourriture et le maquillage pour étayer ses propositions. »
La nouveauté 2015 est la délocalisation en terre périgourdine le 27 janvier. Thématique du cirque oblige, il était logique de faire un détour par Boulazac ; certes, pas la toile de cirque à côté, mais les passionnés pourront se rendre à l’Agora (en navette gratuite depuis Bordeaux à 17h30, porte de Bourgogne), le Pôle national des arts du cirque (Pnac) dirigé par Frédéric Durnerin, pour une soirée avec quatre propositions, dont celle de Cédric Paga.
« Le cirque est le lieu des écritures contemporaines », selon Durnerin.
« Pour la première fois, les 30’30’’ viennent chez nous, mais c’est le prolongement naturel d’une relation professionnelle où nous avions déjà échangé. Il y a une sorte de cousinage avec le festival et la question du numéro comme de sa contrainte dans le temps. En outre, la jeune scène circassienne, française et européenne, est le lieu des écritures contemporaines, un endroit de recherche et de croisement qui s’amuse à aller chercher les publics. »
Lors de cette soirée, le public pourra découvrir Cédric Paga, maître du clown déviant, et sa Rance-gression. Le personnage de Ludor Citrik est né il y a vingt ans. Son créateur défend l’idée d’un spectacle vivant « vivant », avec le désir de le revivifier. Dans Rance-gression, il est question de rudologie, l’étude des déchets et des lieux déclassés. Paga y interroge les choses qui ne sont pas montrées habituellement, les ratés, les improvisations, voire le public, avec à la fin de la prestation un sondage. Il se présente comme « un clown bouffon, qui rit de lui et de l’humanité, avec la tentation de la provocation et l’envie d’interroger ces fesses qui sont bien assises. Mais surtout j’essaie d’être là, dans l’écriture contextuelle, avec ce qui se passe, dans l’écoute. On part à l’aventure, le spectateur et moi. »
Faizal Zeghoudi, chorégraphe et metteur en scène installé à Bordeaux depuis 2001, pose bagages pour une dizaine de jours au Glob Théâtre avec le diptyque L’Ému de l’horizon et L’Étreinte, ce qui nous relie...
Sa précédente pièce, La Chorégraphie de la perte de soi, a ouvert Novart avec une histoire sur les difficiles relations entre hommes et femmes au Maghreb : une danse comme une transe infernale, un tourbillon dont ne peut s’échapper l’interprète voilée. Un très beau moment abordant de manière frontale une problématique contemporaine.
Ce mois-ci, Faizal Zeghoudi revient au Glob Théâtre, son lieu matrice, référent, en tout cas. Un lieu où il se sent bien, avec lequel il entretient une complicité intellectuelle et artistique, pour y présenter deux pièces nées des mots d’un même texte : Désert, de Jean-Marie Gustave Le Clézio.
« Ma venue au Glob est un véritable retour aux sources. Déjà parce que depuis 2009 je n’y ai rien présenté, et, ensuite, j’y représente L’Ému de l’horizon, ma toute première pièce, créée en 1995, qui durait alors quinze minutes. C’est elle qui m’a fait reconnaître comme chorégraphe, j’ai obtenu des distinctions, dont le prix Volinine. Elle est à l’origine de la compagnie et de mon statut. »
Recréé avec trois nouveaux danseurs en 2014, d’abord au festival de Blois, dont il était le parrain, puis à Florence, la pièce a connu un nouveau développement ; son propos, lui, a été épuré. « Tu ne vois pas les choses de la même façon selon où tu te situes dans le temps. À l’époque, je voulais dire trop de choses, j’abordais plusieurs sujets. Et puis j’avais été touché par une partie du texte, autour de Moulay Sebaa, qui veut dire “le lion” et qui est aussi le nom de ma mère ; c’était très lié à l’inscription d’un enfant à une appartenance culturelle, terrienne, qui passe par la circoncision. Aujourd’hui, je me suis attaché davantage au lien, à la façon dont on relie les choses, comment elles prennent sens, présentées l’une après l’autre. C’est d’ailleurs cette appréhension qui m’a donné l’idée de cette nouvelle pièce intitulée L’Étreinte, ce qui nous relie... »
Si les deux pièces proposées existent de manière totalement indépendante, elles constituent néanmoins deux lectures d’un même texte. « Nous sommes tous reliés : individus, énergies et matériaux. Nous avons besoin de l’autre pour passer à l’étape suivante. Tout est fondé sur le lien – quelque chose d’assez abstrait dans la façon que l’on a de s’abandonner à l’autre, de s’abreuver à l’autre. J’ai travaillé avec les danseurs comme si je leur chuchotais à l’oreille : ‘‘Comment êtes-vous en lien avec le rythme, qu’est-ce qui vous permet de vous abandonner ?” Ce sont des questions que je trouve essentielles en cette période de stigmatisation, de division. C’est pour cela que chacun vient d’un univers différent (jazz, hip hop et contemporain). Et ils sont ensemble dans la même quête. »
L’Étreinte, ce qui nous relie... et L’Ému de l’horizon, chorégraphie et mise en scène de Faizal Zeghoudi, du mardi 13 au vendredi 23 janvier (hormis les 17, 18 et 19), 20 h, Glob Théâtre.
Jeudi 15 janvier, soirée À table !, avec dîner (14 €) après le spectacle en compagnie des artistes. Réservation obligatoire au : 05 56 69 85 13.
www.globtheatre.net