Le disco de la méthode
Chez Nicolas Badel // Venosc-Lès-Annonay // Collines rhodanniennes // 7 ha
Je relis mes notes. A côté de moi une feuille de papier sur laquelle je transcris au feutre noir des mots-clés, des chiffres. Entourées d’un trait noir ces données font penser aussi bien à des cellules vivantes qu'à des grains de raisins : organites, pépins, cytoplasme, pulpe, membrane, peau. Peu à peu, la page se couvre de vésicules de toutes tailles associées par grappes d’affinité ou reliés à distance par des flagelles connivents. Je les vois bouger, palpiter, se jouer de courants invisibles.
J’utilise ce type de diagramme à toutes sortes de fins dont, quelques fois, celle d’écrire. Le dessin permet d’avoir en tête (en main !) les différentes dimensions repérées, le poids topographique de chaque item, l’intensité des relations (attractives ou répulsives), de rester en prise avec la complexité de l’idée à restituer, du fait à relater ou du portrait à tirer.
S’il m’arrive de passer directement à la rédaction après la fin du dessin, je peux aussi m’y attarder. Pour tracer des itinéraires en reliant les bulbes et leur contenu, dans un ordre ou dans un autre, choisissant de traverser chaque rhombe ou au contraire d’en éviter le plus grand nombre. Le travail heuristique s’achève quand un chemin à peu près définitif qu’on appellera le récit – c’est-à-dire une succession de récits – est décidé. Coudre les histoires entre elles c’est, étymologiquement, le métier du rhapsode.
Je regarde la page. Presque centrale, une grosse vésicule : bureau d’études et méthodes, attire l’œil. Elle est reliée par la gauche à : Nicolas, prénom de mon hôte qui y exerça son premier métier ; par le dessus à : père architecte ; par la droite à : 1998, débuts dans la vigne (mi-temps), premières vendanges — cave coop ; et enfin par le ventre à : chai hyper clean, souligné car j’ai été frappé en arrivant de son aspect clinique, spacieux et fonctionnel, osant à peine y faire entrer mon équipage boueux. Le chai occupe tout le rez-de-chaussée du bâtiment, l’étage étant dévolu à un grand appartement tout aussi propre et ordonnancé avec : belle vue sur les reliefs ardéchois, une vallée boisée et : quatre hectares de vignes — IGP collines rhodanienne — 3,5 ha : syrah ; 0,5 ha : viognier ; 0,5 marsanne — C’est d’ailleurs avec cette syrah que Nicolas a choisi de faire Intuition, sa tête de cuvée, « et non avec ma parcelle en Saint-Joseph, — 2,5 ha : syrah, 0,5 ha marsane — appellation pourtant plus prestigieuse. »
Le bâtiment a été : construit en 2009, me rappelle un phylactère, relié d’un cil à : 2010, première vinife conduisant par un autre cil à : 2013, formation biodynamie. Un long flagelle renvoie ici à : Laurent, pour Laurent Habrard, mon hôte de la veille, dont Nicolas partage le goût pour une certaine métrique de l’audace. Ils ont tous les deux participé à un collectif de vignerons mettant en commun observations et pratiques pour une utilisation minimale du soufre.
Revenant à mon premier granule : bureau d’études et méthodes je suis du regard un rinceau qui me conduit en pied de page : Réveil, tout impeccable — viennoiseries. Je me rappelle d'avoir été assez impressionné car la : soirée, très festive s’était terminée fort tard et qu’il m’avait bien semblé que nous avions laissé une forme de chaos derrière nous. Aimant « la fête, la musique et danser », Nicolas et : Cathy, sa compagne,avaient notamment convié les membres de leur troupe de : théâtre d’improvisation pour m’accompagner dans Rhapsode. (Très présente dans la performance Cathy m’ expliqua après coup que la métaphorminx, son maniement mais aussi les nombreuses paréidolies de visages qu’elle avait vues dans la silhouette tourmentée du cep l’avaient hypnotisée). Ensuite, l’assemblée s'était laissée emporter par l’ambiance et les vins : valseurs de Nicolas. Au matin, le parfait alignement des flacons vides et rincés : Viognier 22, Saint-Joseph 22 Petite Roche 22, Rochegrand 21, Saint-Joseph Les Mourrays 21, Intuition 18, témoignaient que je n’avais pas rêvé.
Il resterait encore bien des notules à relier, des paperolles à déplier : Paulette, j’y reviendrai peut-être : 11/11— défausse présidentielle, mieux vaut passer : saisonniers, 1 à 8 selon les mois : trois enfants : séparation : réchauffement climatique – épillonnage : Sylvain Badel —cousin : fou-rire : vente… le mot me surprend au moment de prendre la route. Vente ? « Oui, j’ai mis en vente… J’ai cinquante-quatre ans, c’est beaucoup de travail. Et puis, surtout, on n’est jamais dans le présent, toujours dans l’anticipation. » Peut-être que la cession ne se fera pas : aïkido. « J’ai un voisin permaculteur qui pratique cet art martial. Il me dit qu’il n’intervient que très peu sur ses plantes. Je pourrais aussi aller dans cette direction : réduire ma surface, observer plus, agir moins. »









