- Sans Domicile Filiatif -
Ce n'est pas un récit de vie. Ce n'est pas un roman. Pas une nouvelle non plus. Ce n'est pas de la poésie. Ce n’est pas...
Mais c'est à cause d'elles... et de moi. Il faudra bien un jour que je nous pardonne. Mais pas maintenant. Pas encore.
C'est pour essayer que j'écris.
« C'est lourd à porter votre histoire. »
Elle a dit ça tout tranquillement. Doucement. Sans mesurer l'impact de sa révélation. Et toi, tu as seulement haussé les épaules et baissé la tête. Un temps. Pour la relever. Tu ne t'étais jamais posé la question. Avant ce jour-là. Ou peut-être pas suffisamment fort pour t'entendre. Mais ce n'était pas une question, tes yeux plantés dans les siens. Regarder quelqu'un à ce point est-ce correct ? Elle l'affirmait. Elle était doctoresse, elle savait. Mieux que toi qui ne savais plus rien. Et ce n'était pas dit que la question se posait vraiment au fond. Mais ça faisait du bien, là, d'un coup de sombrer entre les murs blancs de son cabinet, le plafond blanc cassé, de peser lourd, d'avoir les pieds dans le béton et de ne pas être obligée de mimer la légèreté ; le Vidal, la vitrine de livres médicaux et bien rangés, de se dire qu'enfin on sait pourquoi, les yeux plantés dans ceux de quelqu'un. Peut-être. Les diplômes suspendus au mur, les boîtes d'archives vertes et bordeaux empilées au-dessus de la vitrine. Pourquoi les jours douloureux à s'extirper du canapé, pourquoi l'attirance pour le vide, les rails (façon dégueulasse de mourir !), pourquoi les faux sourires, la colère qu'on garde dedans, que l'on mate autant que possible, mais qui nous bouffe de l'intérieur et métastase jusqu'à l'abomination de soi. Ça ne disait pas comment en sortir, le pot à crayons, la carte Vitale dans le lecteur, « Faites vos analyses rapidement. – D'accord. », ça disait seulement pourquoi. Parce que c'est lourd à porter cette histoire. Et ça restait en suspens. « Vingt-cinq euros par chèque. Merci. »
Le même jour, au sortir du cabinet médical, un pigeon qui picorait des miettes invisibles s'est envolé avant que tu n'arrives à sa hauteur. Tu as peur des pigeons, ils envahissent l'espace urbain, gris sur gris, ne se poussent jamais à ton approche, te regardent de leur seul œil rond et te font bien comprendre qu'ils sont les plus forts. Le même jour, dans la rue, trois personnes que tu ne connaissais pas t'ont dit « Bonjour ». Le même jour, tu n'étais plus transparente. C'est une sensation étrange que celle de devenir consistante. Après tant et tant d'années à ne même pas se voir dans les miroirs. Tu leur as souri bêtement. Il t'arrive souvent de sourire à des personnes que tu ne connais pas. À toi, tu ne souris jamais.
Que ce soit vrai ou faux, c'est ton histoire. À prendre comme elle est contée, par une personne qui doute. De tout. De ce qu'elle vit. De ce qu'elle est : Tu penses ne jamais être encore devenue toi, à moins que beaucoup de toi ne cherchent leur place en dedans. Cette histoire dit juste que tu ne sais pas qui tu es. Tu ignores tout de toi, mais ceux qui te liront ne devront pas douter de toi, non. Eh oui, elle a raison, dans ses murs blancs, sous le plafond blanc cassé : C'est lourd à porter…
Tiré de faits réels. Comme on dit parfois.
Renise C. / Tous les moi - Sans Domicile Filiatif (1)