une planète porno autour de laquelle ne gravite pas le satellite de l’amande
Les hommes salmonelles sur la planète porno avec son titre commence mal, est-ce que ça sera encore une histoire de gars, des gars et du porno ?, est-ce que vraiment j’ai besoin, envie de ça ?, besoin de ces phallus dressés de la couverture ?- il y a bien une chatte, discrète, à la base d’une bite, et puis une petite autre, la quatrième dit heureusement quelque chose de plus ambigu, plus végétal - mais garde et quatrième, dans ses découpes et couleurs tendres, d’Icinori, très belle cependant.
Les hommes salmonelles sur la planète porno a peut-être son pendant lesbien dans Le satellite de l’amande, de Françoise d’Eaubonne. Ça fait bien trop longtemps que j’ai lu le second pour proposer une lecture comparative sérieuse. Dire cependant que ces deux livres datent de la même époque : Le satellite de l’amande a été publié en 1975 par les éditions des femmes et Les hommes salmonelles sur la planète porno (sous le titre Poruno wakusei no sarumonera ningen) a été publié en 1977 dans la revue All Yomimono - autant dire au temps où la science-fiction était foisonnante et vectrice de réflexions sociales.
Si je commence à plutôt bien connaître Françoise d’Eaubonne, sa vie son œuvre, explorées en discontinu depuis presque dix ans maintenant, Yasutaka Tsutsui m’est inconnu. Sa page wikipédia est laudative, j’en retiens qu’”il est fortement influencé par Darwin et les Marx Brothers.” C’est une double entrée efficace pour interpréter Les hommes salmonelles sur la planète porno : l’humour grinçant, gagesque, pantalonnadesque et caricaturiste imprègne le décor, c’est-à-dire l’écosystème que l’auteur invente et cet écosystème est analysé par des outils trempés dans une certaine compréhension du darwinisisme et du structuralisme, c’est comme une pâte qu’il manipule en sachant déjà le résultat qu’il veut obtenir, soit détricoter l’idée d’un évolutionnisme, au profit d’une lenteur, d’un érotisme, d’une nature abondante et généreuse, où l’épanouissement et l’accomplissement du désir sexuel n’est néanmoins pas corrélée à une surpopulation - sans même qu’il n’y ait de prédateurs.
Accompagnant les trois protagonistes principaux, tous masculins, nous découvrons en même temps qu’eux les mécanismes d’auto-régulation et de rétro-contrôle par lesquels l’écosystème de la planète Porno conserve son équilibre. Leur déplacement, de leur base au village des Nunudes est quant à lui motivé par une femme - une femme enceinte qu’il faut faire avorter (jamais ne lui ai donné voix*) car mise enceinte par une plante, l’engrosse-veuve, qui active chez celles ayant déjà eu une relation sexuelle (pas d’hymen déchiré notifié ici - mais le vocabulaire reste le même : les femmes qui ne sont plus vierges** - peut-être une question de traduction ?) l’engrosse-veuve qui active la parthogenèse ?, ou dont les spores créent une fusion du matériel génétique de la femme qui la cueille et du plus proche être vivant ?
Depuis l’engrosse-veuve, il y a tout un décor : le soleil-néné, le mont-qui-geint, toute une faune : le rouge-gland (un rouge gorge en forme de bite), les méduses-culs-en-l’air (qui ressemblent à des vagins flottant) les tatami-popotames et des crocro-pile-à-l’heure, des sanguinolentes (des algues qui ressemblent à tout ce qui n’est pas liquides de nos règles) et des algues farfouilleuses (qui rentrent dans tous les orifices et font jouir fort), des lapins-aux-oreilles-en-grappe et des vaches-accordéons, des myosotristes, des iratellations (des végéteaux qui donnent envie de se frotter contre qqch ou qqn-e, généralement sur les arbres les plus proches) et des touche-pipettes (qui s’enroulent autour des corps et des sexes pour obtenir les protéines des corps jouissants), des cigales stridulantes (qui poussent des cris de femmes en train de jouir) et des tarentueles-nourrices, des souvenirs-oubliés,....
Dans cet univers où l’écosexualité semble être la norme, où tout semble pouvoir mener au plaisir, être mené par le plaisir, le plaisir reste cependant majoritairement résumé au coït - à la pénétration, à la jouissance masculine, quand celle-ci est confondu avec l’éjaculation - même si les gars, dans Les hommes salmonelles sur la planète porno se font déjà enculer, même si c’est encore entre viol et le plaisir violent, ça existe, ça devient un possible. L’échappatoire la plus significative me semble être, avec joie truculente et grincement de dents, la remise en question de la performance à laquelle se contraindre pour correspondre à une normalité de sa sexualité (”combien de fois baisez vous par jour ? par semaine ? par mois ? oh! c’est beaucoup ! oh ! c’est trop !”) : ici être asexuel devient possible, avec résorption hypotrophique des organes masculins (ou féminins), un devenir asexuel asexué - pas encore agenre : celui qui vit cette expérience conserve son caractère belliqueux ici associé au masculin, au scientifique.
Mais la sexualité des femmes humaine est quasiment inexistantes. C’est peut-être ici l’écueil : comment un homme, dans les années 70, sans toute la déconstruction qui miette par miette commence à apparaître chez les hommes contemporains, peut-il parler d’érotisme sans mettre les pieds dans le plat des oppressions systémiques & invisibilisées ? La seule femme vraiment incarnée, celle enceinte, est supposée, alors même que presque toutes les relations interespèces reposent sur le plaisir, ne pas pouvoir vouloir se masturber avec un rouge-gland - trop dégradant - et est donc supposée préférée se faire violer par le héros.
Dans Le satellite de l’amande, ce sont des exploratrices, seulement des femmes, des elles, à la Wittig, Guerillères, qui explorent ce satellite. Satellite, déport, débord, pas au centre. L’amande, la planète, le sexe de la femme est au centre, et tout autour gravite son corps, le corps d’une femme, que les exploratrices iront explorant. Et c’est bien le corps qui est exploré, arpenté, caressé, pas le sexe qui est farfouillé, la terre creusée comme il est dit dans les livres religieux que le corps de la femme est comme la terre fertile qui accueille et se soumet à qui ensème, point. Le corps ici, le satellite déborde parfois, vit, pour sûr, mais est lisse comme la peau, autant d’aspérité et de poils qui deviennent arbres. Pas la truculence rigolarde d’une jungle tsutsuienne, mais pas non plus cette sexualité masculine, éjaculant et pénétrant (données comme caractéristiques assignées et non naturelles) à tout crin, fatiguant. Ce qui intéresse d’Eaubonne, c’est une autre sexualité que celle qui dure encore aujourd’hui - ces rapports sont loin d’être évacués au sein des couples encore sous le poids écrasant du chapiteau tombé du fronton et des colonnes du temps ruiné de l’hétérosexualité.
Les autochtones, les Nunudes, quelque soit leur sexe, leur genre ont une sexualité qui aurait été qualifiable, dans les années 70, de libre, libérée - avec cette scène où le quetard humains, stigmatisé par ses congénères, devient le héros, capable, chez les Nunudes, d’accepter sans apriori les avances des toutes les femmes Nunudes qui viennent à lui. Cependant, je ne peux pas, ici, m’empêcher de penser à la perception anthropologique de la sexualité des “peuples primitifs”, cette fascination, qu’elle soit celle de Malinowski ou de Mead, construite par opposition à leurs propres sociétés d’origine (respectivement anglaise rigoriste et américaine puritaine). A la sexualité que les colons projetaient sur les corps qu’ils racisaient, à cette sexualité qui est toujours projetée sur ces corps à coup de panthère et de geisha. Si Tusutsui est japonais, je ne sais pas dans quelle mesure il échappe à ce regard-là, qu’il s’agisse de mécanismes complexes d’intériorisation de la racialisation, ou de la désidentification relative ici à la différence de genre. Car, si je ne peux pas m’empêcher de penser à la perception anthropologique, il m’est impossible de mettre en sourdine les paroles des femmes ayant participé à des mouvements révolutionnaires, et qui ont été assignées à coucher avec les hommes pour prouver leur engagement, leur rejet de la pensée petite-bourgeoise - des militantes française l’ont décrit, Lorde explique un phénomène similaire lors des combats pour les droits civils dans Sister Outsider. Comment ces questions là traversent la pensée, l’écriture érotisée de Tsutsui ?, comment son réseau d’influence prend pied ou non dans d’autres géographies ? Rappeler, peut-être, en guise d’amorce de réponse, que les Marx Brothers et Darwin ne sont pas japonais. Et qu’une équipe scientifique à précéder nos protagonistes en Nunudie. Que la télépathie permet aux Nunudes de savoir à quel point leur sexualité n’est pas acceptée par les humain-es. Et que si elle l’est, par une militante, elle l’est à des fins politiques, c’est-à-dire que la pure sexualité des Nunudes deviendrait instrumentalisée. Qu’est-ce que cette pure sexualité ? Une sexualité qui ne répond pas à des instances de pouvoir ? ; une sexualité dont les corps ne sont plus les produits d’une biopolitique ? Je parle ici avec les mots de Foucault, Butler, Preciado : le village Nunude est-il une pornotopie réussie ? Qui sont les Nunudes ?
C’est peut-être là que réside le tour de force de Tsutsui, la raison pour laquelle j’ai envie d’écrire cette poésie critique. Elle fait, d’une certaine manière, écho à une pensée esquissée par Scholastique Mukasonga dans Notre-Dame-du-Nil : est-ce que les grands singes n’auraient-ils pas dédaignés l’évolution voyant la méchanceté croître dans le cœur des humain-es ? Tsutsi, lui, brode, depuis le darwinisme - lequel, il faut le rappeler, n’est pas, dans sa première version, une théorie de l’évolution (cad d’une supériorité) mais d’une adaptabilité au milieu. Ainsi, s’il y a adaptabilité, l’homme n’est plus situé au sommet, il peut être tout aussi bien le produit d’une dégénérescence ; tout comme son environnement - c’est l’équilibre de l’écosystème qui compte. Dès lors, comment fonctionne l’équilibre de la planète Porno ? Quelle est son histoire ? Et celle-ci va remettre en perspective la notre, celle humaine, de façon sémillante.