À 84 ans, mon grand-père Horace voyait venir sa fin. Il nous disait souvent que sa longue vie lui avait enseigné que bien peu de connaissances sont certaines, mais que s’il en est une à laquelle on peut se fier c’est que les hommes naissent, grandissent et meurent. Puis que d’autres hommes les remplacent. Mais, lui se vantait d’avoir été irremplaçable dans son métier de typographe. En fait, le métier s’était éteint à sa retraite.
Dans ses derniers mois, il s’interrogeait sur ce qui allait rester de son passage sur terre et il se répondait à lui-même. Quelques petites choses, peut-être, rien d’important, assurément. Dans sa tête, il rédigeait son épitaphe. Elle serait courte, gravée en petites lettres sur une pierre modeste. Il a eu une vie en minuscule, mais elle lui était capitale. Voilà, c’était son genre d’humour.
L’ancien typographe aimait les mots et se désolait de la négligence avec laquelle on les employait. Peut-être par habitude prise au journal, il corrigeait mentalement les erreurs de grammaire ou de syntaxe qu’il entendait.
Les fenêtres ne sont pas des châssis.
Ce sont des peintures qu’on expose, pas des cadres.
Et si on amène un ami les admirer, on ne l’y apporte pas.
Cela, il le pensait, mais ne le disait pas ou, tout au plus, si parfois il le laissait filer, c’était à voix basse pour la seule personne que cela concernait. C’était là son genre de remontrances.
Même sur son lit d’hôpital, des cloches tintaient à ses oreilles. Lors de ma dernière visite, alors que j’accompagnais mes parents avec ma petite Ariel, mon grand-père s’était permis de maugréer, en sourdine toutefois.
— Tu vois ce jeune infirmier. Eh bien, il n’est pas récemment gradué malgré ce qu’il dit ; c’est son thermomètre qui l’est. Il n’est pas versatile non plus, ce serait inquiétant, mais polyvalent, ce qui ajoute à sa compétence. Et si on lui a délivré un permis d’exercice, ce n’était pas par la malle, bien qu’on ait pu le lui livrer par courrier.
Ma mère s’est amusée de ses manies.
— Tu pourrais lâcher prise, à la fin. Il faut toujours que tu aies le mot juste.
Ariel, qui zézayait de façon charmante, n’a pu contenir son étonnement.
Horace l’a regardée avec un sourire rempli de toute son affection. Puis, il lui a accompagné sa réponse d’un long clin d’œil.
— À mon âge, ma chérie, ça arrive bien en temps dû.
La formulation m’est restée dans les oreilles. Elle m’étonnait de sa part.
Nous sommes partis peu de temps après. Il m’a fallu encore plusieurs heures pour comprendre sa blague. Je suis certain qu’il s’en amusait encore, parce que voilà, c’était son genre d’humour.
Horace est décédé à peine cinq jours plus tard. Il y a des années de cela. Dans nos vies comme dans son travail, il n’a jamais été remplacé.
Benoit Bolduc/février 2020