Low-res pic of a little drawing for the February issue of Ville Morte. If you ever visit Lyon and you wanna know about shows and events, that's yer best move (provided this old dude didn't destroyed everything...).
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Low-res pic of a little drawing for the February issue of Ville Morte. If you ever visit Lyon and you wanna know about shows and events, that's yer best move (provided this old dude didn't destroyed everything...).
La ville morte / épisode 17 - Michelle Guervich & la station service
Le karcher glisse sur les vitres de la voiture, je reste dans l'habitacle. Michelle Gurevich chante en filigrane. Sa silhouette en noir et blanc danse dans les coulées de savon. Son visage se découvre d'une fenêtre à l'autre. Elle a les yeux fermés, elle me chante un secret, entre deux mouvements, à la fois lents et violents.
Sa voix me berce et me dit : c'est ok de ne pas aller bien. Plus loin, deux gamins courent sur le parking. Sautent, tournent, pas chassés. Le petit est en vert, la grande est en blanc. Ses cheveux longs rebondissent à chaque saut. Elle touche, virevolte, loupe le trottoir, se rattrape. Elle effraie le petit en sautant précipitamment sur lui. Il se fige, au bord des larmes, elle prend sa main une seconde. Elle ne lui sourit pas, elle le regarde, intensément. Il ne dit rien. Le jeu reprend.
Dans le box d'à côté, deux hommes nettoient une voiture. Le vieux engueule le plus jeune. Il tourne autour de la voiture et lui dit "les jantes, tu ne les as pas vu les jantes ?" puis enchaîne avec une phrase en arabe, que je ne comprends pas. Il réajuste son kufi blanc, croise ses mains derrière son dos, et recommence à faire le tour de la voiture. Il arbore une figure sévère qu'on sait attendrie.
C'est lui qui a insisté pour que le jeune vienne avec lui. Il l'a pris par l'épaule après le déjeuner et lui a dit : on va laver la voiture. Le jeune avait sans doute d'autres plans, des amis à voir, un film à regarder. Il a envoyé des textos pour annuler.
Il est à l'âge où il sait, maintenant, que c'est que c'est un autre langage pour dire je t'aime.
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La ville morte - épisode 13 / la fin du monde
La ville morte a connu la frénésie du grand départ pré-confinement une nouvelle fois. Des kilomètres de bouchon le long des deux rives ont créé une panique de klaxons et de cris. Deux personnes, casques sur la tête ont couru sur un boulevard entier après un potentiel voleur. Les intersections étaient bouchées par des voitures optimistes qui pensaient "c'est vert je traverse je m'en fous".
On a acheté des chips et on s'est doucement demandé à quoi allait ressembler cette deuxième fin du monde. Sous l'appartement, le café a une nouvelle fois baissé le rideau de fer. Pas complètement. Juste au trois-quart, de sorte que le gérant sort et entre en se tortillant un peu. Dans le square en bas, on boit des cafés dans des verres en plastique en guettant les derniers rayons de soleil de novembre. C'est plutôt rassurant, cette demi-présence. Juste quelques personnes qui boivent un café dehors. Je me rassurais ainsi, lorsque j'ai croisé une femme dire de manière extatique dans son kit main libre
"Au moins, on est débarrassé des blédards du bout de la rue."
Je ne l'ai pas poursuivie, je ne lui ai pas hurlé dessus. Au milieu du square, je suis restée les bras ballants, comme on se retrouve souvent face à des manifestations si directes de racisme. J'ai regardé ses cheveux lisses calés derrière ses oreilles. Petite taille, sac à dos. Ongles peints, démarche assurée. Un joli portrait de "Mme tout le monde" comme "Mme tout le monde veut voir les nord-africains retourner dans leur pays la nordafrique".
Je n'ai rien de commun avec les hommes du café. Je ne suis pas un homme de quarante ans. Si j'en crois le peu de conversation que j'ai entendu / comprise, contrairement à la plupart, je n'ai pas d'entreprises dans le bâtiment. Rien en commun donc.
Enfants, on se moquait toujours un peu des blédards. C'étaient ceux qui arrivaient en cinquième en parlant un français cassé, qui prenaient des cours de FLE (français langue étrangère), et qui ne savaient pas nager (moi non plus par ailleurs, mais c'était différent).
On était aussi impressionné. Un blédard avait vécu dans un autre pays, savait parler plusieurs langues, contrairement à nous, et se moquait allègrement de nos prononciations. On sait que nos parents, nos oncles, nos grands-parents ont tous été des blédard⋅e⋅s. Leurs manies, leur accent, leur remarque nous le rappelle. Alors on dit blédard avec amour et taquinerie.
"Tu sais, on garde la maison au pays aussi parce que, si ça tourne mal en France, avec l'extrême-droite, on a un endroit où aller."
En entendant la tirade raciste de Mme tout le monde, j'ai pensé à cette maison quelque part. La maison qui nous attend, si la fin du monde nous engouffre.
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La ville morte / épisode 12 - la police
Elle fume une cigarette devant le poste de police. Ses cheveux blonds cendrés tombent sur des yeux gris. Cernes qui ferment le regard dans un nuage de fumée. Elle parle dans le vide du kit main libre. Ses yeux se perdent dans le vague du gris matinal. Elle fume et ça découpe ses mots d'une manière peu naturelle. Un mot, une bouffée, un deuxième mot une expiration. On se demande s'il y a quelqu'un de l'autre côté des ondes.
Elle est seule devant le poste de police. La vitre de la porte d'entrée est cassée, elle l'est toujours. Aussitôt réparée, aussitôt brisée. Le poste de police a été inauguré il y a plusieurs années, précédant les émeutes de quelques semaines seulement. On dit émeutes, mais ça n'a pas vraiment de sens ici, trente ans après les émeutes. On est presque tenté de dire événement et de grincer des dent de cynisme. Toutes les vitres ont explosé la première nuit de casse, avec quelques voitures de voisins. Il y a trente ans, c'était le supermarché qui prenait feu. Aujourd'hui on construit des équipements, on jette des millions dans du sable et du béton, et on pense tisser des liens.
Elle fume en marmonnant des mots épars et sans fils, et son regard s'accroche régulièrement sur une voiture stationnée de l'autre côté de la rue. La voiture est en double file, le conducteur n'a pas éteint le moteur. Il la fixe d'un regard de fièvre. Son coude dépasse de la vitre baissée, il hausse le menton à chaque fois que son regard à elle s'accroche sur la voiture.
Elle fait mine de ne pas le voir et continue sa litanie de mots, perles sans cohérence, "demain chez ma sœur", "peut-être s'il y a du riz", "j'attends de voir tu vois". Sa voix s'éraille un peu. A chaque mot, ses cernes sont davantage creusées. Son visage de cire se craquelle et on entraperçoit des bleus, des larmes. "Non ce n'est pas ça, il ne pensait pas". Elle est seule devant ce poste de police et on espère entendre des mots-vérités qui détruirait le silence et la solitude.
A la place on entend des crissement de pneus. La voiture avance brusquement et fait demi-tour violemment. Elle ne bronche pas. Il arrive au niveau du poste de police. Il lui dit trois mots qui résonnent comme une menace :
"A ce soir."
Elle opine du haut du front et entre dans le poste de police, sans dire un mot. Il est 9h pile. Elle n'est pas en retard, elle est déjà en uniforme.
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La ville morte / épisode 11 - gare multimodale
"Ici c'est une gare multimodale" dit une petite à sa mère. Les élastiques multicolores de ses cheveux illuminent son visage qui arbore un air docte. Elle saute de son siège et sort du bus avant sa mère. Elle la tire par la main et lui montre qu'elle connaît le chemin vers ce nouveau mot : "gare multimodale".
En marchant, elle continue : "c'est une gare multimodale car il y a des bus, le métro, des voitures, des vélos, cela permet de connecter les gens qui peuvent aller au travail facilement." Elle se retourne vers sa mère, ses tresses dansent sur le sommet de sa tête et elle s'exclame "on a vraiment de la chance, maman, d'avoir une gare multimodale vers chez nous !".
Les yeux fatigués de la mère sourient à la petite, qui continue à réciter sa leçon, en précisant qui, de Rayan ou d'Elisha ne savait pas ce que c'était qu'un TGV. Le flot de paroles entoure la mère alors qu'elles s'engagent sur l'escalator. La main minuscule de la petite s'agite et cherche à se libérer de la poigne de sa mère, pour mettre plus d'emphase à ses propos. La mère regarde au loin mais continue de tenir fermement la petite, pour l'ancrer à ses côtés.
Une lueur jaune pâle se dépose sur la dalle qui mène au métro. Une voiture mal réglée fume au carrefour, le nuage qui en échappe stagne au-dessus du capot, ses contours comme dessinés au crayon gras. La mère et la fille ont leur propre lumière, juste un peu plus éclatante. Elles forment une bulle de fatigue et de joie.
La petite éclate de rire alors qu'elles bifurquent, non pas vers le métro mais vers la passerelle piéton qui rejoint l'autre rive. "Maman, tu es drôle quand même !" Elle continue de rire en trottinant à côté de sa mère. Elles emmènent la lumière avec elles le long du pont, jusqu'au prochain mot.
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la ville morte - épisode 7 / les liens
La ville morte n’est pas plus solitaire que les autres villes. Elle n’a pas la chaleur des villes où il n’y a rien à faire, cette saveur particulière de villes moyennes de fonctionnaires mutées qui croisent des paumés à la dérive. Elle n’a pas non plus la frénésie de la capitale, où événements sur événements on se représente, toujours pour les autres. C’est une ville de centristes. Une ville de confort, qui cache ses aspérités. Camus disait des habitants de la ville morte “ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour éviter la vie”. La formule est belle, la surface est vraie, le reste est faux.
La vie n'est pas évitée, elle n'est pas jetée à la figure des gens. Ce n'est pas un spectacle, ce sont des routines qui se vivent. On tente de créer des habitudes : tel jour se retrouver, faire telle chose. On échoue, sans doute, mais dans l'essai, se créent les liens.
La maille de la ville est plus serrée. Il faut apprendre de nouveaux repères, qui se déplacent au fur et à mesure qu'on avance. La ville et sa géographie ramassée le permettent. C’est un archipel où les espaces se touchent. Les trois gares sont dans un mouchoir de poche, les 15 bars aussi. On croise des gens du passé, du futur - on les recroisera. L'anonymat se réduit avec l'espace.
La ville morte est une ville qui permet d’être là. Elle rend la disparition plus difficile. C’est sans doute ce qu’il me fallait.
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La ville morte - épisode 6 / la ville minuscule
Au bord de la ville morte, dans un interstice entre le fleuve et l'échangeur, il y a une ville minuscule.
Les bus et les voitures tournent autour de ce recoin de terre, creusent le sillon qui le sépare du reste de la ville morte. A travers une vitre, s'étalent des bouts de vie qui ne nous appartiendront jamais. Des gamins courent dans le rassemblement chancelant. Tout est cabane. La ville minuscule est à leur échelle.
La ville minuscule est construite à partir des débris de la ville morte, comme si cette dernière avait explosé et qu'on avait récupéré des morceaux de matière pour les ré-assembler ici. Il y a des palettes, des coins de tôle et du plastique. Les bouts de bâche sont tendus au dessus des murs et se creusent avec la pluie. Un jerrican rempli d'eau; les résidus de pétrole et produits chimiques imprègnent encore le bidon. L'eau est bouillie, mais les produits restent à la surface. Des pacs d'eau minérale vides traînent sur le sol. Les camions de recyclage ne passent pas ici. Il y a des feux d'ordure régulièrement, pour tenir la ville propre. Les voisins ne se plaignent pas, il n'y a pas de voisins.
Quatre arbres déplumés cachent mal la ville minuscule. Elle attire les regards. Les autorités rêvent de la voir disparaître. On parle d'intervention de la police, d'appeler le 115, encore une fois. C'est pour leur bien, on ne peut vivre ici, dans le bruit de l'autoroute et les odeurs de la zone. Il faut faire place nette. Sur les plans locaux d'urbanisme, cette zone est blanche. Qu'est-ce qui pourrait pousser dans cette intersection de routes ?
La ville minuscule change avec les saisons. L’hiver, un brasero s'allume. Au printemps, des flaques de boue se forment, le campement se rehausse de palettes, on y navigue comme dans un bayou. L'été, le goudron chauffe, le plastique chauffe, il n'y a que la rivière pour calmer la chaleur. Dans l'humidité de l'automne, les enfants ont bientôt vieilli d'un an.
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